UN AN­CIEN TRADER AU CHEVET DE LA SCIENCE

En bio­mé­de­cine et en psy­cho­lo­gie, la plu­part des ar­ticles scien­ti­fiques sont biai­sés. Sou­vent in­cons­ciem­ment, mais aus­si dans l’es­poir d’at­ti­rer l’at­ten­tion, d’ob­te­nir une pro­mo­tion ou des cré­dits. L’in­ter­ven­tion d’un jeune mil­liar­daire amé­ri­cain en a fai

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - SAM APPLE. Wi­red.

Brian No­sek avait qua­si­ment re­non­cé à trou­ver des fi­nan­ce­ments. Pen­dant deux ans, il avait en­voyé des de­mandes de sub­ven­tions pour son pro­jet de lo­gi­ciel. Et pen­dant deux ans, il avait es­suyé des re­fus, ce qui, en 2011, avait dé­cou­ra­gé mais nul­le­ment sur­pris ce cher­cheur de 38 ans. Pro­fes­seur as­so­cié à l’uni­ver­si­té de Vir­gi­nie, No­sek s’était fait un nom dans un sous-do­maine très en vogue de la psy­cho­lo­gie so­ciale, l’étude de nos biais cog­ni­tifs in­cons­cients. Mais son pro­jet ne por­tait pas sur ce­la. Du moins, pas exac­te­ment.

Comme un cer­tain nombre de cher­cheurs pro­met­teurs de sa gé­né­ra­tion, No­sek était trou­blé par l’ac­cu­mu­la­tion d’in­dices mon­trant que la science el­le­même – dans ses modes de pu­bli­ca­tion, de fi­nan­ce­ment et de pro­mo­tion – fai­sait la part trop belle à un cer­tain type de re­cherches : in­édites, propres à at­ti­rer l’at­ten­tion, mais en fin de compte su­jettes à cau­tion. Les in­ci­ta­tions à pro­duire des ré­sul­tats po­si­tifs étaient si fortes, s’in­quié­taient No­sek et d’autres, que cer­tains scien­ti­fiques écar­taient pu­re­ment et sim­ple­ment les don­nées qui les gê­naient.

On avait même don­né un nom à ce pro­blème : l’ef­fet ti­roir. Et le pro­jet de No­sek consis­tait à l’em­pê­cher. Il tra­vaillait avec un doc­to­rant au dé­ve­lop­pe­ment d’un ou­til en ligne per­met­tant aux cher­cheurs de te­nir un re­gistre pu­blic des ex­pé­riences qu’ils me­naient, où ils pour­raient consi­gner au fur et à me­sure leurs hy­po­thèses, leurs mé­thodes, le dé­rou­le­ment des opé­ra­tions et leurs don­nées. Il leur se­rait ain­si plus dif­fi­cile de re­ve­nir en ar­rière pour sé­lec­tion­ner après coup les don­nées les plus sé­dui­santes. Et ce­la fa­ci­li­te­rait la tâche des cher­cheurs sou­hai­tant ré­pli­quer l’ex­pé­rience.

No­sek était tel­le­ment convain­cu de l’im­por­tance de re­faire d’an­ciennes ex­pé­riences qu’il est par­ve­nu à ral­lier plus de 50 cher­cheurs amé­ri­cains par­ta­geant son point de vue pour par­ti­ci­per à ce qu’il a ap­pe­lé le pro­jet Re­pro­duc­ti­bi­li­té. Le but était de re­pro­duire une cin­quan­taine d’études pu­bliées dans trois re­vues de psy­cho­lo­gie ré­pu­tées, afin d’éva­luer la fré­quence à la­quelle la psy­cho­lo­gie mo­derne pro­duit des ré­sul­tats qui sont de faux po­si­tifs.

Pas éton­nant dès lors que les cré­dits n’aient pas af­flué : No­sek ne pro­met­tait pas de nou­velles dé­cou­vertes, il pro­met­tait de les re­mettre en cause. Il a donc me­né ses pro­jets avec un bud­get sque­let­tique, en les fi­nan­çant avec les re­ve­nus ti­rés des confé­rences qu’il don­nait en en­tre­prise pour ex­po­ser ses re­cherches sur les biais cog­ni­tifs.

