DOMESTICATION

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J’en­tre­vois une pos­sible in­ver­sion du rap­port de force entre les femmes et les hommes – dans cer­tains pays du moins », risque Em­ma­nuel Todd dans ce nu­mé­ro. On peut ris­quer da­van­tage, et ju­ger que l’in­ver­sion est dé­jà à l’oeuvre. #Ba­lan­ceTonPorc, ver­sion mal­heu­reuse du #MeToo amé­ri­cain, est moins l’an­nonce d’un ren­ver­se­ment à ve­nir que l’ex­pres­sion d’une trans­for­ma­tion en cours. Réa­gis­sant à un ré­cent ar­ticle sur la voi­ture au­to­nome, une lec­trice ca­na­dienne écri­vait à The Eco­no­mist : « J’ai dé­jà une voi­ture au­to­nome. Elle m’em­mène où je veux al­ler, obéit à la plu­part de mes in­jonc­tions, ne va ja­mais trop vite, ralentit de­vant des en­fants, fait le plein chaque se­maine et ac­com­plit tout ce­la avec une in­tel­li­gence ru­di­men­taire. C’est mon ma­ri. »

On pré­sente sou­vent l’évo­lu­tion du rap­port entre les sexes comme une ques­tion de droits. On parle d’éga­li­té, on ré­dige des lois, on éta­blit des quo­tas, comme dans les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion des en­tre­prises co­tées – sous peine de sanc­tions. Ce n’est que l’écume. Sous l’écume la vague, sous la vague la ma­rée.

Les re­la­tions de pou­voir entre les sexes va­rient beau­coup d’une es­pèce ani­male à l’autre. Par­fois la fe­melle do­mine, jus­qu’à l’exa­gé­ra­tion, comme chez cette bau­droie de 1 mètre de long qui porte en ban­dou­lière son ma­ri de 15 cen­ti­mètres. La va­ria­tion s’ob­serve aus­si chez nos plus proches cou­sins : chez les bo­no­bos, les ap­pren­tis Wein­stein en sont pour leurs frais – con­trai­re­ment à ce qui se passe chez les chim­pan­zés, à cet égard plus proches de nous. Dif­fi­cile de sa­voir ce qu’il en était du rap­port entre les sexes dans l’es­pèce hu­maine à ses dé­buts. Comme le rap­pelle Char­lotte Per­kins Gil­man dans son ro­man Her­land (1915) – dont nous fai­sons pa­raître ces jours­ci la tra­duc­tion fran­çaise –, de bons es­prits ont pro­je­té dans ce loin­tain pas­sé le mythe d’une gy­no­cra­tie.

Quoi qu’il en soit, la mé­chante ré­vo­lu­tion néo­li­thique a ins­tal­lé du­ra­ble­ment et comme fi­gé la do­mi­na­tion mas­cu­line. Mais c’est jus­te­ment ce qui nous dis­tingue des autres es­pèces : le rap­port entre les sexes n’est pas seule­ment sou­mis aux gènes (la force phy­ sique, un cerveau XX ou XY), il est sen­sible à l’évo­lu­tion cultu­relle. Au­cun chim­pan­zé ja­mais n’écri­ra : « Les fa­cul­tés ayant été uni­for­mé­ment par­ta­gées entre les deux sexes, la femme est ap­pe­lée par la na­ture à toutes les fonc­tions » (Pla­ton). Au­cun chim­pan­zé (mâle) ja­mais n’in­ven­te­ra la pi­lule.

L’une des trans­for­ma­tions les plus dé­ci­sives de ces deux der­niers siècles est en voie d’ac­cé­lé­ra­tion : la « fe­melle hu­maine » (Si­mone de Beau­voir) a conquis (ou re­cou­vré ?) la fa­cul­té de choi­sir son mâle. C’est l’une des rai­sons pos­sibles de l’aug­men­ta­tion de la taille, car les femmes pré­fèrent les grands. La so­cié­té in­dienne au­jourd’hui tremble sur ses bases, tant est forte la pres­sion des jeunes femmes pour exer­cer leur choix.

Une an­thro­po­logue néo­zé­lan­daise, He­len Leach, a po­sé une ques­tion qui vaut le dé­tour. L’être hu­main est un spé­cia­liste de la domestication. Mais cer­tains ani­maux, comme le chien, se sont do­mes­ti­qués eux­mêmes. Et si un tel pro­ces­sus avait été à l’oeuvre chez Ho­mo sa­piens ? Ce­la contri­bue­rait à ex­pli­quer nos traits ju­vé­niles par rap­port à nos cou­sins chim­pan­zés, nos ca­nines af­fai­blies, nos dents en désordre, la di­mi­nu­tion ten­dan­cielle de la vio­lence… et notre pro­pen­sion à la do­ci­li­té. Si notre es­pèce s’est au­to­do­mes­ti­quée, il y a toutes les rai­sons de pen­ser qu’elle conti­nue de le faire. Et dans ce contexte, que pen­ser de la re­la­tion entre les sexes ? Ne peut­on la lire, aus­si, dans le temps long, comme l’his­toire d’une ten­sion entre deux as­pi­ra­tions à do­mes­ti­quer l’autre ? Se­lon cette grille de lec­ture, nous se­rions alors en train de vivre un mo­ment cap­ti­vant : après une longue pé­riode de domestication de la femme par l’homme (l’ex­pres­sion est de Char­lotte Gil­man), nous en­tre­rions dans une phase de domestication de l’homme par la femme. Pour tendre vers un heu­reux équi­libre ? Pre­nons le pa­ri.

« Il n’y aura pas de vain­queur dans la ba­taille des sexes, a dit Hen­ry

Kis­sin­ger. Les en­ne­mis ont un peu trop ten­dance à fra­ter­ni­ser. »

— Oli­vier Pos­tel-Vi­nay

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