LA DOUBLE PEINE DES JUIFS DE THERESIENSTADT

Ce camp de­vait ser­vir de vi­trine au ré­gime na­zi. Pour les dé­por­tés, il est de­ve­nu un abîme de di­lemmes mo­raux. Les SS y avaient confié aux juifs eux-mêmes la ges­tion des af­faires cou­rantes – et donc la tâche de dé­si­gner ceux qui al­laient être ex­ter­mi­nés.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - THO­MAS NAGEL. The New York Re­view of Books.

Ce camp de­vait ser­vir de vi­trine au ré­gime na­zi. Pour les dé­por­tés, il est de­ve­nu un abîme de di­lemmes mo­raux. Les SS y avaient confié aux juifs eux-mêmes la ges­tion des af­faires cou­rantes – et donc la tâche de dé­si­gner ceux qui al­laient être ex­ter­mi­nés.

Le camp de concen­tra­tion de Theresienstadt [ou Te­rezín], si­tué à une soixan­taine de ki­lo­mètres au nord de Prague, oc­cupe une place unique dans le dis­po­si­tif d’ex­ter­mi­na­tion des na­zis. Bien que sa prin­ci­pale rai­son d’être soit de re­grou­per les juifs de Tché­co­slo­va­quie, d’Au­triche et d’Al­le­magne en vue de leur dé­por­ta­tion vers les camps de la mort en Pologne, les na­zis le pré­sentent au monde ex­té­rieur comme une co­lo­nie juive gou­ver­née par ses ha­bi­tants afin de faire croire qu’ils dé­bar­rassent la société al­le­mande des juifs de ma­nière hu­maine et ci­vi­li­sée. Le camp pos­sède sa propre ad­mi­nis­tra­tion, com­po­sée de dé­por­tés juifs qui, sous le contrôle ab­so­lu des SS, doivent me­ner à bien ces deux mis­sions à la fois. Et c’est ce qui fait de Theresienstadt, comme le sou­ligne l’écri­vain et his­to­rien tchèque H. G. Ad­ler, « la plus hor­rible des danses ma­cabres de l’his­toire de la per­sé­cu­tion des juifs sous Hit­ler ».

Com­men­çons par les chiffres : entre no­vembre 1941 et avril 1945, quelque 141000 per­sonnes sont dé­por­tées à Theresienstadt. Pen­dant cette pé­riode, 33 500 d’entre elles y trouvent la mort, le plus sou­vent des suites de ma­la­dies et de mal­nu­tri­tion. Sur les 88 000 pri­son­niers dé­por­tés de Theresienstadt vers l’Est, seuls 3 500 ont sur­vé­cu ; les autres ont été as­sas­si­nés à Au­sch­witz ou dans d’autres camps. Seule­ment 2400 ont réus­si à s’échap­per ou ont été re­mis à des pays neutres. Et lorsque, à la veille de la ca­pi­tu­la­tion de l’Al­le­magne, les SS re­mettent les clés du camp à la CroixRouge, il reste 17 500 sur­vi­vants. Dans les der­nières se­maines de la guerre, des mil­liers de dé­te­nus pro­ve­nant d’autres camps de concen­tra­tion se­ront trans­fé­rés à Theresienstadt, mais très peu d’entre eux (un peu moins d’un sur six) sur­vi­vront.

L’un d’eux était Hans Gün­ther Ad­ler (1910­1988), écri­vain et uni­ver­si­taire pra­gois qui avait pour langue ma­ter­nelle l’al­le­mand, comme de nom­breux juifs tchèques. Et c’est dans cette langue qu’il a eu une car­rière fé­conde de poète et de ro­man­cier, même s’il a vé­cu la ma­jeure par­tie de sa vie en Grande­Bre­tagne. Il a été dé­por­té avec sa fa­mille à Theresienstadt en fé­vrier 1942. Son épouse, Ger­trud, mé­de­cin et chi­miste, a di­ri­gé le la­bo­ra­toire mé­di­cal du camp ; lui n’a oc­cu­pé que des postes su­bal­ternes dans l’ad­mi­nis­tra­tion de Theresienstadt. En oc­tobre 1944, ils ont été dé­por­tés à Au­sch­witz, dans l’un des der­niers convois au dé­part de Theresienstadt. Ger­trud au­rait pu sur­vivre, mais elle re­fu­sa de se sé­pa­rer de sa mère et mou­rut avec elle dans une chambre à gaz 1. Sé­lec­tion­né pour les tra­vaux for­cés, Ad­ler a sur­vé­cu à Au­sch­witz et à plu­sieurs autres camps avant de re­tour­ner à Prague après la fin de la guerre. En tout, dix­huit membres de sa fa­mille avaient pé­ri dans la Shoah.

