« LE CONTRAIRE DE LA PAU­VRE­TÉ, C’EST LA JUS­TICE »

Ala­ba­ma, 1988. Wal­ter McMillian, un bû­che­ron noir, est condam­né à mort pour le meurtre d’une femme blanche qu’il n’a ja­mais vue. Il se­ra in­no­cen­té cinq ans plus tard grâce au com­bat d’un avo­cat en­ga­gé. Son cas illustre les dys­fonc­tion­ne­ments d’une jus­tice

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - ROSALIE CALVET.

Wal­ter McMillian a pas­sé cinq ans dans le cou­loir de la mort pour un meurtre qu’il n’avait pas com­mis. Il se­ra in­no­cen­té grâce au com­bat d’un avo­cat en­ga­gé. Son cas illustre les dys­fonc­tion­ne­ments d’une jus­tice amé­ri­caine en­core très em­preinte de ra­cisme.

Se­lon Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal, un pe­tit Afro-Amé­ri­cain sur huit pas­se­ra au moins deux ans de sa vie en pri­son avant de fê­ter son 20e an­ni­ver­saire.Sur les 18 000 pri­son­niers exé­cu­tés aux États-Unis de­puis l’ins­tau­ra­tion de la peine de mort en 1790, 42 % étaient des Noirs, dont 15 % avaient été condam­nés à tort 1.

Ces chiffres, abon­dam­ment re­layés par les mé­dias, fi­nissent par sus­ci­ter dans l’opi­nion pu­blique eu­ro­péenne de la ré­si­gna­tion ou de l’in­dif­fé­rence à l’égard de l’in­jus­tice qui mine le sys­tème pé­nal outre-At­lan­tique. En ra­con­tant la dou­leur des hommes et des fa­milles que les sta­tis­tiques seules ne par­viennent pas à dire, l’avo­cat Bryan Ste­ven­son rap­pelle ce qui ca­rac­té­rise d’abord l’uni­vers car­cé­ral : la mi­sère so­ciale à l’ex­té­rieur, la vio­lence et la mort à l’in­té­rieur. Dans son livre Just Mer­cy, qui vient d’être tra­duit en fran­çais sous le titre Et la jus­tice égale pour tous…, il re­vient sur l’his­toire ré­vol­tante de Wal­ter McMillian, condam­né à la peine ca­pi­tale en 1988 pour un meurtre qu’il n’avait pas com­mis. Ce fai­sant, il nous plonge au coeur d’un sys­tème qui re­pose fon­da­men­ta­le­ment sur l’er­reur. Et on n’en res­sort pas in­demne.

Ste­ven­son com­mence par le com­men­ce­ment : sa propre en­fance dans une com­mu­nau­té noire ru­rale de l’État du De­la­ware. Puis son par­cours exem­plaire à l’uni­ver­si­té pu­blique, qui lui ouvre les portes de l’école de droit de Har­vard. À la fin de sa pre­mière an­née, Ste­ven­son dé­cide de pas­ser l’été en Géor­gie, dans le sud des États-Unis, pour tra­vailler comme bé­né­vole dans un pe­tit ca­bi­net qui vient en aide aux pri­son­niers dé­mu­nis. Sa ren­contre avec un condam­né du cou­loir de la mort lui fait l’ef­fet d’un élec­tro­choc. Son di­plôme en poche, Ste­ven­son fait ses va­lises pour l’État de l’Ala­ba­ma, où il monte une as­so­cia­tion, Equal Jus­tice Ini­tia­tive (EJI), des­ti­née aux dé­te­nus ne bé­né­fi­ciant pas d’as­sis­tance ju­ri­dique 2. Ste­ven­son a bien­tôt à dé­fendre Wal­ter McMillian, condam­né à mort pour le meurtre d’une jeune femme qu’il n’a ja­mais vue. McMillian est un homme tra­vailleur et très ap­pré­cié au sein de sa com­mu­nau­té. Sa seule faute est d’avoir eu une liai­son avec une femme blanche et ma­riée. Et d’être noir. C’est pour ce­la qu’il a été condam­né à mort pour ho­mi­cide.

