L’exer­cice du pou­voir dans les so­cié­tés hu­maines crée la pos­si­bi­li­té de faire le mal à grande échelle.

Books - - 19 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO -

Ad­ler ne par­tage pas l’avis de ceux qui voient dans la Shoah un ca­ta­clysme unique en son genre et in­com­pré­hen­sible dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. Pour lui, il dé­coule des ca­rac­té­ris­tiques d’in­di­vi­dus et d’ins­ti­tu­tions po­li­tiques qui sont en­core d’ac­tua­li­té : « Theresienstadt est en­core pos­sible. Il peut être im­po­sé à grande échelle et, à l’ave­nir, les juifs, qui dans l’his­toire des souf­frances de l’hu­ma­ni­té ont tant de fois été à leur corps dé­fen­dant des signes an­non­cia­teurs et le peuple le plus à la mer­ci des autres, pour­raient ne pas être les seules vic­times. Theresienstadt se pré­sente non pas comme une ex­pé­rience mais comme un pré­sage fu­neste, et il a plus d’at­trait que notre dé­goût face à l’hor­reur est dis­po­sé à l’ad­mettre. »

Ad­ler n’au­rait pas été sur­pris des mas­sacres et per­sé­cu­tions mo­ti­vés par des rai­sons idéo­lo­giques qui ont eu lieu de­puis. Pour lui, l’exer­cice du pou­voir dans les so­cié­tés hu­maines crée la pos­si­bi­li­té de faire le mal à grande échelle, et l’hu­ma­ni­té hé­roïque in­di­vi­duelle est trop faible et trop rare pour s’y op­po­ser. Dans sa post­face éclai­rante et ins­truc­tive, Je­re­my Ad­ler ex­plique que son père avait des opi­nions anar­chistes. Il semble avoir été convain­cu que la mo­rale ne pou­vait ré­sul­ter que des res­sources in­té­rieures des in­di­vi­dus et qu’elle était ab­sente des ins­ti­tu­tions.

Mais au­cune res­source in­té­rieure ne peut être à elle seule la so­lu­tion à ces pro­blèmes. Si Ad­ler a rai­son lors­qu’il af­firme que la mo­rale in­di­vi­duelle peut se ma­ni­fes­ter dans la plus mons­trueuse des or­ga­ni­sa­tions coer­ci­tives, ce­la ne veut pas dire que c’est notre seule, ou même notre prin­ci­pale, res­source mo­rale. D’autres ins­ti­tu­tions de contrainte, comme le res­pect de la lé­ga­li­té, peuvent in­car­ner cette mo­rale – ce qui peut, dans un cer­tain sens, sou­la­ger la pres­sion sur la mo­rale in­di­vi­duelle dont Ad­ler ob­serve si im­pla­ca­ble­ment la fra­gi­li­té. Sa peur de la na­ture hu­maine est to­ta­le­ment jus­ti­fiée au re­gard de son ex­pé­rience de la cruau­té et de l’avi­lis­se­ment les plus ex­trêmes. Et sa per­cep­tion du dan­ger que re­pré­sente le pou­voir col­lec­tif l’a conduit à se mé­fier de l’État, une mé­fiance que même son long sé­jour dans la société re­la­ti­ve­ment bien­veillante de la Grande­Bre­tagne d’après guerre n’a pas réus­si à faire dis­pa­raître. Pour­tant, les ins­ti­tu­tions de la démocratie li­bé­rale, avec leur ga­ran­tie des droits in­di­vi­duels, res­tent à ce jour la meilleure pro­tec­tion contre la lutte de tous contre tous et la ca­pa­ci­té in­épui­sable de l’être hu­main à mettre en place l’exer­cice du mal par la force du pou­voir. Si la fra­gile hu­ma­ni­té qui fait aus­si par­tie de notre na­ture ar­rive à faire en sorte que les gens s’unissent pour pré­ser­ver ce genre d’ins­ti­tu­tions, c’est bien là, et non dans la mo­ra­li­té in­di­vi­duelle, que ré­side sans doute notre plus grand es­poir. — Tho­mas Nagel est l’un des grands phi­lo­sophes amé­ri­cains contem­po­rains. Pro­fes­seur émé­rite à l’uni­ver­si­té de New York (NYU), il est l’au­teur de nom­breux ou­vrages, par­mi les­quels Le Point de vue de nulle part (Édi­tions de l’éclat, 1993). — Cet ar­ticle est pa­ru dans The New York Re­view of Books le 28 sep­tembre 2017. Il a été tra­duit par Alexandre Lé­vy.

Re­pré­sen­ta­tion de l’opé­ra pour en­fants Brun­dibár à Theresienstadt, en 1943.

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