Lorsque Ad­ler ar­rive à Theresienstadt, il se dit qu’il ne sur­vi­vra pas mais dé­cide que, au cas où il y par­vien­drait, il consi­gne­ra par écrit ce qu’il a vé­cu. Il a pu ré­cu­pé­rer un cer­tain nombre de notes et de do­cu­ments qu’il y avait lais­sés avant

d’être dé­por­té à Au­sch­witz. Il a conti­nué à ac­cu­mu­ler des élé­ments après sa li­bé­ra­tion, avant d’émi­grer en Gran­deB­re­tagne en pré­vi­sion de la prise de pou­voir com­mu­niste en Tché­co­slo­va­quie en 1947. Le prin­ci­pal fruit de ce tra­vail est l’ou­vrage Theresienstadt 1941-1945, pu­blié une pre­mière fois en al­le­mand en 1955 ; une édi­tion aug­men­tée a sui­vi en 1960. Il a été ré­édi­té en 2005 avec une post­face de son fils, Je­re­my Ad­ler, né après guerre, et fi­na­le­ment tra­duit en an­glais en 2017. Ce livre de plus de 800 pages soi­gneu­se­ment an­no­tées, com­pre­nant de nom­breux do­cu­ments et té­moi­gnages ori­gi­naux, est un mo­nu­ men­tal tra­vail d’in­for­ma­tion, d’ana­lyse et de ré­flexion mo­rale, pé­nible à lire mais his­to­ri­que­ment in­dis­pen­sable 2.

L’ou­vrage est di­vi­sé en trois par­ties – his­toire, so­cio­lo­gie et psy­cho­lo­gie. La deuxième, qui com­porte douze cha­pitres sur chaque as­pect de la vie du camp, est de loin la plus four­nie. Les sources pri­maires d’Ad­ler – do­cu­ments of­fi­ciels, cour­riers ad­mi­nis­tra­tifs, ta­bleaux sta­tis­tiques, pro­to­coles or­ga­ni­sa­tion­nels et ju­ri­diques et té­moi­gnages d’autres dé­te­nus – oc­cupent près de la moi­tié de l’ou­vrage. Cette ava­lanche de don­nées en­traîne le lec­teur dans la réa­li­té d’une si­tua­tion pa­tho­lo­gique et sert l’in­ten­tion d’Ad­ler de trai­ter le su­jet comme s’il était un an­thro­po­logue cultu­rel plon­gé dans une com­mu­nau­té étran­ gère. Mais lorsque nous ar­ri­vons à ses propres ob­ser­va­tions et com­men­taires, nous ne sommes plus dans la science so­ciale sans par­ti pris. Ce qu’Ad­ler écrit est im­pré­gné de ju­ge­ments de va­leur, et sa ten­ta­tive de ti­rer une le­çon mo­rale de la fa­çon dont se sont com­por­tés ces hommes et ces femmes face à des cir­cons­tances inef­fables est l’un des ob­jec­tifs pre­miers de son ou­vrage.

Àl’au­tomne 1941 dé­bu­tèrent les dé­por­ta­tions vers la Pologne de juifs d’Al­le­magne, d’Au­triche et du pro­tec­to­rat oc­cu­pé de Bo­hême­Mo­ra­vie (cor­res­pon­dant à l’ac­tuelle Ré­pu­blique tchèque moins les Su­dètes, qui avaient été an­nexés par l’Al­le­magne en 1938 à la suite des ac­cords de Mu­nich).

Les camps d’ex­ter­mi­na­tion furent construits et en­trèrent en ac­ti­vi­té dès dé­cembre 1941, mais les na­zis réus­sirent à les gar­der se­crets un cer­tain temps. Même si on igno­rait le sort qui at­ten­dait ceux qui étaient dé­por­tés vers l’Est, le simple mot « convoi » fai­sait tres­saillir tous les juifs.

