UN MO­DÈLE RÉ­SO­LU­MENT MAS­CU­LIN

En­core au­jourd’hui, on consi­dère que la place des femmes est en de­hors du pou­voir. Ce pré­ju­gé cultu­rel re­monte au moins à la my­tho­lo­gie grecque, et les solutions pro­po­sées pour faire bou­ger les choses sont in­suf­fi­santes. C’est la na­ture même du pou­voir qu

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MA­RY BEARD. Lon­don Re­view of Books.

En 1915, Char­lotte Per­kins Gil­man pu­blia un texte drôle et dé­ran­geant in­ti­tu­lé Her­land. Comme le sug­gère son titre, le livre ra­conte l’his­toire ima­gi­naire d’un pays de femmes – et uni­que­ment de femmes – qui existe de­puis deux mil­lé­naires dans un coin in­ex­plo­ré de la pla­nète. Une for­mi­dable uto­pie : une so­cié­té élé­gante et soi­gnée, col­lé­giale, pa­ci­fique (même les chats ont ces­sé d’y tuer les oi­seaux), in­tel­li­gem­ment or­ga­ni­sée dans tous les do­maines, de l’agri­cul­ture du­rable avec la nour­ri­ture dé­li­cieuse qu’elle pro­cure aux ser­vices sociaux et à l’édu­ca­tion. Et tout re­pose sur une in­ven­tion mi­ra­cu­leuse. Au tout dé­but de leur his­toire, les mères fon­da­trices sont par­ve­nues à mettre au point une tech­nique de par­thé­no­ge­nèse. Les dé­tails pra­tiques res­tent un peu obs­curs, mais, de­puis lors, en tout cas, les femmes donnent naissance à des bé­bés filles sans au­cune in­ter­ven­tion mas­cu­line. Pas de re­la­tions sexuelles à Her­land.

Ce monde va être per­tur­bé par l’ar­ri­vée de trois hommes amé­ri­cains : Van­dyck Jen­nings, le gen­til nar­ra­teur ; Jeff Mar­grave, un homme dont la ga­lan­te­rie va presque cau­ser sa perte de­vant toutes ces dames ; et l’ef­froyable Ter­ry Ni­chol­son. Lors­qu’ils ar­rivent, ce der­nier re­fuse d’abord de croire qu’il n’y ait pas d’hommes quelque part qui tirent les fi­celles – parce que, tout de même, peut-on ima­gi­ner des femmes di­ri­ger quoi que ce soit ? Lors­qu’il lui faut fi­na­le­ment ad­mettre que c’est bel et bien ce qu’elles font, il dé­crète que ce dont Her­land a be­soin, c’est d’un peu de sexe et de do­mi­na­tion mas­cu­line. À la fin, Ter­ry est ex­pul­sé sans mé­na­ge­ment après qu’une de ses ten­ta­tives de do­mi­na­tion, au lit en l’oc­cur­rence, a ter­ri­ble­ment mal tour­né [lire un ex­trait p. 25].

Ce ré­cit est em­preint d’iro­nie. Une des idées amu­santes que dé­ve­loppe Per­kins Gil­man est que les femmes ne prennent pas la me­sure de leur réus­site. Elles ont créé d’elles-mêmes un État exem­plaire dont elles peuvent être fières, mais, confron­tées à leurs trois vi­si­teurs im­por­tuns, qui se si­tuent quelque part entre le lâche et l’or­dure, elles ont ten­dance à s’en re­mettre à leur sa­voir et à leurs com­pé­tences ; et elles sont un peu émer­veillées par le monde mas­cu­lin au-de­hors. Elles ont beau avoir créé une uto­pie, elles pensent qu’elles ont tout foi­ré.

Si Her­land dé­crit une com­mu­nau­té ima­gi­naire de femmes me­nant leurs af­faires comme elles l’en­tendent, le livre sou­lève des ques­tions plus vastes : comment re­con­naître le pou­voir fé­mi­nin et comment nous nous le re­pré­sen­tons ou l’avons re­pré­sen­té de fa­çon tan­tôt amu­sante, tan­tôt ef­frayante, en Oc­ci­dent du moins, de­puis des mil­lé­naires.

