LE PRE­MIER FAIT D’ARMES DU FBI

Il y a un siècle, les membres d’une com­mu­nau­té amé­rin­dienne de l’Ok­la­ho­ma se mirent à mou­rir les uns après les autres dans des cir­cons­tances étranges. Re­tour sur cet épi­sode mé­con­nu.

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Killers of the Flo­wer Moon, de Da­vid Grann

Aux États-Unis, les re­la­tions avec les Amé­rin­diens ont été his­to­ri­que­ment mar­quées par la vio­lence : nul n’ignore à pré­sent les exac­tions per­pé­trées par le gé­né­ral Cus­ter, ni le mas­sacre d’en­vi­ron 300 Sioux désar­més – femmes et en­fants com­pris – à Woun­ded Knee en 1890. En re­vanche, même les Amé­ri­cains culti­vés n’avaient guère en­ten­du par­ler du « règne de la terreur » dont les Osage ont été vic­times il y a tout juste un siècle, de 1918 à 1925. Du moins c’était le cas jus­qu’à ce que Da­vid Grann, jour­na­liste au New Yor­ker, s’em­pare du su­jet dans Killers of the Flo­wer Moon. Après un pre­mier livre très re­mar­qué sur une ex­pé­di­tion lé­gen­daire au coeur de l’Ama­zo­nie, La Ci­té per­due de Z (Ro­bert Laf­font, 2010), por­té au cinéma par James Gray, Grann a fait de cet épi­sode sombre et peu connu de l’his­toire amé­ri­caine un best-sel­ler. Et ce, d’après une cri­tique una­nime, sans rien sa­cri­fier à la sub­ti­li­té du ré­cit. Mar­tin Scor­sese en tourne en ce mo­ment une adap­ta­tion qui sor­ti­ra en salles en 2019. De quoi s’agit-il ? Dans les an­nées 1920, des meurtres, ac­ci­dents et ma­la­dies in­ex­pli­cables frappent les Osage dans l’Ok­la­ho­ma. Of­fi­ciel­le­ment au nombre de 24, les vic­times pour­raient, d’après Grann, se comp­ter par cen­taines – des morts « aux causes tan­tôt étranges et am­bigües, tan­tôt clai­re­ment vio­lentes », ré­sume The Guar­dian. D’abord, une jeune femme suc­combe en 1918 à l’âge de 27 ans à ce que les mé­de­cins ap­pellent alors « une ma­la­die dé­bi­li­tante chro­nique ». En 1921, on re­trouve au fond d’un ra­vin le corps de sa soeur, tuée par balle ; leur mère meurt quelques se­maines plus tard d’une autre « ma­la­die chro­nique », et, à ce stade, ses proches com­mencent à soup­çon­ner un em­poi­son­ne­ment. En 1923, une bombe ar­ti­sa­nale tue une troi­sième soeur avec son ma­ri. D’autres fa­milles connaissent le même sort. Quand les Osage chargent un Blanc d’al­ler à Wa­shing­ton de­man­der l’in­ter­ven­tion des au­to­ri­tés fé­dé­rales, rap­pelle The New York Times, son corps poignardé est re­trou­vé « nu dans un ca­ni­veau ». Fait di­vers ? Il s’agit plu­tôt d’une guerre lar­vée contre une mi­no­ri­té de­ve­nue alors une élite éco­no­mique, do­tée du re­ve­nu par tête « le plus éle­vé au monde ».

Re­tour en ar­rière : au xixe siècle, dé­pouillés de la qua­si-to­ta­li­té de leurs vastes ter­ri­toires des Grandes Plaines, les Osage achètent des terres « dont per­sonne d’autre ne vou­lait », ro­cailleuses et in­cul­ti­vables. Une clause du contrat leur ac­corde la pro­prié­té des res­sources du sous­sol – pro­prié­té ré­par­tie entre les membres de la tri­bu, in­alié­nable, trans­mis­sible uni­que­ment par hé­ri­tage. Au tour­nant du siècle, lors­qu’on dé­couvre dans cette zone in­grate de l’Ok­la­ho­ma l’un des plus im­por­tants gi­se­ments pé­tro­liers des États-Unis, les pros­crits de­viennent ri­chis­simes. Ils ar­borent des « bagues en dia­mants », roulent dans des « voi­tures avec chauf­feur » et portent de « luxueux vê­te­ments fran­çais », note The Wa­shing­ton Post. « Les Osage de­viennent tel­le­ment riches qu’il va fal­loir faire quelque chose », lit-on à l’époque dans le mensuel Har­per’s. De fait, le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral dé­signe des « gar­diens » (ou tu­teurs) blancs pour sur­veiller les dé­penses des Osage. Chaque achat est sou­mis à au­to­ri­sa­tion, ce qui donne lieu à « une cor­rup­tion consi­dé­rable ». Mais « le plus ter­rible », qui ren­voie au « pé­ché ori­gi­nel amé­ri­cain » en­vers les po­pu­la­tions au­toch­tones, écrit The Guar­dian, c’est que, pour s’em­pa­rer des terres, des Blancs en­tre­prennent d’épou­ser des Osage pour en­suite « pro­vo­quer leur mort, même après des an­nées de vie com­mune ». Tout en met­tant au jour une vé­ri­table « culture du crime », Da­vid Grann s’in­té­resse à l’en­quête telle qu’elle fut me­née alors. En 1924, le jeune J. Ed­gar Hoo­ver prend la tête d’un FBI en­core en ro­dage. L’af­faire des Osage lui tient à coeur, car sa ré­so­lu­tion at­tes­te­ra les ca­pa­ci­tés de la po­lice fé­dé­rale : il en­voie sur place un an­cien agent de la po­lice d’État du Texas, l’in­tègre Tom White, avec une équipe d’en­quê­teurs sous cou­ver­ture qui fi­ni­ront par élu­ci­der l’af­faire. Au­jourd’hui, le livre de Da­vid Grann vient rap­pe­ler à ses nom­breux lec­teurs que dé­ci­dé­ment, « cette terre est sa­tu­rée de sang », comme le confie à l’au­teur une Osage en­core en vie. « De tous les crimes com­mis contre les Amé­rin­diens, lit-on en écho dans The New York Times, ce qui a été fait aux Osage compte par­mi les plus ignobles. »

Avec la dé­cou­verte de pé­trole sur leurs terres, les Osage de­viennent sou­dain ri­chis­simes. Et se dé­placent en voi­ture avec chauf­feur.

Killers of the Flo­wer Moon. The Osage Mur­ders and the Birth of the FBI (« Les tueurs de la pleine lune de mai. L’as­sas­si­nat des Osage et la naissance du FBI »), de Da­vid Grann, Dou­ble­day, 2017.

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