« DÉMOCRATIE ILLIBÉRALE », MODE D’EM­PLOI

An­cien li­bé­ral et op­po­sant au ré­gime com­mu­niste, le Pre­mier mi­nistre hon­grois Vik­tor Orbán est de­ve­nu l’artisan d’un sys­tème de plus en plus au­to­ri­taire, clien­té­liste et cor­rom­pu. Son dis­cours, na­tio­na­liste et an­ti-eu­ro­péen, lui vaut même quelques sym­path

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MARTYN RADY. The Times Li­te­ra­ry Sup­ple­ment.

An­cien li­bé­ral et op­po­sant au ré­gime com­mu­niste, le Pre­mier mi­nistre hon­grois Vik­tor Orbán est de­ve­nu l’artisan d’un sys­tème de plus en plus au­to­ri­taire, clien­té­liste et cor­rom­pu.

Son dis­cours, na­tio­na­liste et an­ti-eu­ro­péen, lui vaut même quelques sym­pa­thies au sein de l’Union eu­ro­péenne.

En 2010, un ins­ti­tut de son­dages tout ce qu’il y a de sé­rieux in­di­quait que plus de 70 % des Hon­grois es­ti­maient qu’ils vi­vaient mieux sous le com­mu­nisme. Cette pro­por­tion éle­vée pou­vait en grande par­tie s’ex­pli­quer par la nos­tal­gie d’une époque de plei­nem­ploi et de pro­tec­tion so­ciale pour tous. Huit ans plus tard, les Hon­grois sont en me­sure de vé­ri­fier par eux­mêmes si le ré­gime com­mu­niste était meilleur, tant leur vie d’au­jourd’hui res­semble à celle d’avant 1989. Ils vivent dans un État à par­ti unique, la Fi­desz, qui, de­puis 2010, a ré­écrit la Cons­ti­tu­tion et re­ma­nié le sys­tème élec­to­ral de sorte qu’il ne pour­ra pas être fa­ci­le­ment dé­lo­gé du pou­voir. À part quelques pu­bli­ca­tions confi­den­tielles, les mé­dias sont sous le contrôle de l’État et les jour­na­listes pra­tiquent de nou­veau l’au­to­cen­sure. La sé­pa­ra­tion des pou­voirs n’est plus, avec une Cour consti­tu­tion­nelle in­of­fen­sive et des dé­pu­tés aux ordres vo­tant tout ce que le gou­ver­ne­ment leur sou­met. L’éco­no­mie est en panne et main­te­nue sous per­fu­sion par les sub­ven­tions de l’Union eu­ro­péenne. Émi­grer à l’Ouest semble la seule so­lu­tion pour de nom­breux jeunes – pas moins de 500 000 Hon­grois tra­vaillent au­jourd’hui à l’étran­ger.

Le pire as­pect de la Hon­grie de la Fi­desz est tou­te­fois le désen­ga­ge­ment po­li­tique. Comme dans les der­nières an­nées du ré­gime com­mu­niste, les gens sont mal à l’aise lors­qu’on parle po­li­tique ; ils af­fectent un manque d’in­té­rêt ou es­saient de chan­ger de su­jet. Pour­quoi ? En par­tie parce qu’ils sont désa­bu­sés ; en par­tie aus­si parce qu’ils ont peur. Ex­pri­mer des opi­nions dis­si­dentes dans la Hon­grie d’au­jourd’hui peut nuire aux pers­pec­tives de car­rière, au re­nou­vel­le­ment d’un contrat, aux chances de rem­por­ter un mar­ché ou de trou­ver un em­ploi. Ce­la peut éga­le­ment sus­ci­ter l’in­té­rêt sou­dain du fisc et des tor­rents d’in­sultes sur les ré­seaux so­ciaux.

La Hon­grie n’était pas cen­sée en ar­ri­ver là. Au dé­but des an­nées 1990, elle sem­blait être le pays d’Eu­rope le plus à même d’ef­fec­tuer une tran­si­tion réus­sie et sans heurts vers la démocratie. Une droite et une gauche mo­dé­rées al­ter­naient au pou­voir. Puis, dans la pre­mière dé­cen­nie du nou­veau siècle, la vie po­li­tique hon­groise a dé­raillé.