J’ai évo­qué dans un pré­cé­dent ar­ticle la ma­nière dont les femmes sont ré­duites au si­lence dans le dis­cours pu­blic1. Ce­la reste le cas. Il suf­fit de son­ger à la sé­na­trice dé­mo­crate Eli­za­beth War­ren qu’on a em­pê­chée en fé­vrier 2017 de lire une lettre de la mi­li­tante des droits ci­viques Co­ret­ta Scott King de­vant le Sé­nat amé­ri­cain. Ce que cet évé­ne­ment a eu d’ex­tra­or­di­naire, c’est non seule­ment qu’elle a été ré­duite au si­lence et ex­clue en bonne et due forme du dé­bat (je ne connais pas as­sez les règles de pro­cé­dure du Sé­nat pour éva­luer à quel point c’était ou non jus­ti­fié), mais que, les jours sui­vants, quatre hommes ont lu

pu­bli­que­ment la lettre, eux, sans qu’on les ex­clue ou qu’on les fasse taire. Il est vrai qu’ils ten­taient d’ap­por­ter leur sou­tien à War­ren. Mais les règles de prise de pa­role qui se sont ap­pli­quées à celle-ci ne se sont vi­si­ble­ment pas ap­pli­quées à Ber­nie San­ders ou aux trois autres sé­na­teurs.

Le droit à se faire en­tendre est d’une im­por­tance cru­ciale. Mais je vou­drais m’in­té­res­ser plus gé­né­ra­le­ment à la ma­nière que nous avons de consi­dé­rer les femmes qui exercent le pou­voir ou tentent de le faire ; je vou­drais exa­mi­ner les fon­de­ments cultu­rels de la mi­so­gy­nie en po­li­tique et dans le monde du tra­vail, ain­si que ses formes (quel type de mi­so­gy­nie, des­ti­né à quoi ou à qui, uti­li­sant quels mots ou quelles images, et avec quels ef­fets) ; et je vou­drais ten­ter de com­prendre comment et pour­quoi les dé­fi­ni­tions clas­siques du « pou­voir » (ou, au de­meu­rant, du « sa­voir », de l’« ex­per­tise » et de l’« au­to­ri­té ») ont eu ten­dance à ex­clure les femmes.

Il est vrai – et c’est heu­reux – qu’il y a au­jourd’hui plus de femmes à des postes que nous se­rons pro­ba­ble­ment tous d’ac­cord pour consi­dé­rer comme « de pou­voir » qu’il y a dix ans et, à plus forte rai­son, il y a cin­quante ans. Qu’elles soient res­pon­sables po­li­tiques, com­mis­saires de po­lice, PDG, juges ou autres, elles sont en­core net­te­ment mi­no­ri­taires – mais elles sont plus nom­breuses (pour don­ner quelques chiffres, dans les an­nées 1970, on comp­tait en­vi­ron 4 % de femmes au Par­le­ment bri­tan­nique ; elles sont au­jourd’hui en­vi­ron 30 %). Mais mon hy­po­thèse de base est que notre mo­dèle men­tal et cultu­rel de ce qu’est une per­sonne de pou­voir de­meure ré­so­lu­ment mas­cu­lin. Si nous fer­mons les yeux et ten­tons de faire ap­pa­raître l’image d’un pré­sident ou d’un pro­fes­seur d’uni­ver­si­té, ce n’est sans doute pas une femme que nous ver­rons. Même quand on est soi-même une prof de fac : le sté­réo­type cultu­rel est si fort que, der­rière mes yeux fer­més, il m’est en­core dif­fi­cile d’ima­gi­ner quel­qu’un comme moi dans mon rôle. J’ai ta­pé les mots « pro­fes­seur d’uni­ver­si­té et « des­sin » dans Google Image pour être sûre de ci­bler les pro­fes­seurs ima­gi­naires, les mo­dèles cultu­rels pas les pro­fes­seurs réels. Par­mi les 100 pre­miers ré­sul­tats, un seul mon­trait une femme, la pro­fes­seure Hol­ly du jeu Po­kéFarm.