Pour l’ins­tance re­pré­sen­ta­tive de la com­mu­nau­té juive de Prague, la Jü­dische Kul­tus­ge­meinde ( JKG), l’ou­ver­ture d’un camp près de la ca­pi­tale tchèque sem­blait donc moins alar­mante. Ad­ler écrit : « Les res­pon­sables de la JKG se sont dit que tout va­lait mieux que la dé­por­ta­tion en Pologne, et, comme le Reichs­ve­rei­ni­gung der Deut­schen Ju­den de Ber­lin [l’As­so­cia­tion des juifs d’Al­le­magne, fon­dée par les na­zis], ils es­pé­raient au moins re­tar­der les dé­por­ta­tions. La suite des évé­ne­ments al­lait dé­ce­voir ces es­poirs. De­puis le dé­but, deux pos­si­bi­li­tés s’of­fraient à eux. 1) Dé­ci­der en mars 1939 [lorsque les na­zis ont dé­man­te­lé la Tché­co­slo­va­quie et mar­ché sur Prague] de dis­soudre toutes les ins­ti­tu­tions juives et de dé­truire en­tiè­re­ment leur do­cu­men­ta­tion et leurs ar­chives, même au pé­ril de leur vie. 2) Prendre des me­sures des­ti­nées à re­tar­der le pire, en né­go­ciant ha­bi­le­ment et en trou­vant des ar­ran­ge­ments avec l’oc­cu­pant. C’est cette se­conde voie qui a été sui­vie jus­qu’à la mort, en­traî­nant un en­che­vê­tre­ment de com­pro­mis­sions en­core plus ter­rible. » Hans Gün­ther Ad­ler se garde bien de condam­ner ce choix. Pour lui, le pro­blème est ailleurs.

Theresienstadt était une ville de gar­ni­son for­ti­fiée bâ­tie sous les Habs­bourg. Ses ba­ra­que­ments vides per­mirent de ca­ser un grand nombre de pri­son­niers lorsque le site fut trans­for­mé en ghet­to. Le camp a abri­té jus­qu’à plus de 58 000 per­sonnes en sep­tembre 1942 (au­jourd’hui, Te­rezín est une pe­tite lo­ca­li­té tchèque de quelque 3 000 ha­bi­tants). La sur­po­pu­la­tion et les condi­tions sa­ni­taires ren­daient la vie dans le camp atroce. Les hommes et les femmes étaient lo­gés sé­pa­ré­ment, à l’ex­cep­tion des membres du Conseil juif des an­ciens, le nom de l’ad­mi­nis­tra­tion in­terne du camp, qui avaient le droit de vivre en fa­mille.

Mais le camp était de fac­to gé­ré par une poi­gnée de SS (une ving­taine) et gar­dé par 120 gen­darmes tchèques. La plu­part des pri­son­niers n’avaient pra­ti­que­ment pas de contact avec les SS, et ces der­niers ont ra­re­ment tué un juif à l’in­té­rieur du camp. Seuls le pré­sident du Conseil des an­ciens et son ad­joint avaient le droit de s’adres­ser au com­man­dant du camp ; ils lui fai­saient des rap­ports quo­ti­diens et re­ce­vaient ses ordres. Au dé­but, ce conseil était es­sen­tiel­le­ment com­po­sé de membres de la JKG de Prague, mais, après l’ar­ri­vée de convois d’Al­le­magne et d’Au­triche, des res­pon­sables juifs de Ber­lin et Vienne se sont joints à eux 3. Les SS don­naient leurs ordres ora­le­ment, ja­mais par écrit, mais l’ad­mi­nis­tra­tion juive du camp les exé­cu­tait à l’aide d’une mul­ti­tude de do­cu­ments tel­le­ment dé­taillés que le pa­pier ve­nait sou­vent à man­quer.