Le fos­sé s’est pro­gres­si­ve­ment creu­sé entre la gauche et la droite pour se trans­for­mer en une sorte de « guerre ci­vile froide », em­poi­son­nant le dé­bat po­li­tique et ren­dant toute re­cherche de consen­sus im­pos­sible. Les gou­ver­ne­ments des deux bords ont lour­de­ment en­det­té le pays et dû pro­cé­der, à par­tir de 2008, à des li­cen­cie­ments éco­no­miques et des ré­duc­tions de sa­laire. Avant même de lan­cer leur pro­gramme d’aus­té­ri­té, les so­cia­listes se sont ef­fon­drés de ma­nière spec­ta­cu­laire : en 2006, le Pre­mier mi­nistre de gauche Fe­renc Gyurcsá­ny a fait scan­dale en avouant, dans des pro­pos en­re­gis­trés à son in­su, que son par­ti avait men­ti sans re­lâche afin de res­ter au pou­voir. Plus tard, cette même an­née, les cé­lé­bra­tions tant at­ten­dues du 50e an­ni­ver­saire de la ré­vo­lu­tion de 1956 ont dé­gé­né­ré en ba­tailles de rue au cours des­quelles la po­lice s’en est prise vio­lem­ment aux ma­ni­fes­tants, es­sen­tiel­le­ment de droite. Les so­cia­listes ne se sont ja­mais re­mis des ac­cu­sa­tions de men­songe et de cau­tion­ne­ment de la

vio­lence d’État. Au­jourd’hui en­core, la gauche reste di­vi­sée et in­ca­pable d’in­car­ner une op­po­si­tion cré­dible. C’est le par­ti fas­ciste Job­bik qui joue de plus en plus ce rôle.

Pour Paul Lend­vaï, tou­te­fois, un homme porte la res­pon­sa­bi­li­té d’avoir fait de la Hon­grie un État à par­ti unique : le di­ri­geant de la Fi­desz et ac­tuel Pre­mier mi­nistre Vik­tor Orbán. Lend­vaï, qui a quit­té la Hon­grie après 1956, a pas­sé sa vie à écrire sur la po­li­tique hon­groise, es­sen­tiel­le­ment pour le Fi­nan­cial Times et la ra­dio­té­lé­vi­sion pu­blique au­tri­chienne ORF. Il fait sou­vent l’ob­jet de cam­pagnes de dé­ni­gre­ment dans la presse hon­groise, et sa no­tice Wi­ki­pé­dia a été ré­écrite de fa­çon à le pré­sen­ter comme un in­for­ma­teur des services se­crets com­mu­nistes. De toute évi­dence, ce que Lend­vaï dit dans sa nou­velle bio­gra­phie d’Orbán doit être pris au sé­rieux.

Vik­tor Orbán ap­pa­raît sur la scène po­li­tique en 1989, lorsque, en sa qua­li­té de re­pré­sen­tant de la jeu­nesse hon­groise, il prend la pa­role le 16 juin à l’oc­ca­sion de la ré­in­hu­ma­tion du lea­der com­mu­niste de la ré­volte de 1956, Imre Na­gy, et de quatre de ses ca­ma­rades. An­cien se­cré­taire d’une branche lo­cale des Jeunesses com­mu­nistes, Orbán dé­nonce le com­mu­nisme, le sys­tème du par­ti unique et, comme d’autres in­ter­ve­nants, de­mande le re­trait des troupes so­vié­tiques de Hon­grie. Ce dis­cours lui donne une cer­taine vi­si­bi­li­té, et, l’an­née sui­vante, il est élu dé­pu­té de la pe­tite Al­liance des jeunes dé­mo­crates (Fi­desz), dont il est le chef de file. À cette époque, la Fi­desz comme Orbán af­fichent des po­si­tions li­bé­rales sur l’éco­no­mie, l’édu­ca­tion et la po­li­tique so­ciale. Lend­vaï re­pro­duit des ex­traits de plu­sieurs dis­cours d’Orbán dans les­quels il dé­nonce l’« idée na­tio­na­liste » et le po­pu­lisme, qu’il consi­dère contraires au li­bé­ra­lisme qu’il dé­fend.

