REQUIEM POUR LE BROUILLARD LONDONIEN

Le der­nier grand smog de Londres date de 1962, mais ce brouillard my­thique, dû à la fois à la si­tua­tion géo­gra­phique de la ca­pi­tale bri­tan­nique et à la pol­lu­tion at­mo­sphé­rique, conti­nue à vivre dans la mé­moire de ses ha­bi­tants. Né­faste pour la san­té, il a

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - FIONA MACCARTHY. The New York Re­view of Books.

Le der­nier grand smog de Londres date de 1962, mais ce brouillard my­thique, dû à la si­tua­tion géo­gra­phique de la ca­pi­tale bri­tan­nique et à la pol­lu­tion at­mo­sphé­rique, conti­nue à vivre dans la mé­moire de ses ha­bi­tants. Né­faste pour la san­té, il a beau­coup ins­pi­ré les ar­tistes.

L «ondres. La ses­sion ju­di­ciaire de la Saint-Mi­chel vient de se ter­mi­ner, et le Lord Chan­ce­lier siège à Lin­coln’s Inn Hall. Im­pla­cable temps de no­vembre. Au­tant de boue dans les rues que si les eaux du Dé­luge ve­naient tout juste de se re­ti­rer de la sur­face de la terre et qu’il n’était pas ex­cep­tion­nel de ren­con­trer un mé­ga­lo­saure de qua­rante pieds de long se dan­di­nant comme un lé­zard élé­phan­tesque pour gra­vir la col­line de Hol­born. La fu­mée tombe des tuyaux de che­mi­née en une bruine molle et noire, tra­ver­sée de flo­cons de suie aus­si larges que des flo­cons de neige adultes, dont on pour­rait croire qu’ils portent le deuil du so­leil. »

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Les lignes sur les­quelles s’ouvre le ro­man Bleak House, de Charles Di­ckens [dont le titre a par­fois été tra­duit par La Mai­son d’Âpre-Vent], évoquent un phé­no­mène propre au cli­mat an­glais, qui a du­ré de­puis l’époque éli­sa­bé­thaine jus­qu’au dé­but des an­nées 1960, avec un pic dans les der­nières an­nées du xixe siècle. Cet épais brouillard de Di­ckens en était ve­nu à ca­rac­té­ri­ser Londres au point que les vi­si­teurs étran­gers l’at­ten­daient et se sen­taient un peu floués s’il n’était pas au ren­dez-vous. Quand le pré­sident du Conseil des mi­nistres de l’Union so­vié­tique Ni­ko­laï Boul­ga­nine se rend en vi­site of­fi­cielle à Londres en 1956, il a eu le tact de fé­li­ci­ter ses hôtes – de fa­çon certes un peu pré­ma­tu­rée – sur les chan­ge­ments qu’a ap­por­tés au cli­mat londonien la toute ré­cente loi sur la qua­li­té de l’air : « Il me semble que le brouillard londonien ap­par­tient dé­sor­mais au pas­sé. » Mais, dans les louanges de Boul­ga­nine sur le ciel bleu et pur et les jour­nées en­so­leillées de Londres, on sent mal­gré tout une pointe de dé­cep­tion. Londres sans le brouillard n’est plus vrai­ment Londres.

En quoi consis­tait exac­te­ment ce brouillard londonien dont cer­tains d’entre nous gardent en­core du fond de leur loin­taine en­fance un sou­ve­nir à la fois ter­ri­fiant et en­chan­teur ? Le long des quais de la Ta­mise, la brume était si dense qu’on ne pou­vait même pas dis­tin­guer nos me­nottes em­mi­tou­flées. Le brouillard créait un monde sens des­sus des­sous à la Le­wis Car­roll, tout d’anar­chie et de fan­tai­sie, où les contrô­leurs de bus mar­chaient de­vant leurs vé­hi­cules pour les gui­der à tra­vers l’opa­ci­té. Un homme qui condui­sait un élé­phant de cirque pour un spec­tacle de Noël s’était per­du sur Hay­mar­ket.

En 1952, lors d’un épi­sode presque exa­gé­ré­ment sym­bo­lique, la brume s’était in­si­nuée dans la Chambre des com­munes, et il avait fal­lu ex­pé­dier les af­faires d’État dans la pa­nique. Une re­pré­sen­ta­tion de La Tra­via­ta avait dû être in­ter­rom­pue parce que le pu­blic ne pou­vait plus voir la scène. Le chan­teur et hu­mo­riste Bob Hope, dans un spec­tacle des an­nées 1950 à Londres, plai­san­tait : « Ex­cu­sez mon re­tard. Je me suis per­du dans le brouillard… J’ai vou­lu hé­ler un taxi, mais je ne trou­vais pas ma bouche. » L’« obs­cu­ri­té vi­sible » de Mil­ton prend une nou­velle si­gni­fi­ca­tion quand Bob Hope dis­tingue va­gue­ment une lu­mière qui brille dans le brouillard et s’avère être le bout de sa ci­ga­rette.

LE LIVRELon­don Fog: The Bio­gra­phy(« Le brouillard londonien. Bio­gra­phie »), Belk­nap Press/ Har­vard Uni­ver­si­ty Press, 2017, 408 p.L’AU­TEURECh­ris­tine L. Cor­ton a tra­vaillé dans le monde de l’édi­tion avant de re­joindre en 2010 le Wolf­son Col­lege de l’uni­ver­si­té de Cam­bridge, où elle anime plu­sieurs sé­mi­naires. Son livre est une ver­sion en­ri­chie de sa thèse de doc­to­rat, ob­te­nue à l’uni­ver­si­té du Kent, qui porte sur le brouillard comme mé­ta­phore dans la lit­té­ra­ture bri­tan­nique.

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