Au sein de cette ma­chine coer­ci­tive, la riche culture des juifs d’Eu­rope cen­trale conti­nuait à s’ex­pri­mer. Cer­tains pri­son­niers avaient em­por­té leurs ins­tru­ments de mu­sique, et ils pou­vaient don­ner des concerts. Les com­po­si­teurs conti­nuaient à com­po­ser, les ar­tistes à peindre, les écri­vains à écrire. Des spé­cia­listes de nom­breux do­maines don­naient des confé­rences. Ad­ler lui­même avait or­ga­ni­sé un hom­mage à Kaf­ka à l’oc­ca­sion du 60e an­ni­ver­saire de sa nais­sance. Mais une bu­reau­cra­tie com­plexe contrô­lait les as­pects pra­tiques et ma­té­riels de la vie du camp et l’épou­van­table cor­rup­tion qu’elle ren­dait pos­sible équi­va­lait, dans ce contexte, à une mise à mort.

La prin­ci­pale ob­ses­sion des pri­son­niers, outre de ne pas faire par­tie du convoi sui­vant, était la nour­ri­ture. Le ré­gime ali­men­taire suf­fi­sait à peine à sur­vivre et ceux qui étaient char­gés de la pré­pa­ra­tion et de la dis­tri­bu­tion des maigres ra­tions quo­ti­diennes en pré­le­vaient une par­tie pour eux­mêmes et leurs al­liés. Ce qui avait pour ré­sul­tat que les autres – no­tam­ment les plus faibles et les plus âgés – en étaient ré­duits à mou­rir de faim. Quelques membres de l’ad­mi­nis­tra­tion ont lut­té, sans grand suc­cès, contre ces abus. C’est l’un des nom­breux exemples que donne

Ad­ler du manque d’hu­ma­ni­té et de solidarité dans les si­tua­tions déses­pé­rées : « Même s’ils te­naient le coup phy­si­que­ment, les gens se li­vraient presque ir­ré­mé­dia­ble­ment à une lutte de tous contre tous, et seules des per­sonnes do­tées d’un so­lide sens mo­ral ont su ne pas sa­cri­fier leur âme. »

Une autre forme d’échec mo­ral se fai­sait jour lorsque l’ad­mi­nis­tra­tion lo­cale de­vait dé­si­gner ceux qui fe­raient par­tie des pro­chains convois : « Ce­la se pas­sait de la ma­nière sui­vante. Eich­mann don­nait des ins­truc­tions au “bu­reau” des SS à Theresienstadt, concer­nant le nombre de convois et de per­sonnes, la date, les prin­cipes gé­né­raux, as­sor­ties de quelques “di­rec­tives par­ti­cu­lières”. Le com­man­dant du camp, par­fois en com­pa­gnie d’autres of­fi­ciers SS, don­nait des in­di­ca­tions plus pré­cises au Conseil des an­ciens sur les tranches d’âge, les pays d’ori­gine et les autres ca­té­go­ries de per­sonnes à ci­bler en prio­ri­té ou au contraire à pro­té­ger. […] Les SS n’al­laient pas plus loin dans le choix des vic­times, lais­sant en­tiè­re­ment, ou en grande par­tie, cette res­pon­sa­bi­li­té aux juifs. »

Le choix était fait par le « ser­vice trans­ports » de l’ad­mi­nis­tra­tion du camp. Jus­qu’aux der­niers dé­parts, à l’au­tomne 1944, où, en l’es­pace d’un mois, deux tiers des dé­te­nus furent ex­pé­diés à Au­sch­witz, les membres du Conseil des an­ciens et leurs fa­milles ne firent pas l’ob­jet de dé­por­ta­tion. D’autres ten­taient déses­pé­ré­ment de se trou­ver un poste qui les ren­drait in­dis­pen­sables.

Même s’ils ne connais­saient pas l’exis­tence des chambres à gaz, tous re­dou­taient ce qui les at­ten­dait à l’Est. Puis, au dé­but de 1943, les res­pon­sables de l’ad­mi­nis­tra­tion in­terne du camp ap­prirent la vé­ri­té de la bouche de quelques dé­por­tés qui s’étaient échap­pés d’Au­sch­witz. Mais ils gar­dèrent tous le si­lence, y com­pris le rab­bin Leo Baeck, pré­sident d’hon­neur du Conseil des an­ciens, qu’Ad­ler dé­crit comme une per­sonne d’une droi­ture et d’une hu­ma­ni­té ex­cep­tion­nelles.