Pour le dire au­tre­ment, nous n’avons au­cun mo­dèle de ce à quoi res­semble une femme de pou­voir, hor­mis qu’elle res­semble plu­tôt à un homme. Le tailleur-pan­ta­lon ou au moins le pan­ta­lon por­té par tant de di­ri­geantes po­li­tiques oc­ci­den­tales, de Merkel à Clin­ton, est sans doute très pra­tique ; il té­moigne cer­tai­ne­ment aus­si du re­fus de de­ve­nir un man­ne­quin et d’échap­per ain­si au des­tin de tant d’épouses d’hommes po­li­tiques ; mais c’est aus­si tout bon­ne­ment une tac­tique – comme prendre une voix plus grave – pour se don­ner une ap­pa­rence plus mas­cu­line et col­ler au rôle de la per­sonne de pou­voir. La reine Éli­sa­beth Ire avait bien com­pris les règles du jeu lors­qu’elle di­sait qu’elle avait « le coeur et l’es­to­mac d’un roi ». C’est cette idée de di­cho­to­mie entre femmes et pou­voir qui fai­sait l’ef­fi­ca­ci­té des pa­ro­dies de l’an­cien porte-pa­role de la Mai­son-Blanche Sean Spi­cer par la co­mé­dienne Me­lis­sa McCar­thy dans l’émis­sion Sa­tur­day Night Live. Elles ont, dit-on, da­van­tage contra­rié le pré­sident Trump que la plu­part des autres sa­tires sur son gou­ver­ne­ment parce que (se­lon une « source proche de lui »), « il n’aime pas que ses col­la­bo­ra­teurs aient l’air faible ». En clair, il n’aime pas que ses hommes soient pa­ro­diés en femmes, par des femmes. La fai­blesse est le propre du sexe fé­mi­nin.

Il en dé­coule que l’on consi­dère en­core que la place des femmes est en de­hors du pou­voir. Que nous sou­hai­tions sin­cè­re­ment qu’elles y ac­cèdent ou que, de fa­çon sou­vent in­cons­ciente, nous les ca­ta­lo­guions comme in­truses lors­qu’elles y par­viennent (je me sou­viens en­core de l’époque où, à l’uni­ver­si­té de Cam­bridge, il fal­lait tra­ver­ser deux cours, em­prun­ter un long cou­loir puis des­cendre un es­ca­lier jus­qu’au sous-sol pour at­teindre les toi­lettes des femmes), nous em­ployons des mé­ta­phores – « frap­per à la porte », « prendre d’as­saut la ci­ta­delle », « bri­ser le pla­fond de verre » ou « faire la courte échelle » – qui sou­lignent bien cette ex­té­rio­ri­té fé­mi­nine. On es­time soit que les femmes au pou­voir ont fait tom­ber des bar­rières, soit qu’elles se sont em­pa­rées de quelque chose au­quel elles n’avaient pas tout à fait droit. Une man­chette du

Times de jan­vier 2017 ex­pri­mait ce­la à mer­veille. En titre d’un ar­ticle évo­quant la pos­si­bi­li­té que des femmes puissent bientôt oc­cu­per les postes de pré­fet de po­lice de Londres, de pré­si­dente du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de la BBC et d’évêque de Londres, on pou­vait lire : « Les femmes s’ap­prêtent à prendre le pou­voir dans l’Église, la po­lice et la BBC. » (Cres­si­da Dick, la nou­velle chef de la po­lice lon­do­nienne, est pour l’heure la seule à avoir don­né rai­son à ces pré­dic­tions.)

Certes, j’ai bien conscience que ceux qui ré­digent les gros titres sont payés pour at­ti­rer l’at­ten­tion. Le fait, néan­moins, que l’on puisse pré­sen­ter la pers­pec­tive d’une femme évêque de Londres comme une « prise de pou­voir » (et que des mil­liers et des mil­liers de lec­teurs n’aient sans doute pas cil­lé lors­qu’ils ont lu ça) est le signe qu’il nous faut exa­mi­ner beau­coup plus at­ten­ti­ve­ment nos pré­ju­gés cultu­rels sur la re­la­tion des femmes au pou­voir. Les crèches d’en­tre­prise, les ho­raires de tra­vail adap­tés à la vie de fa­mille, les pro­grammes de men­to­rat : toutes ces ini­tia­tives pra­tiques ont leur im­por­tance, mais ce n’est qu’une par­tie de ce qu’il faut faire. Si nous vou­lons que les femmes en gé­né­ral – et pas seule­ment les plus dé­ter­mi­nées d’entre elles – aient leur place au sein des struc­tures du pou­voir, nous de­vons cher­cher à com­prendre pour­quoi nous pen­sons comme nous le fai­sons. S’il existe un mo­dèle cultu­rel qui tend à écar­ter les femmes du pou­voir, quel est-il exac­te­ment et d’où nous vient-il ?