Dans les an­nées 1990, la Fi­desz se dé­place pro­gres­si­ve­ment du centre vers la droite, ré­col­tant au pas­sage le vote conser­va­teur et ne bou­dant plus la rhé­to­rique na­tio­na­liste. À l’is­sue des lé­gis­la­tives de 1998, elle de­vient le pre­mier par­ti du pays et Vik­tor Orbán est nom­mé Pre­mier mi­nistre. C’est du­rant son pre­mier man­dat de chef du gou­ver­ne­ment qu’il ap­prend les as­tuces qui lui ser­vi­ront plus tard à bâ­tir l’État à par­ti unique : ma­ni­pu­la­tion des mé­dias et mise sous tu­telle de la presse, dé­non­cia­tion des op­po­sants pour de pré­ten­dus dé­lits fi­nan­ciers, dis­tri­bu­tions de postes et d’avan­tages ma­té­riels aux amis et à la fa­mille. Mal­gré une aug­men­ta­tion cy­nique des sa­laires des fonc­tion­naires et des avan­tages de der­nière mi­nute ac­cor­dée aux re­trai­tés, la Fi­desz perd de peu le scru­tin de 2002. Mais, deux élec­tions plus tard, face à des so­cia­listes di­vi­sés et dis­cré­di­tés, Orbán et la Fi­desz sont de re­tour.

Pour es­sayer de com­prendre le phé­no­mène Orbán, Lend­vaï in­ter­roge no­tam­ment le so­cio­logue An­drás Bozó­ki, un an­cien com­pa­gnon de route du Pre­mier mi­nistre : « De­puis le tout dé­but, Orbán était ani­mé par une vo­lon­té stu­pé­fiante, ab­so­lue, de ga­gner. […]

En réa­li­té, il n’y a que trois choses qui l’in­té­ressent vrai­ment : le pou­voir, l’ar­gent et le foot. Dans cet ordre­là. » Orbán va ef­fec­ti­ve­ment user de tous les moyens pour se main­te­nir au pou­voir, mais ni Lend­vaï ni Bozó­ki ne com­prennent vrai­ment pour­quoi. De­puis 2010, les ap­pa­rat­chiks de la Fi­desz ont pillé les caisses de l’État, ac­cor­dé des contrats sur me­sure et des postes lu­cra­tifs à leurs co­pains, qui leur ont ren­voyé l’as­cen­seur en par­ta­geant avec eux leurs ri­chesses nou­vel­le­ment ac­quises. Comme l’ex­plique Lend­vaï, ce sys­tème a per­mis à Orbán de de­ve­nir la per­sonne la plus riche du pays avec une for­tune per­son­nelle (dé­te­nue par des proches ou pla­cée dans des so­cié­tés­écrans) es­ti­mée à 650 mil­lions d’eu­ros. Ses amis et as­so­ciés en af­faires ont éga­le­ment fi­nan­cé un gi­gan­tesque stade de foot­ball dans son vil­lage na­tal et la construc­tion d’une pe­tite ligne fer­ro­viaire pour y ame­ner les spec­ta­teurs.

Tout ce­la est bien connu. Lend­vaï en rap­pelle cer­tains dé­tails, d’autres fi­gurent dans l’ou­vrage de Bá­lint Ma­gyar pa­ru en an­glais en 2016 sous le titre Post-Com­mu­nist Ma­fia State: The case of Hun­ga­ry (« Un État post­com­mu­niste ma­fieux. Le cas de la Hon­grie ») et dont l’édi­tion hon­groise date de 2013. Il y a trois ans, six hauts fonc­tion­naires hon­grois, dont le pa­tron de la Di­rec­tion gé­né­rale des im­pôts de l’époque, ont été in­ter­dits de sé­jour aux États­Unis à cause de sus­pi­cions de cor­rup­tion. L’am­bas­sa­deur néer­lan­dais à Bu­da­pest n’y est pas al­lé par quatre che­mins : « Nous ne pou­vons pas fi­nan­cer la cor­rup­tion. Nous ne pou­vons pas main­te­nir en vie un gou­ver­ne­ment cor­rom­pu », a­t­il dé­cla­ré en août 2017 à pro­pos des fonds que son pays verse à la Hon­grie via l’Union eu­ro­péenne.

Si Orbán per­dait le pou­voir, beau­coup de Hon­grois se re­trou­ve­raient der­rière les bar­reaux. Alors il doit s’ac­cro­cher, en uti­li­sant des mé­thodes de plus en plus ex­tra­va­gantes pour ren­for­cer l’hé­gé­mo­nie de la Fi­desz et s’in­ven­ter de nou­veaux en­ne­mis afin de ral­lier le sou­tien po­pu­laire. Les mi­grants, l’Union eu­ro­péenne, le mil­liar­daire et phi­lan­thrope d’ori­gine hon­groise George So­ros, les ONG étran­gères, l’uni­ver­si­té d’Eu­rope cen­trale de Bu­da­pest, tous ont

été dia­bo­li­sés ces deux der­nières an­nées, ca­ri­ca­tures géantes pla­car­dées sur des pan­neaux d’af­fi­chage et cam­pagnes de presse ca­lom­nieuses à l’ap­pui.