Cette dé­ci­sion de ca­cher la vé­ri­té est stu­pé­fiante à plu­sieurs titres. Elle est à la fois com­pré­hen­sible et ter­rible, même si au­cun d’entre nous ne peut sa­voir ce qu’il au­rait fait en de pa­reilles cir­cons­tances. Ad­ler, qui l’a cer­tai­ne­ment ap­pris après la guerre, n’ar­rive pas à por­ter un ju­ge­ment sur cette dé­ci­sion des an­ciens. Il ré­serve sa condam­na­tion à ces in­di­vi­dus qui, connais­sant la vé­ri­té, ont non seule­ment es­sayé d’épar­gner leurs amis, mais aus­si uti­li­sé les convois pour se dé­bar­ras­ser de per­sonnes qui leur cau­saient des dif­fi­cul­tés. Ain­si, après avoir adres­sé au pré­sident du Conseil des an­ciens, Paul Epp­stein, un rap­port dé­taillé sur des cas de cor­rup­tion fla­grants dans la dis­tri­bu­tion de vivres, un em­ployé du « ser­vice en­quête » de l’ad­mi­nis­tra­tion, Vla­di­mir Weiss, dis­pa­rut avec sa fa­mille dans le convoi sui­vant. Ad­ler pré­cise aus­si que même quel­qu’un comme lui, qui a tou­jours re­fu­sé tout poste à res­pon­sa­bi­li­té, ap­par­tient néan­moins à ce qu’il ap­pelle la « com­mu­nau­té de culpa­bi­li­té » que le camp a créée. Ce sen­ti­ment est évi­dem­ment sin­cère, et il semble se rap­por­ter à toute forme de par­ti­ci­pa­tion à une en­tre­prise dont le but ul­time était le meurtre.

Il est dif­fi­cile de sa­voir com­ment les na­zis au­raient ex­pli­qué la dis­pa­ri­tion des juifs d’Eu­rope s’ils avaient ga­gné la guerre. La po­li­tique d’ex­ter­mi­na­tion avait été gar­dée se­crète de­puis sa for­mu­la­tion à la confé­rence de Wann­see, en jan­vier 1942, et Adolf Eich­mann par­lait à l’époque de Theresienstadt comme d’un élé­ment de la stra­té­gie des­ti­née à « sau­ver les ap­pa­rences » face au monde. La du­pe­rie consis­tait par exemple à obli­ger cer­tains des dé­por­tés à Au­sch­witz à écrire à leur ar­ri­vée des cartes pos­tales pour ras­su­rer leurs proches, cartes qui étaient en­suite en­voyées à in­ter­valles ré­gu­liers alors que leurs au­teurs avaient été ga­zés. Main­te­nir ain­si le se­cret sur l’is­sue contri­buait bien sûr à ce que les dé­por­ta­tions se dé­roulent sans ani­croche. Mais les na­zis avaient sans doute aus­si com­pris que, à la dif­fé­rence des conquêtes mi­li­taires et des pre­mières me­sures d’ex­clu­sion ra­ciale, ce pro­jet re­po­sait sur des va­leurs que même eux avaient du mal à dé­fendre pu­bli­que­ment.

Theresienstadt a ser­vi de ca­mou­flage de plu­sieurs fa­çons. Il a été pré­sen­té comme un camp de re­trai­tés pour des dé­por­tés d’Al­le­magne trop âgés pour les tra­vaux for­cés à l’Est. Il a ac­cueilli un cer­tain nombre de « no­tables » : des per­son­na­li­tés juives dont le sort pou­vait sus­ci­ter des in­quié­tudes au­de­là de leur cercle fa­mi­lial et ami­cal. À deux re­prises, en 1944 et peu avant sa li­bé­ra­tion en 1945, le camp, dé­crit comme une « co­lo­nie juive », eut droit à des tra­vaux d’« em­bel­lis­se­ment » afin d’être pré­sen­té à quelques vi­si­teurs, dont des membres de la Croix­Rouge. Et il fit l’ob­jet d’un film de pro­pa­gande.