Et puis, en juillet 2012, No­sek re­çoit un cour­riel d’un or­ga­nisme dont le nom ne lui dit rien : la fon­da­tion Lau­ra et John Ar­nold. Une re­cherche sur Google lui ap­prend qu’il s’agit d’un couple de jeunes mil­liar­daires de Hous­ton. John a ga­gné ses pre­miers mil­lions comme pro­dige du cour­tage de gaz na­tu­rel chez En­ron, le groupe éner­gé­tique tris­te­ment cé­lèbre, et s’est dé­brouillé pour quit­ter le na­vire avant la faillite de 2001 avec un bo­nus à sept chiffres et au­cune ac­cu­sa­tion de mal­ver­sa­tion. Après quoi Ar­nold a lan­cé son propre fonds spé­cu­la­tif, Cen­tau­rus Ener­gy, où il est de­ve­nu, se­lon les termes d’un concur­rent, « le meilleur trader de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té ». Et sou­dain, au bel âge de 38 ans, Ar­nold a pris sa re­traite pour se consa­crer à plein temps à la phi­lan­thro­pie.

John Ar­nold, ra­conte No­sek, a lu un ar­ticle sur le pro­jet Re­pro­duc-

ti­bi­li­té dans The Ch­ro­nicle of Hi­gher Edu­ca­tion et veut en dis­cu­ter. L’an­née sui­vante, No­sek co­fonde le Centre pour la science ou­verte, avec un ap­port ini­tial de 5,25 mil­lions de dol­lars de la fon­da­tion Ar­nold. La­quelle a in­jec­té de­puis plus de 10 mil­lions sup­plé­men­taires. « Ce­la a com­plè­te­ment trans­for­mé ce qu’on pou­vait ima­gi­ner faire », dit No­sek. Un pro­jet d’en­ver­gure mo­deste qu’il ima­gi­nait me­ner dans son la­bo est dé­sor­mais conduit à une tout autre échelle, dans des bu­reaux dignes d’une start-up dans le centre de Char­lot­tes­ville, avec 70 sa­la­riés et sta­giaires dé­bi­tant du code et éplu­chant les pu­bli­ca­tions scien­ti­fiques. Le lo­gi­ciel som­maire sou­te­nant le pro­jet de par­tage des don­nées est de­ve­nu une pla­te­forme dans le cloud, uti­li­sée dé­sor­mais par plus de 30 000 cher­cheurs.

Entre-temps, le pro­jet Re­pro­duc­ti­bi­li­té s’est étof­fé, plus de 270 cher­cheurs ayant en­tre­pris de re­pro­duire 100 ex­pé­riences de psy­cho­lo­gie. En août 2015, No­sek dé­voile ses ré­sul­tats. Au bout du compte, son ar­mée de vo­lon­taires n’a pu vé­ri­fier qu’en­vi­ron 40 % des études (64 % des ré­sul­tats n’ont pu être re­pro­duits). Et les mé­dias dé­clarent la psy­cho­lo­gie, voire toutes les dis­ci­plines scien­ti­fiques, en crise.

No­sek n’est qu’un des nom­breux cher­cheurs à avoir été dé­mar­chés par la fon­da­tion Ar­nold ces der­nières an­nées. Des cher­cheurs en­ga­gés dans des ef­forts si­mi­laires d’in­tros­pec­tion et de cri­tique de leur dis­ci­pline qui, sans se co­or­don­ner, ont ain­si contri­bué à créer un mou­ve­ment vi­sant à re­mettre la science sur le droit che­min.

John Ioan­ni­dis a été mis en contact avec les Ar­nold en 2013. Ce pro­dige des ma­thé­ma­tiques qui s’est orien­té vers la re­cherche bio­mé­di­cale est de­ve­nu en quelque sorte le par­rain des ré­for­ma­teurs de la science en 2005, en pu­bliant deux ar­ticles dé­vas­ta­teurs, dont l’un est sim­ple­ment in­ti­tu­lé « Pour­quoi la plu­part des ré­sul­tats de re­cherche pu­bliés sont faux ». À pré­sent, avec une do­ta­tion ini­tiale de 6 mil­lions de dol­lars de la fon­da­tion Ar­nold, Ioan­ni­dis et son col­lègue Ste­ven Good­man sont en passe de faire de l’étude de la pratique scien­ti­fique, ce qu’on ap­pelle la mé­ta­re­cherche, une dis­ci­pline à part en­tière, avec un nou­veau centre à l’uni­ver­si­té Stan­ford [lire « Les im­pos­tures de la re­cherche mé­di­cale », Books, mars 2011].