Comme beau­coup d’autres po­li­to­logues, Lend­vaï cherche à dé­ter­mi­ner si le ré­gime d’Orbán est « au­to­ri­taire », s’il est une « se­mi­dic­ta­ture », « une ex­pé­rience néo­col­lec­ti­viste et néo­com­mu­niste » ou, comme Orbán l’a qua­li­fié lui­même, une « démocratie illibérale ». De fait, toutes ces éti­quettes ac­cré­ditent ce qui est pro­ba­ble­ment la prin­ci­pale ca­rac­té­ris­tique de son ré­gime : la clep­to­cra­tie.

Le vi­gou­reux pa­trio­tisme d’Orbán tout comme ses cri­tiques in­ces­santes de l’UE lui ont va­lu des amis en Eu­rope de l’Ouest, où on le prend pour un par­ti­san du Brexit et un conser­va­teur pur jus. Lors­qu’il s’adresse à un pu­blic oc­ci­den­tal, Orbán joue vo­lon­tiers sur ce der­nier re­gistre. Une de ses tri­bunes, pu­bliée dans la Hun­ga­rian Re­view de jan­vier 2017 [lire « Vi­trine mé­dia­tique » ci-des­sus], illustre bien sa dé­marche : il dé­nonce la Com­mis­sion eu­ro­péenne, qu’il com­pare à un « nou­veau Po­lit­bu­ro », dé­fend le droit des États membres à exer­cer leur sou­ve­rai­ne­té, no­tam­ment sur la ques­tion des fron­tières, se de­mande si la démocratie peut s’ex­por­ter et diag­nos­tique une crise des élites. En re­vanche, ses dis­cours à usage in­terne sont in­cen­diaires, mo­queurs et émaillés d’al­lu­sions an­ti­sé­mites bien iden­ti­fiables par les Hon­grois, comme la dé­non­cia­tion des « pré­da­teurs », « spé­cu­la­teurs » et autres « in­sa­tiables ca­pi­ta­listes in­ter­na­tio­naux » qui me­na­ce­raient le pays.

En outre, sous d’autres la­ti­tudes, les conser­va­teurs ne na­tio­na­lisent pas les fonds de pen­sion pri­vés, n’in­fligent pas des im­pôts ré­tro­ac­tifs aux en­tre­prises étran­gères et ne portent pas at­teinte à l’in­dé­pen­dance de la jus­tice. Orbán, si. Il n’est pas plus conser­va­teur que les di­ri­geants étran­gers qu’il cour­tise dé­sor­mais : Pou­tine (« Il faut re­voir de fond en comble la po­li­tique de sanc­tions »), Er­doğan (« un de mes amis per­son­nels ») et le pré­sident Aliev, dont le pays, l’Azer­baïd­jan, est de­ve­nu un « mo­dèle » pour Orbán : « Stable, pré­vi­sible et pros­père. »

— Martyn Rady en­seigne l’his­toire de l’Eu­rope cen­trale à l’École d’études slaves et est­eu­ro­péennes de l’Uni­ver­si­ty Col­lege Lon­don (UCL). Il est l’au­teur de plu­sieurs ou­vrages sur la Hon­grie et l’em­pire des Habs­bourg. — Cet ar­ticle est pa­ru dans The Times Li­te­ra­ry Sup­ple­ment le 27 oc­tobre 2017. Il a été tra­duit par Alexandre Lé­vy.

Vik­tor Orbán pos­sède une for­tune per­son­nelle es­ti­mée à 650 mil­lions d’eu­ros.

LE LIVREOrbán, Eu­rope’s new strong­man (« Orbán, le nou­vel homme fort de l’Eu­rope »), Hurst, 2017, 249 p.L’AU­TEURPaul Lend­vaï est un jour­na­liste et es­sayiste né en 1929 à Bu­da­pest. Après l’écra­se­ment de l’in­sur­rec­tion hon­groise de 1956, il se ré­fu­gie en Au­triche, dont il ac­quiert la na­tio­na­li­té deux ans plus tard. On lui doit une dou­zaine d’ou­vrages, dont Les Hon­grois, mille ans d’his­toire (Noir sur Blanc, 2006).

« Vik­tor Orbán est ani­mé par une vo­lon­té stu­pé­fiante de ga­gner », dit du Pre­mier mi­nistre hon­grois l’un de ses an­ciens ca­ma­rades. Ici en avril 2014, au len­de­main de sa vic­toire aux lé­gis­la­tives.

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