Pour la pre­mière en­tre­prise d’em­bel­lis­se­ment, lors de la­quelle 7 500 dé­te­nus furent ex­pé­diés à Au­sch­witz afin de di­mi­nuer la den­si­té de la po­pu­la­tion du camp, on as­ti­qua les rues et les fa­çades des ba­raques, on plan­ta quelque 1 200 ro­siers, on construi­sit un « pa­villon des en­fants » avec un bac à sable, une pa­tau­geoire et un ma­nège, et on dou­bla les ra­tions quo­ti­diennes. On or­ga­ni­sa aus­si des concerts, des spec­tacles de ca­ba­ret et des pièces de théâtre, un match de foot­ball et même un pro­cès pour vol de­vant un tri­bu­nal juif. Tout avait été soi­gneu­se­ment pré­pa­ré et ré­pé­té à l’avance.

Les pre­miers vi­si­teurs in­ter­na­tio­naux, en juin 1944, furent deux re­pré­sen­tants du gou­ver­ne­ment da­nois et un membre suisse de la Croix­Rouge in­ter­na­tio­nale (il y avait dans le camp 400 juifs da­nois qui n’avaient pas pu échap­per aux na­zis lorsque le gou­ver­ne­ment de Co­pen­hague, aver­ti de l’im­mi­nence d’une rafle, avait réus­si l’ex­ploit d’éva­cuer plus de 7 000 per­sonnes vers la Suède, pays neutre). Le pré­sident du Conseil des an­ciens, Epp­stein, fut pré­sen­té comme le maire de la ville. Il por­tait une ja­quette et un cha­peau me­lon mais avait un oeil au beurre noir, ré­sul­tat d’un coup ad­mi­nis­tré quelques jours au­pa­ra­vant par le com­man­dant du camp. Les vi­si­teurs eurent droit de sa part à un dis­cours soi­gneu­se­ment pré­pa­ré ain­si qu’à une vi­site gui­dée du camp, et ne purent à au­cun mo­ment re­cueillir des in­for­ma­tions par eux­mêmes.

On pour­rait pen­ser que cette mise en scène au­rait dû éveiller les soup­çons des vi­si­teurs. De fait, les Da­nois ont pro­duit des comptes ren­dus pru­dents qui sont pas­sés qua­si­ment in­aper­çus. Le re­pré­sen­tant de la Croix­Rouge lui, prit vi­si­ble­ment tout ce qu’il avait vu

et en­ten­du pour ar­gent comp­tant, mais sa hié­rar­chie à Ge­nève em­pê­cha la dif­fu­sion de son rap­port, ju­gé trop fa­vo­rable. Dans un sens, la mas­ca­rade avait fonc­tion­né, mais elle n’avait pas pro­duit l’ef­fet es­comp­té en termes de pro­pa­gande. Un film tour­né en sep­tembre 1944 dé­crit la vie dans le camp de la même ma­nière idyl­lique. Il a été réa­li­sé par trois pri­son­niers qui avaient des no­tions de ci­né­ma, dont le cé­lèbre ac­teur et réa­li­sa­teur Kurt Ger­ron, qui fut dé­por­té et ga­zé à Au­sch­witz peu après le tour­nage. Des­ti­né à un pu­blic étran­ger, ce film ne fut ja­mais dis­tri­bué. Seuls quelques ex­traits pas­sèrent aux ac­tua­li­tés ci­né­ma­to­gra­phiques al­le­mandes, pour op­po­ser la vie agréable de ces juifs (pour la plu­part dé­jà morts) aux pri­va­tions en­du­rées par les sol­dats du Reich. Il n’est pas sûr que Theresienstadt ait amé­lio­ré l’image in­ter­na­tio­nale de l’Al­le­magne. À la se­conde vi­site de la CroixRouge, en avril 1945, Epp­stein avait été fu­sillé par les SS, la guerre tou­chait à sa fin, et les vi­si­teurs ne se lais­sèrent pas ber­ner, mal­gré une nou­velle ten­ta­tive d’em­bel­lis­se­ment.

