KUNDERA, L’ÉTERNELLE POLÉMIQUE

Le Livre du rire et de l’ou­bli était pa­ru di­rec­te­ment tra­duit en fran­çais en 1979. Il aura fal­lu près de qua­rante ans pour que les Tchèques puissent le lire dans leur langue.

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Kni­ha smi­chu a za­pom­ne­ni (Le Livre du rire et de l’ou­bli), de Mi­lan Kundera

Les Tchèques l’au­ront at­ten­du plus de qua­rante ans. Le Livre du rire et de l’ou­bli était le der­nier ro­man de Mi­lan Kundera écrit en tchèque non en­core pu­blié dans son pays d’ori­gine. Ré­di­gé au mo­ment de son exil en France, en 1975, il était pa­ru di­rec­te­ment tra­duit en fran­çais chez Gal­li­mard en 1979. Pu­bliée au Ca­na­da en 1981 par la mai­son d’édi­tion tchèque en exil ‘68 Pu­bli­shers, la ver­sion ori­gi­nale était presque in­trou­vable à Prague. Quant aux ro­mans de Kundera écrits en fran­çais de­puis 1995, il y a peu de chances qu’ils pa­raissent un jour en tchèque, l’écri­vain de 88 ans re­fu­sant obs­ti­né­ment de les faire tra­duire ou de s’en char­ger lui-même, au risque de nour­rir la dé­cep­tion et la ran­cune qu’il sus­cite dé­jà dans son pays. Des pas­sions qui se dé­chaînent à l’oc­ca­sion de la pa­ru­tion du Livre du rire et de l’ou­bli.

« Chez nous, l’oeuvre de Kundera est ac­cueillie de fa­çon très contra­dic­toire, ex­plique le site iLi­te­ra­tu­ra. Cer­tains lui font la fête, d’autres la dé­nigrent. Les grands mé­dias es­timent que c’est un écri­vain mon­dial et traitent ses dé­trac­teurs de “faux Tchèques”. Mais, dans les cercles aca­dé­miques, on ren­contre sur­tout du scep­ti­cisme, voire du re­jet. Certes, tous s’ac­cordent à dire que Kundera est ex­cep­tion­nel par son style. Mais c’est par­fois une raille­rie, car son style peut être ly­rique et exal­té, voire af­fec­té. Sa pen­sée peut pa­raître trop simple et cer­tains ef­fets sont par­fois per­çus comme des ba­na­li­tés es­thé­ti­santes. » Dans Le Livre du rire et de l’ou­bli, cer­tains voient une cri­tique du to­ta­li­ta­risme et une dé­cla­ra­tion d’amour à la Bo­hême. Nos­tal­gie ? Les an­ti-Kundera y voient plu­tôt de la « mau­vaise conscience ».

Autre su­jet de dis­corde, la dé­ci­sion de Kundera de mo­di­fier le texte ori­gi­nal dans cette nou­velle édi­tion. Des pas­sages en­tiers sur la Tché­co­slo­va­quie de 1975 ont dis­pa­ru : Gustáv Husák, sur­nom­mé « pré­sident de l’ou­bli », a dis­pa­ru, comme « l’idiot de la musique », la pops­tar na­tio­nale Ka­rel Gott. L’au­teur a par­lé de « chan­ge­ments, coupes, nou­velles idées ». Ses dé­fen­seurs évoquent une vo­lon­té de mo­der­ni­ser le ro­man et de s’as­su­rer qu’il ne se­ra pas lu comme un do­cu­ment d’ar­chives. Ses dé­trac­teurs, quant à eux, sont ou­trés : Kundera se­rait-il « l’écri­vain de l’ou­bli » ? lance le cri­tique Jo­sef Brož sur le site de Ra­dio Pra­ha. Au fond, de telles po­lé­miques té­moignent d’un cer­tain ma­laise na­tio­nal : « Comme Kaf­ka ou Hašek, Kundera a réus­si à ex­pri­mer quelque chose de fon­da­men­tal, qui fait écho dans le monde, lit-on sur le site Li­terární. Qui, par­mi les écri­vains tchèques ac­tuels, joue un rôle aus­si ex­tra­or­di­naire ? Où sont les écri­vains tchèques eu­ro­péens ? Alors pour­quoi ne pour­rions-nous pas être fiers de Kundera ? Fiers comme des Tchèques eu­ro­péens ? »

Mi­lan Kundera (ici dans les an­nées 1980) et son oeuvre sus­citent des sen­ti­ments partagés en Ré­pu­blique tchèque.

Kni­ha smi­chu a za­pom­ne­ni (Le Livre du rire et de l’ou­bli), de Mi­lan Kundera, At­lan­tis, 2017.

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