Il peut être utile à ce stade de ré­flé­chir au monde an­tique. Plus sou­vent que nous en avons conscience, et par­fois de fa­çon as­sez dé­pla­cée, nous conti­nuons à re­cou­rir à des concepts grecs pour fi­gu­rer les femmes au pou­voir et hors du pou­voir. Il y a, à pre­mière vue, un nombre im­pres­sion­nant de per­son­nages fé­mi­nins forts dans le ré­per­toire de la my­tho­lo­gie et de la lit­té­ra­ture grecques. Dans la vie réelle, les femmes de l’An­ti­qui­té n’avaient au­cun droit po­li­tique for­mel et fort peu d’in­dé­pen­dance éco­no­mique ou so­ciale ; dans cer­taines ci­tés comme Athènes les femmes ma­riées res­pec­tables ne se mon­traient pra­ti­que­ment ja­mais hors de chez elles. Mais le théâtre athé­nien en par­ti­cu­lier et l’ima­gi­na­tion grecque en gé­né­ral ont pro­duit toute une sé­rie de femmes in­ou­bliables : Mé­dée, Cly­tem­nestre, An­ti­gone.

Elles ne sont pas, ce­pen­dant, des exemples à suivre, loin de là. Pour l’es­sen­tiel, elles sont pré­sen­tées comme des usur­pa­trices. Si elles prennent le pou­voir, c’est de fa­çon illé­gi­time, et de telle sorte que ce­la mène au chaos, à la ruine de l’État, à la mort et à la des­truc­tion. Ce sont des hy­brides mons­trueux qui, dans l’es­prit des Grecs, ne sont pas des femmes du tout. Et la lo­gique im­pla­cable de leur his­toire est

qu’on doit leur re­ti­rer le pou­voir, les re­mettre à leur place. En fait, c’est le désordre in­con­tes­table que pro­voquent les femmes quand elles ont le pou­voir dans les mythes grecs qui jus­ti­fie qu’elles en soient ex­clues dans la vie réelle et qui fonde la do­mi­na­tion des hommes (je ne peux m’em­pê­cher de pen­ser que Per­kins Gil­man pa­ro­die sub­ti­le­ment cette lo­gique lors­qu’elle fait dire aux femmes de Her­land qu’elles ont foi­ré).

Il suf­fit de re­ve­nir à l’une des plus an­ciennes tra­gé­dies qui nous soient par­ve­nues, l’Aga­mem­non d’Eschyle, jouée la pre­mière fois en 458 avant notre ère, et l’on s’aper­çoit que son an­ti­hé­roïne, Cly­tem­nestre, consti­tue une ter­rible in­car­na­tion de cette idéo­lo­gie. Dans la pièce, elle de­vient la sou­ve­raine ef­fec­tive de sa ci­té tan­dis que son époux est par­ti au loin com­battre à la guerre de Troie ; et ce fai­sant elle cesse d’être une femme. Eschyle use de fa­çon ré­cur­rente de termes mas­cu­lins et du lan­gage de la mas­cu­li­ni­té pour la dé­si­gner. Dans les tout pre­miers vers, par exemple, elle est dé­crite comme an­dro­bou­lon – un mot dif­fi­cile à tra­duire mais qui si­gni­fie à peu près « d’une vo­lon­té d’homme » ou « d’es­prit vi­ril ». Et, bien en­ten­du, le pou­voir que Cly­tem­nestre re­ven­dique illé­gi­ti­me­ment est em­ployé à des fins né­fastes lors­qu’elle as­sas­sine Aga­mem­non dans son bain après son re­tour de Troie. L’ordre pa­triar­cal n’est ré­ta­bli qu’à la fa­veur d’une conspi­ra­tion des en­fants de Cly­tem­nestre pour la tuer.