Lors­qu’il ap­pa­rut que la défaite de l’Al­le­magne était iné­luc­table, les di­ri­geants na­zis se di­vi­sèrent sur le sort à ré­ser­ver aux juifs qui sur­vi­vaient en­core à Theresienstadt et dans d’autres camps. As­sez cu­rieu­se­ment, Hein­rich Himm­ler fai­sait par­tie des mo­dé­rés : il es­pé­rait uti­li­ser les juifs comme mon­naie d’échange dans les né­go­cia­tions à ve­nir. Avec son au­to­ri­sa­tion, 1 200 juifs de Theresienstadt furent ain­si trans­fé­rés vers la Suisse en fé­vrier 1945. D’autres, sui­vant Hit­ler, en­ten­daient pour­suivre l’ex­ter­mi­na­tion jus­qu’au bout. Eich­mann était de ceux­là : il sou­hai­tait que tous les juifs de Theresienstadt soient tués avant l’ar­ri­vée des Russes, mais son plan ne fut pas mis à exé­cu­tion.

Le livre d’Ad­ler n’est pas au­to­bio­gra­phique mais reste ex­trê­me­ment per­son­nel. Ce qui l’ob­sède, c’est l’in­ter­pré­ta­tion mo­rale et psy­cho­lo­gique du com­por­te­ment hu­main dans des cir­cons­tances ex­trêmes. Et il est per­sua­dé qu’il y a quelque chose d’uni­ver­sel à ti­rer de ce qu’il a pu ob­ser­ver. Dans une lettre adres­sée à un ami peu après son re­tour à Prague en 1945 et ci­tée dans la post­face, il écrit ces lignes ex­tra­or­di­naires : « J’ai vé­cu des choses ter­ribles, mais, puisque je les ai vé­cues, je ne les re­grette pas et je ne pour­rais pas m’en pas­ser. » C’est l’amor fa­ti, l’amour du des­tin nietz­schéen pous­sé à l’ex­trême.

Au re­gard de ce qu’Ad­ler a vé­cu, il n’est pas sur­pre­nant qu’il ait une vi­sion pro­fon­dé­ment pes­si­miste des êtres hu­mains et de leurs ins­ti­tu­tions. Il écrit dans sa conclu­sion : « Les évé­ne­ments, les choses vé­cues et les crimes à Theresienstadt contiennent, de fa­çon em­blé­ma­tique et ex­trê­me­ment concen­trée, la somme de toute la souf­france et de tout le mal qui sont à l’oeuvre, de fa­çon plus dis­per­sée et moins vi­sible, dans d’autres col­lec­ti­vi­tés. Ce que ce camp a d’unique, c’est que tout ce qu’il y a de faus­sé, de dangereux, de stu­pide et de mé­chant chez les hommes et leurs ins­ti­tu­tions, et qui pro­li­fère sou­vent en se­cret et or­né de conven­tions es­thé­tiques, est ap­pa­ru à Theresienstadt de fa­çon si trou­blante et dans une nu­di­té si im­pi­toyable que per­sonne n’a pu pas­ser à cô­té de cette réa­li­té. »

La seule conclu­sion po­si­tive qu’Ad­ler tire de cette sombre ex­pé­rience est qu’il existe un fon­de­ment mo­ral au­quel on peut en prin­cipe se ré­fé­rer. Il ap­pelle cette qua­li­té per­son­nelle « hu­ma­ni­té » (Men­schli­ch­keit), une res­source in­té­rieure qui per­met aux in­di­vi­dus suf­fi­sam­ment forts d’agir mo­ra­le­ment en toutes cir­cons­tances, même les plus atroces. C’est à l’aune de ce cri­tère qu’il juge les res­pon­sables juifs du camp et leurs com­pro­mis­sions avec les na­zis :

« Les di­ri­geants juifs du camp avaient une tâche ex­trê­me­ment dif­fi­cile. Même s’ils avaient été les plus intègres des hommes, ce­la n’au­rait pas em­pê­ché la somme de leurs dé­ci­sions d’être mau­vaise dans l’ab­so­lu. S’ils avaient dé­ci­dé d’op­po­ser de la ré­sis­tance, de ré­pondre à ce mal ab­so­lu par le bien ab­so­lu, tout ce qu’ils y au­raient ga­gné c’est leur propre anéan­tis­se­ment. Mais une quan­ti­té in­fi­nie de bien au­rait pu être fait dans le cadre exis­tant. Le pro­jet spé­ci­fique que les SS avaient pour ce camp au­rait pu être ex­ploi­té au pro­fit de mil­liers de per­sonnes. C’est ici que, au­de­là du ca­rac­tère tra­gique de leur res­pon­sa­bi­li­té, com­mence la culpa­bi­li­té beau­coup plus ter­rible des di­ri­geants du camp [...]. Ils au­raient pu com­battre beau­coup plus éner­gi­que­ment la sa­le­té, la cor­rup­tion, le vol et la pire forme de pro­tec­tion­nisme [...]. Ils n’ont presque rien fait pour amé­lio­rer les choses. »