Àme­sure que Ste­ven­son en­quête, met­tant au jour l’écoeu­rante ma­chi­na­tion – où se conjuguent cor­rup­tion, par­jure, dé­ci­sions de jus­tice ou­ver­te­ment ra­cistes et fal­si­fi­ca­tion de do­cu­ments – qui a abou­ti à sa condam­na­tion, l’image ef­frayante du sys­tème po­li­cier et ju­di­ciaire de l’Ala­ba­ma des an­nées 1980 se ré­vèle. Au bout d’une di­zaine de pages, il ap­pa­raît clai­re­ment que la condam­na­tion de McMillian est tout sim­ple­ment un acte ra­ciste, qui té­moigne d’une vio­lence d’État sys­té­mique et ins­ti­tu­tion­na­li­sée 3.

En croi­sant ses connais­sances ju­ri­diques et his­to­riques, Ste­ven­son ana­lyse les ori­gines de cette vio­lence

qui, se­lon lui, puise ses sources dans les lois es­cla­va­gistes. Ste­ven­son va jus­qu’à af­fir­mer que l’in­car­cé­ra­tion de masse des Afro-Amé­ri­cains s’ins­crit dans le droit fil de la sé­gré­ga­tion ra­ciale et du lyn­chage. Ste­ven­son montre com­ment le ra­cisme opère de fa­çon in­si­dieuse au quo­ti­dien. Il se sou­vient d’être ren­tré chez lui un soir après une longue jour­née pas­sée avec des dé­te­nus dans le cou­loir de la mort. Sur le che­min du re­tour, il al­lume la ra­dio et tombe sur une émis­sion de chan­sons de Sly and the Fa­mi­ly Stone, un de ses groupes fa­vo­ris. « Après trois ans en Ala­ba­ma, ce genre de pe­tites joies était es­sen­tiel au main­tien de mon équi­libre men­tal », ra­conte Ste­ven­son. Alors qu’il ar­rive dans sa rue, il dé­cide de res­ter en­core un peu dans sa voi­ture pour écou­ter la fin d’un mor­ceau, mal­gré sa fa­tigue et l’heure tar­dive. À ce mo­ment-là, une voi­ture de po­lice s’ar­rête et les deux agents braquent une torche sur lui. Ste­ven­son ouvre cal­me­ment la por­tière de son vé­hi­cule pour ren­trer chez lui quand un des po­li­ciers sort son arme et la pointe sur sa tête en hur­lant : « Si tu bouges, je t’ex­plose la cer­velle ! » Ste­ven­son reste im­mo­bile, même si son ins­tinct lui crie de dé­ta­ler. Sous les in­sultes ra­cistes des voi­sins pen­chés aux fe­nêtres pour ob­ser­ver la scène, Ste­ven­son pa­tiente alors que les po­li­ciers fouillent sa voi­ture, avant de fi­na­le­ment le lais­ser par­tir. À comp­ter de ce mo­ment, une ques­tion ob­sède Ste­ven­son : com­ment ex­pli­quer à tous les jeunes Noirs du quar­tier qu’ils ne doivent ja­mais ten­ter de fuir dans ce genre de cir­cons­tances ?

Le com­bat quo­ti­dien de Ste­ven­son contre l’in­jus­tice est d’abord et sur­tout le com­bat contre le dé­la­bre­ment so­cial qui ronge la société amé­ri­caine. Si la ba­taille ju­di­ciaire de six ans pour faire an­nu­ler la condam­na­tion à mort de McMillian consti­tue le fil conduc­teur du livre, on ren­contre en che­min nombre d’af­faires tout aus­si ré­vol­tantes. Il y a le cas d’An­to­nio Nuñez, le seul mi­neur des États-Unis à avoir été condam­né à mort, pour avoir été im­pli­qué, à l’âge de 14 ans, dans un dé­lit qui n’avait pas fait de bles­sés. Il y a l’his­toire de Mar­sha Col­bey, condam­née à mort en 2007 pour avoir don­né nais­sance à un bé­bé mort-né, qu’elle fut ac­cu­sée d’avoir tué. Il y a aus­si celle de Diane Tu­cker, at­teinte de troubles men­taux, condam­née à mort pour un meurtre qui n’avait ja­mais eu lieu. Ste­ven­son pointe les er­reurs ju­di­ciaires à l’ori­gine de ces af­faires et montre que l’in­car­cé­ra­tion per­pé­tue les in­éga­li­tés so­ciales.