On trouve une lo­gique si­mi­laire dans les his­toires re­la­tives à la race my­thique des Ama­zones, dont les au­teurs grecs pré­tendent qu’elles ont exis­té quelque part au nord de leur monde. Plus vio­lentes et bel­li­queuses que les pai­sibles ha­bi­tantes de Her­land, ces guer­rières mosn­trueuses consti­tuaient une me­nace per­ma­nente pour le monde grec ci­vi­li­sé et les hommes grecs. Les fé­mi­nistes mo­dernes ont gas­pillé une énorme quan­ti­té d’éner­gie à ten­ter de prou­ver que ces Ama­zones avaient bel et bien exis­té et avec elles la sé­dui­sante pos­si­bi­li­té d’une so­cié­té ayant réel­le­ment été gou­ver­née par et pour les femmes. On peut tou­jours rê­ver. La dure vé­ri­té est que les Ama­zones étaient un mythe grec mas­cu­lin, le mes­sage étant qu’une bonne Ama­zone était une Ama­zone morte ou – pour re­ve­nir à l’af­freux Ter­ry – une Ama­zone ayant été do­mi­née dans la chambre à cou­cher. Ce­la vou­lait dire qu’il était du de­voir des hommes de sau­ver la ci­vi­li­sa­tion de la do­mi­na­tion des femmes 2.

On trouve par­fois, il est vrai, des exemples qui semblent of­frir une ver­sion plus po­si­tive du pou­voir fé­mi­nin dans l’An­ti­qui­té. Il y a une pièce an­tique que l’on joue en­core très sou­vent au­jourd’hui : c’est une co­mé­die d’Aris­to­phane connue sous le nom de son prin­ci­pal per­son­nage fé­mi­nin, Ly­sis­tra­ta. Écrite au ve siècle avant notre ère, elle mêle avec brio le clas­si­cisme cé­ré­bral, le fé­mi­nisme fou­gueux, l’an­ti­bel­li­cisme et une bonne dose d’obs­cé­ni­tés. C’est l’his­toire d’une grève du sexe si­tuée non pas dans le monde du mythe mais dans l’Athènes an­tique. Sous la di­rec­tion de Ly­sis­tra­ta, les femmes es­saient de contraindre leurs époux à mettre fin à la longue guerre contre Sparte en re­fu­sant de cou­cher avec eux jus­qu’à ce qu’ils aient cé­dé. Les hommes se ba­ladent pen­dant l’es­sen­tiel de la pièce

avec des érec­tions fort gê­nantes. À la fin, in­ca­pables de sup­por­ter ce­la plus long­temps, ils se sou­mettent aux de­mandes des femmes et font la paix. Le pou­voir fé­mi­nin à son sommet, se­rait-on ten­té de pen­ser.

On in­voque sou­vent aus­si Athé­na, la di­vi­ni­té tu­té­laire de la ci­té. Le simple fait qu’elle était de sexe fé­mi­nin ne sug­gè­ret-il pas qu’il faille nuan­cer le ju­ge­ment des Grecs sur l’in­fluence des femmes ? J’ai bien peur que non. Si l’on gratte sous la sur­face et que l’on re­vient au contexte du ve siècle, Ly­sis­tra­ta prend une phy­sio­no­mie tout autre. Ce n’est pas juste que le pu­blic et les ac­teurs d’ori­gine, con­for­mé­ment aux usages athé­niens, étaient ex­clu­si­ve­ment des hommes – les per­son­nages fé­mi­nins étant sans doute joués en pan­to­mime. C’est aus­si le fait qu’à la fin l’idée d’un pou­voir des femmes est net­te­ment bat­tue en brèche. Dans la der­nière scène, le pro­ces­sus de paix consiste à ame­ner sur scène une femme nue (ou un homme dé­gui­sé en femme nue) qui est uti­li­sée comme si elle était une carte de la Grèce et mé­ta­pho­ri­que­ment par­ta­gée d’une fa­çon por­no­gra­phique qui met mal à l’aise, entre les hommes d’Athènes et ceux de Sparte. Le pro­to­fé­mi­nisme peut al­ler se rha­biller…