Ad­ler leur re­proche non pas d’avoir fait fonc­tion d’ins­tru­ments des na­zis, puis­qu’ils avaient fait le choix tra­gique de co­opé­rer dans l’es­poir vain de ra­len­tir le rythme des dé­por­ta­tions, mais de ne pas avoir fait preuve d’hu­ma­ni­té dans la fa­çon d’exer­cer leurs res­pon­sa­bi­li­tés. Et c’est la rai­son pour la­quelle il a pro­tes­té, mal­gré la sé­vé­ri­té de ses conclu­sions, lorsque Han­nah Arendt a ci­té son livre à l’ap­pui de sa condam­na­tion des res­pon­sables juifs pour col­la­bo­ra­tion. Quand Eich­mann à Jé­ru­sa­lem pa­rut en tra­duc­tion al­le­mande, Ad­ler pu­blia une ré­ponse cin­glante sous le titre « Mais que sait Han­nah Arendt d’Eich­mann et de la so­lu­tion fi­nale ? » 4. En af­fir­mant que les res­pon­sables juifs au­raient pu em­pê­cher les ex­ter­mi­na­tions s’ils avaient agi au­tre­ment, ac­cuse Ad­ler, Arendt montre qu’elle n’a pas com­pris qu’ils étaient pié­gés. Il sou­ligne éga­le­ment qu’elle se trompe sur le compte d’Eich­mann 5. Lors de son pro­cès, en 1961, il ne res­tait plus trace de son ca­rac­tère dé­mo­niaque, qui avait pu se ma­ni­fes­ter uni­que­ment sous l’ef­fet de l’énorme pou­voir que lui avait confé­ré le ré­gime na­zi : « C’est l’Eich­mann qui a agi dans le cadre du IIIe Reich qu’il faut ju­ger au­jourd’hui et non pas l’ac­cu­sé gâ­teux qui se pré­sente à nous quinze ou seize ans plus tard… Seuls, la plu­part des êtres ma­lé­fiques n’ont guère de pou­voir, ils ont be­soin de leur Hit­ler, faute du­quel ils de­viennent im­puis­sants, perdent leur ca­rac­tère dé­mo­niaque, s’éteignent pour de­ve­nir l’ombre d’eux­mêmes, des sur­vi­vants aus­si pi­toyables que ba­nals. »

LE LIVRETheresienstadt 1941-1945: The Face of a Coer­ced Com­mu­ni­ty (« Theresienstadt 1941-1945. Le vi­sage d’une com­mu­nau­té de contrainte »), tra­duit de l’al­le­mand par Be­lin­da Coo­per, post­face de Je­re­my Ad­ler, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2017, 857 p.L’AU­TEURHans Gün­ther Ad­ler (1910-1988) est un ro­man­cier et es­sayiste de langue al­le­mande. Né à Prague dans une fa­mille juive as­si­mi­lée, il compte par­mi les sur­vi­vants du camp de Theresienstadt, ex­pé­rience à la­quelle il a consa­cré tous ses ou­vrages, dont son ro­man Un voyage (Chris­tian Bour­gois, 2011). Il s’était éta­bli après guerre en Grande-Bre­tagne.

Hi­ver 1944. Des dé­por­tées des Pays-Bas à leur ar­ri­vée au camp de The­ren­siens­tadt. Entre no­vembre 1941 et aveil 1945, quelque 141 000 per­sonnes y se­ront in­ter­nées.

Paul Epp­stein (à droite), pré­sident du Conseil juif des an­ciens, ac­cueille un convoi de dé­por­tés en pro­ve­nance des Pays-Bas, en 1944.

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