LE DES­TIN TRA­GIQUE DES ARIÉ DE SOFIA

Un ro­man aborde pour la pre­mière fois le sort des juifs de Bulgarie pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE -

Ra­phaël, de Léa Co­hen

Il est mi­nuit ce 16 avril 1943. Dans la pri­son cen­trale de Sofia, deux condam­nés à mort, Ra­phaël Arié et son oncle Léon, mettent leurs der­niers es­poirs dans le re­cours en grâce qu’ils ont adres­sé au roi Bo­ris III. Mais, jus­qu’au pe­tit matin, le « Pa­lais » reste muet ; ils se­ront exé­cu­tés par pen­dai­son. Ils y avaient pour­tant cru jus­qu’au bout… N’avaient-ils pas cô­toyé jus­qu’il y a quelques mois le gra­tin de la ca­pi­tale bul­gare ? N’étaient-ils pas les Arié, à la tête de la pre­mière en­tre­prise de cos­mé­tiques lo­cale, un vé­ri­table pe­tit em­pire avec des fi­liales à Bu­ca­rest et à Pa­ris ? Ain­si dé­bute le ré­cit ro­man­cé de Léa Co­hen, mu­si­co­logue et di­plo­mate bul­gare. Pour ra­con­ter le des­tin tra­gique et bien réel des Arié, l’au­teure s’est lon­gue­ment plon­gée dans les ar­chives, en Suisse (son pays d’adop­tion), en France, aux États-Unis et sur­tout en Bulgarie, où elle a éplu­ché de mil­liers de do­cu­ments in­édits de la po­lice et des tri­bu­naux. Elle a même dé­ni­ché, sur eBay, des sa­von­nettes pro­duites par l’en­tre­prise des Arié, Ger­man­drée, pour s’im­pré­gner de ce qui res­tait de leur par­fum :« J’ai me­né un vrai tra­vail de dé­tec­tive. » Son verdict est sans ap­pel : ac­cu­sés de « spé­cu­la­tion en temps de guerre », les Arié ont été vic­times d’un procès po­li­tique, mo­ti­vé au­tant par l’an­ti­sé­mi­tisme que par la ja­lou­sie, des­ti­né à les dé­pos­sé­der de leurs biens et à ser­vir d’exemple.

Pour la presse bul­gare, Léa Co­hen a écrit si­non le meilleur du moins le « pre­mier ro­man sur l’Ho­lo­causte bul­gare », un su­jet aus­si dou­lou­reux que contro­ver­sé qui agite de­puis la fin du com­mu­nisme les cercles in­tel­lec­tuels de Sofia. Quel a été le vé­ri­table rôle de la mo­nar­chie dans la Shoah ? Les Bul­gares se plaisent à rap­pe­ler que Bo­ris III, pour­tant al­lié à Hit­ler, s’est op­po­sé à la dé­por­ta­tion des juifs de son pays. Mais avait-il pour au­tant échap­pé au fléau de l’an­ti­sé­mi­tisme ? Rien n’est moins sûr pour l’au­teure, qui ex­hume des textes ac­ca­blants dans les­quels le sou­ve­rain dé­nonce la « na­ture spé­cu­la­tive » des juifs, à l’ori­gine se­lon lui de tous les maux de la so­cié­té. Ra­phaël Arié, avec son train de vie, son élé­gance et son succès au­près des jeunes femmes de Sofia, en était l’illus­tra­tion par­faite. Léa Co­hen ra­conte avec brio sa chute ver­ti­gi­neuse, jouant ha­bi­le­ment avec la tem­po­ra­li­té, chan­geant de nar­ra­teur et agré­men­tant son ré­cit de pré­cieux dé­tails et anec­dotes his­to­riques. Elle sait aus­si que son livre va à l’en­contre de la doxa of­fi­cielle sur la « ques­tion juive » en Bulgarie et sa­voure d’au­tant plus son succès : pa­ru fin 2017, Ra­phaël en est dé­jà à sa troi­sième ré­im­pres­sion.

Ra­phaël, de Léa Co­hen, En­tu­siast, 2017.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.