Quant à Athé­na, il est vrai que, dans le ta­bleau bi­naire des dieux et des déesses que nous dres­sons men­ta­le­ment, nous la clas­sons du cô­té fé­mi­nin. Mais on n’a rien com­pris à sa place dans le monde an­tique si on n’a pas vu qu’elle est en fait un autre de ces dé­li­cats hy­brides. Du point de vue grec, elle n’est pas du tout une femme. D’abord, elle est ha­billée comme un guer­rier quand la guerre était une ac­ti­vi­té ré­ser­vée aux hommes (c’est aus­si le pro­blème sous-ja­cent des Ama­zones). En­suite, c’est une vierge, quand la rai­son d’être du sexe fé­mi­nin était de mettre au monde de nou­veaux ci­toyens. En­fin, elle n’est pas née d’une mère mais di­rec­te­ment de la tête de Zeus, son père. C’est comme si Athé­na, femme ou non, of­frait un aper­çu d’un monde mas­cu­lin idéal dans le­quel on pou­vait main­te­nir les femmes à leur place, voire se dis­pen­ser to­ta­le­ment d’elles.

C’est là un point très simple mais très im­por­tant : si nous re­ve­nons aux dé­buts de l’his­toire oc­ci­den­tale, nous trou­vons une sé­pa­ra­tion ra­di­cale – réelle, cultu­relle et ima­gi­naire – entre les femmes et le pou­voir [lire « Do­mi­na­tion mas­cu­line », p. 18]. Mais un ac­ces­soire du cos­tume d’Athé­na nous ra­mène tout de suite à notre époque. Sur la plu­part des re­pré­sen­ta­tions de la déesse, au centre de son ar­mure, fixée sur son plas­tron, on voit une tête de femme avec des ser­pents en guise de che­veux. C’est la tête de Mé­duse, l’une des trois soeurs my­thiques connues sous le nom de Gor­gones, et c’était, dans l’An­ti­qui­té, l’un des plus puis­sants sym­boles de la domestication par les hommes des dan­gers que re­pré­sen­tait l’éven­tua­li­té d’un pou­voir fé­mi­nin. Ce n’est pas un ha­sard si nous la voyons dé­ca­pi­tée, sa tête fiè­re­ment ar­bo­rée par une déesse ré­so­lu­ment an­ti­fé­mi­nine.

L’his­toire de Mé­duse pos­sède de nom­breuses va­riantes. L’une des plus cé­lèbres la pré­sente comme une très belle femme que Po­séi­don a vio­lée dans un temple d’Athé­na et que cette der­nière, pour pu­nir ce sa­cri­lège, a trans­for­mée en une créa­ture mons­trueuse ca­pable de chan­ger en pierre qui­conque re­gar­de­rait son vi­sage. Plus tard, le hé­ros Per­sée re­çoit pour mis­sion de tuer cette femme et il lui coupe la tête en se ser­vant de son bou­clier po­li comme d’un mi­roir, ce qui lui évite de la re­gar­der di­rec­te­ment. Au dé­part, il se sert de cette tête comme d’une arme puisque, même dans la mort, elle conserve la fa­cul­té de pé­tri­fier ; mais, en­suite, il en fait pré­sent à Athé­na, qui l’ex­hibe sur son ar­mure (l’un des mes­sages étant : « Pre­nez garde à ne pas re­gar­der trop di­rec­te­ment la déesse »).

Pas be­soin d’être Freud pour voir dans cette che­ve­lure de ser­pents la re­ven­di­ca­tion im­pli­cite d’un pou­voir phal­lique. Re­voi­là le mythe clas­sique où la do­mi­na­tion mas­cu­line est bru­ta­le­ment ré­af­fir­mée face au pou­voir illé­gi­time de la femme. Et c’est bien en ces termes que la lit­té­ra­ture, la culture et l’art l’ont re­pris par la suite en Oc­ci­dent. La tête san­glante de la Mé­duse est une image qui nous est fa­mi­lière. Elle a ins­pi­ré plu­sieurs chefs-d’oeuvre qui, sou­vent, in­ter­rogent les fa­cul­tés de l’ar­tiste, ca­pable de re­pré­sen­ter un ob­jet que per­sonne n’est cen­sé de­voir