Au dé­but du livre, l’au­teur se sou­vient d’une phrase que lui di­sait sa grand-mère : « On ne com­prend pas les choses im­por­tantes si on est trop loin, Bryan. Pour com­prendre, il faut s’ap­pro­cher. » Dans Et la jus­tice égale pour tous…, Ste­ven­son nous en­traîne au plus près de la vio­lence du sys­tème car­cé­ral. Sans rien nous épar­gner. Il dé­crit com­ment, au centre pé­ni­ten­tiaire William C. Hol­man, où McMillian est in­car­cé­ré, les dé­te­nus vivent au rythme des cré­pi­te­ments de la chaise élec­trique, la « Yel­low Ma­ma », comme ils la sur­nomment. Ste­ven­son re­pro­duit le compte ren­du com­plet de l’exé­cu­tion de John Evans, élec­tro­cu­té quelques an­nées avant l’ar­ri­vée de McMillian : l’opé­ra­tion du­ra qua­torze mi­nutes, du­rant les­quelles Evans re­çut trois dé­charges de 1900 volts qui lais­sèrent son corps en lam­beaux, fu­mant et dé­chi­que­té. On ap­prend que des flammes jaillis­saient des élec­trodes col­lées sur la peau de son

torse, que la pièce sen­tait la chair brû­lée, que l’air était ir­res­pi­rable.

Dans le cha­pitre sui­vant, Ste­ven­son nous fait re­vivre la der­nière jour­née du condam­né à mort Her­bert Ri­chard­son, qu’il pas­sa à ses cô­tés. Il évoque les agents char­gés de lui ra­ser le torse afin qu’il puisse être « tué plus ef­fi­ca­ce­ment », le sur­veillant pé­ni­ten­tiaire qui sé­pare Her­bert de sa fa­mille ve­nue lui rendre vi­site une der­nière fois, les gar­diens qui semblent mal à l’aise et Her­bert qui cherche à ré­con­for­ter tout le monde. Comme si tous avaient conscience qu’il y avait quelque chose d’ab­surde à tuer cet homme ai­mant et ai­mé. « Les consi­dé­ra­tions abs­traites sur la peine de mort sont une chose, nous dit Ste­ven­son, mais la réa­li­té de la mise à mort sys­té­ma­tique de quel­qu’un qui n’est pas un dan­ger en est une autre. »

Fi­na­le­ment, écrit Ste­ven­son, la vraie ques­tion que sou­lève la peine de mort est celle-ci : avons-nous le droit de tuer ? Dans un des der­niers cha­pitres, il re­late le cas de Jim­my Dill, exé­cu­té par l’État de l’Ala­ba­ma le 19 avril 2009. Ce jeune homme, souf­frant de troubles men­taux et ayant su­bi des vio­lences phy­siques et sexuelles quand il était en­fant, avait bé­né­fi­cié d’une as­sis­tance ju­ri­dique si som­maire du­rant son pro­cès que ni les ju­rés ni la cour n’avaient été en me­sure d’éta­blir si oui ou non il avait com­mis les crimes dont il était ac­cu­sé. En dé­pit de cette pro­cé­dure ban­cale et de la ju­ris­pru­dence de la Cour su­prême des États-Unis – qui avait ren­du un ar­rêt in­ter­di­sant l’exé­cu­tion de per­sonnes han­di­ca­pées men­tales –, Jim­my fut dé­cla­ré cou­pable en 1989 et condam­né à mort. Vingt ans plus tard, quand Ste­ven­son en­tre­prit de de­man­der la ré­vi­sion de son pro­cès, la cause sem­blait per­due d’avance – et Jim­my fut en ef­fet élec­tro­cu­té. La nuit pré­cé­dant son exé­cu­tion, Jim­my ap­pe­la son avo­cat : « Mon­sieur Bryan, je veux juste vous dire mer­ci, mer­ci de vous êtes bat­tu pour moi. Mer­ci de vous être in­té­res­sé à moi. Je vous aime. Mer­ci d’avoir es­sayé de me sau­ver. » Et Ste­ven­son de s’en re­mettre à la puis­sance de la com­pas­sion et du par­don, car « nous va­lons tous mieux que les pires choses que nous ayons com­mises ».