Le mé­de­cin bri­tan­nique Ben Gol­dacre a lui aus­si re­çu un cour­riel de la fon­da­tion Ar­nold en 2013. Es­prit acé­ré, cé­lèbre en Grande-Bre­tagne pour son achar­ne­ment à pour­fendre la « mau­vaise science », Gol­dacre a pas­sé des an­nées à éta­blir que les groupes phar­ma­ceu­tiques, en re­fu­sant de ré­vé­ler toutes leurs don­nées, ont abu­sé le pu­blic en lui fai­sant payer de trai­te­ments in­utiles [lire « Le scan­dale de l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique », Books, avril 2009, et « In­tox ? Les mé­di­ca­ments de l’es­prit », Books, fé­vrier 2012]. À pré­sent, fort des mul­tiples sub­ven­tions des Ar­nold, il pi­lote la mise en place d’une base de don­nées consul­table en ac­cès libre, qui re­grou­pe­ra les in­for­ma­tions dis­po­nibles sur tous les es­sais cli­niques me­nés dans le monde.

Les Ar­nold se sont aus­si em­ployés à re­mettre au pas les sciences de la nu­tri­tion. En 2011, le jour­na­liste scien­ti­fique Ga­ry Taubes a re­çu un e-mail d’Ar­nold lui-même. Après plus de dix ans pas­sés à dé­cor­ti­quer les ar­ticles en la ma­tière, Taubes s’est sou­dain trou­vé en me­sure, grâce à une sub­ven­tion im­por­tante, de co­fon­der un or­ga­nisme vi­sant à ré­for­mer

de fond en comble l’étude de l’obé­si­té. Et, en 2015, la fon­da­tion a fi­nan­cé une en­quête de la jour­na­liste Ni­na Tei­cholz sur le pro­ces­sus d’éva­lua­tion qui abou­tit aux re­com­man­da­tions ali­men­taires of­fi­cielles amé­ri­caines. Quelques se­maines avant la mise à jour de ces re­com­man­da­tions, Tei­cholz pu­bliait dans l’émi­nente re­vue Bri­tish Me­di­cal Jour­nal (BMJ)

un rap­port cin­glant. Elle y ac­cu­sait le co­mi­té d’ex­perts of­fi­ciels de ne pas avoir pris en compte les don­nées qui au­raient per­mis d’en fi­nir avec l’ob­ses­sion de la no­ci­vi­té des graisses sa­tu­rées [lire « Faut­il avoir peur du cho­les­té­rol ? »,

Books, fé­vrier 2013, et « Le lob­by du sucre, 50 ans d’in­tox ali­men­taire et mé­di­cale »,

Books, dé­cembre 2015].

Ce n’est là qu’un échan­tillon de ceux que la manne des Ar­nold vient ai­der dans leur com­bat contre la science dou­teuse. Lau­ra et John Ar­nold n’ont pas lan­cé le mou­ve­ment de ré­forme de la science, mais ils ont fait plus que n’im­porte qui pour en ac­croître les moyens – le plus sou­vent en contac­tant di­rec­te­ment des cher­cheurs pour leur de­man­der s’ils se­raient ca­pables de faire plus avec da­van­tage d’ar­gent. « La fon­da­tion Ar­nold est de­ve­nue le mé­cène de la mé­ta­re­cherche », ré­sume Ioan­ni­dis. Au to­tal, par le biais de son Ini­tia­tive pour l’in­té­gri­té de la re­cherche, elle a ac­cor­dé plus de 80 mil­lions de dol­lars à des cri­tiques et des ré­for­ma­teurs de la science au cours des cinq der­nières an­nées.