Des jour­na­listes ont cri­ti­qué le ton em­pha­tique de Ste­ven­son, des uni­ver­si­taires lui ont re­pro­ché sa concep­tion sim­pliste et ma­ni­chéenne de l’in­jus­tice, des po­li­tiques sa vi­sion ca­ri­ca­tu­rale de la réa­li­té. Pour­tant, le ré­cit de Ste­ven­son est tout l’in­verse. Quand il ra­conte la li­bé­ra­tion de McMillian, in­no­cen­té après des an­nées de com­bat ju­di­ciaire, Ste­ven­son se rap­pelle s’être sen­ti triste et en co­lère. Pas d’ef­fu­sions de joie, pas de hap­py end hol­ly­woo­dien. Ste­ven­son voit d’abord toute la dou­leur que McMillian et sa fa­mille ont en­du­rée. Et pense à tous les autres condam­nés qu’il n’a pas réus­si à sau­ver. Et la jus­tice égale pour tous… ne s’ar­rête pas à la li­bé­ra­tion de McMillian, mais re­late sa vie d’après, sa dif­fi­cul­té à re­cons­truire une exis­tence bri­sée par six ans pas­sés dans le cou­loir de la mort.

Pour­quoi nous autres, Eu­ro­péens, de­vrions-nous lire Et la jus­tice égale pour tous… ? Parce que ce livre n’est pas qu’un té­moi­gnage de l’in­jus­tice qui règne dans le sud des États-Unis. Il nous rap­pelle aus­si que, der­rière les sciences so­ciales, il y a des êtres hu­mains en chair et en os. Et que l’on peut par­ler de cou­leur de peau sans être ra­ciste. En­fin, Et la jus­tice égale pour tous… bous­cule le re­gard sa­tis­fait que nous por­tons vo­lon­tiers sur nos pays où la peine ca­pi­tale a été abo­lie, en nous rap­pe­lant que la vraie va­leur d’une com­mu­nau­té ne se me­sure pas tant à ses lois qu’à la ma­nière dont les plus dé­mu­nis, les dé­te­nus et les condam­nés sont trai­tés. « Le contraire de la pau­vre­té ce n’est pas la ri­chesse, le contraire de la pau­vre­té c’est la jus­tice », nous dit Ste­ven­son.

LE LIVRE

Et la jus­tice égale pour tous… Un avo­cat dans l’en­fer des pri­sons amé­ri­caines, tra­duit de l’an­glais par Ca­ro­line Pitch, édi­tions Oli­vier-Triau, 2017, 398 p.

L’AU­TEUR

Bryan Ste­ven­son est un avo­cat amé­ri­cain. Il a fon­dé à Mont­go­me­ry, en Ala­ba­ma, l’as­so­cia­tion Equal Jus­tice Ini­tia­tive, qui lutte contre l’in­car­cé­ra­tion de masse des Noirs et des pauvres. Une adap­ta­tion de son livre est en cours de tour­nage ; Bryan Ste­ven­son y se­ra in­car­né par l’ac­teur Mi­chael B. Jor­dan.

Après des an­nées de com­bat, l’avo­cat Bryan Ste­ven­son (à droite) ob­tient en 1993 l’an­nu­la­tion de la condam­na­tion à mort de Wal­ter McMillian, ac­cu­sé à tort de meurtre

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