Comme on pou­vait s’y at­tendre, les cher­cheurs qui ne voient pas où est le pro­blèmes ont ri­pos­té. Dans un tweet de 2014, le psy­cho­logue de l’uni­ver­si­té Har­vard Da­niel Gil­bert a qua­li­fié de « pe­tites brutes sans ver­gogne » des cher­cheurs qui n’étaient pas par­ve­nus à re­pro­duire les ré­sul­tats de l’une de ses consoeurs de Cam­bridge. L’an­née sui­vante, quand No­sek a ren­du pu­blics les ré­sul­tats de son pro­jet Re­pro­duc­ti­bi­li­té, quatre cher­cheurs en sciences so­ciales, dont Gil­bert, se sont fen­dus d’un ar­ticle cri­ti­quant l’en­tre­prise, où ils af­fir­maient, entre autres, que beau­coup des études ori­gi­nales n’avaient pas été re­pro­duites cor­rec­te­ment. L’en­quête du BMJ sus­ci­ta pour sa part la vin­dicte d’ex­perts en nu­tri­tion qui avaient tra­vaillé sur les re­com­man­da­tions amé­ri­caines. Une pé­ti­tion de­man­dant au jour­nal de re­ti­rer l’ar­ticle de Tei­cholz a été si­gnée par plus de 180 pro­fes­sion­nels qua­li­fiés. Après une éva­lua­tion ex­terne et in­terne, le BMJ pu­blia un rec­ti­fi­ca­tif mais choi­sit de ne pas re­ti­rer l’en­quête [lire « Re­pro­duc­ti­bi­li­té en crise », ci­des­sus].

Les vio­lentes ré­ac­tions dé­clen­chées par l’en­quête de Tei­cholz four­nissent l’une des rares oc­ca­sions de mettre en cause le sou­tien d’Ar­nold aux cri­tiques de la science. Le 7 oc­tobre 2015, la Com­mis­sion de l’agri­cul­ture de la Chambre des re­pré­sen­tants or­ga­nise une au­di­tion sur la contro­verse au­tour des re­com­man­da­tions ali­men­taires dé­clen­chée par l’ar­ticle du BMJ. Pen­dant deux heures et de­mie, des élus ir­ri­tés de­mandent pour­quoi cer­taines études de nu­tri­tion ont été pri­vi­lé­giées au dé­tri­ment d’autres. Mais, au bout d’une heure, le dé­pu­té du Mas­sa­chu­setts Jim McGo­vern se penche sur son mi­cro pour dé­fendre les fon­de­ments scien­ti­fiques des re­com­man­da­tions ali­men­taires. Il glisse que les doutes je­tés sur la science de la nu­tri­tion amé­ri­caine sont pi­lo­tés par un « an­cien cadre d’En­ron ». « Je ne sais pas ce qu’En­ron sait à pro­pos des re­com­man­da­tions ali­men­taires, dit McGo­vern. Mais de puis­sants in­té­rêts par­ti­cu­liers tentent de dis­cré­di­ter la science. »

Cette pe­tite phrase de McGo­vern au su­jet d’En­ron, une en­tre­prise qui n’existe plus de­puis quinze ans, re­lève un peu du tir à l’aveu­glette. Mais, étant don­né la longue his­toire des puis­sants in­té­rêts com­mer­ciaux qui ont je­té le doute sur la re­cherche, sa ques­tion sous-ja­cente est per­ti­nente : qui donc est John Ar­nold et pour­quoi dé­pen­set-il au­tant d’ar­gent pour mettre en doute la science ?

La fon­da­tion Ar­nold a ac­cor­dé plus de 80 mil­lions de dol­lars aux ré­for­ma­teurs de la science.

LE LIVRERi­gor Mor­tis: How Slop­py Science Creates Worth­less Cures, Crushes Hopes, and Wastes Bil­lions (« Com­ment une science bâ­clée crée des re­mèdes sans va­leur, anéan­tit des es­poirs et fait gas­piller des mil­liards »), Ba­sic Books, 2017, 288 p.L’AU­TEURRi­chard Har­ris est un jour­na­liste scien­ti­fique amé­ri­cain. De­puis 1986, il tra­vaille comme grand re­por­ter pour la ra­dio pu­blique NPR. Il a re­çu à trois re­prises le prix dé­cer­né par l’AAAS, l’As­so­cia­tion amé­ri­caine pour le pro­grès scien­ti­fique.

John et Lau­ra Ar­nold. Ce couple de jeunes mil­liar­daires texans consacre une par­tie de sa for­tune à fi­nan­cer les tra­vaux de cher­cheurs ré­so­lus à re­mettre la science sur le droit che­min.

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