re­gar­der. En 1598, le Ca­ra­vage pei­gnit une ver­sion ex­tra­or­di­naire de la tête dé­ca­pi­tée, do­tée de ses propres traits, dit-on, hur­lant d’hor­reur, avec le sang qui ruis­selle et les ser­pents qui grouillent. Quelques dé­cen­nies plus tôt, Cel­li­ni avait réa­li­sé une grande sta­tue en bronze de Per­sée qui se trouve tou­jours sur la place de la Sei­gneu­rie, à Flo­rence : le hé­ros est mon­tré fou­lant aux pieds le ca­davre mu­ti­lé de Mé­duse et bran­dis­sant sa tête dont le sang, en­core une fois, s’écoule en un mag­ma in­fâme.

Ce qui est in­croyable, c’est que cette scène de dé­ca­pi­ta­tion est tou­jours au­jourd’hui un sym­bole cultu­rel de l’op­po­si­tion au pou­voir des femmes. Le vi­sage d’An­ge­la Merkel a été maintes fois sur­per­po­sé sur l’image du Ca­ra­vage. Dans cette veine, un sommet de bê­tise a été at­teint lorsque le ma­ga­zine d’un syn­di­cat de po­li­ciers bri­tan­niques a qua­li­fié The­re­sa May de « Mé­duse de Mai­den­head » [du nom de la cir­cons­crip­tion dont elle est dé­pu­tée], à l’époque où elle était mi­nistre de l’In­té­rieur. « La com­pa­rai­son avec la Mé­duse est peut-être un peu ex­ces­sive, a ren­ché­ri le Dai­ly Ex­press. Nous sa­vons tous que Mme May a une coif­fure im­pec­cable. » Mais The­re­sa May s’en est plu­tôt bien sor­tie com­pa­rée à l’an­cienne pré­si­dente du Bré­sil Dil­ma Rous­seff, qui eut à inau­gu­rer à São Pau­lo une grande ex­po­si­tion consa­crée au Ca­ra­vage. Mé­duse y était pré­sente et les pho­to­graphes ne purent ré­sis­ter à la ten­ta­tion d’im­mor­ta­li­ser Rous­sef contem­plant le ta­bleau. C’est tou­te­fois avec Hilla­ry Clin­ton que nous avons vu le thème de Mé­duse se ma­ni­fes­ter avec le plus de force et de mé­chan­ce­té. Comme on pou­vait s’y at­tendre, les par­ti­sans de Trump ont pro­duit un très grand nombre d’images la mon­trant af­fu­blée de ser­pents à la place des che­veux. La plus mé­mo­rable, la plus ter­rible d’entre elles s’ins­pi­rait du bronze de Cel­li­ni, un meilleur choix que le Ca­ra­vage parce qu’on n’y voit pas uni­que­ment une tête : l’ad­ver­saire mas­cu­lin hé­roïque y fi­gure aus­si. Il suf­fi­sait de su­per­po­ser le vi­sage de Trump à ce­lui de Per­sée et de don­ner les traits de Clin­ton à la tête cou­pée (par sou­ci du bon goût, je sup­pose, le corps mu­ti­lé que pié­tine Per­sée avait été omis). Il est vrai que, lors­qu’on ex­plore cer­tains re­coins du Web, on peut tom­ber sur des images très dé­plai­santes d’Oba­ma, mais c’est dans des re­coins très sombres. Cette image de Trump-Per­sée bran­dis­sant la tête dé­gou­li­nante de Clin­ton-Mé­duse était un élé­ment de dé­co­ra­tion comme un autre aux États-Unis : elle était im­pri­mée sur des tee-shirts et des dé­bar­deurs, des tasses, des housses d’or­di­na­teur et des sacs en toile (as­sor­tie tan­tôt du lo­go TRIUMPH, tan­tôt du lo­go TRUMP). Il n’est pas évident d’in­té­grer cette ba­na­li­sa­tion de la vio­lence contre les femmes, mais, au cas où vous ne me­su­re­riez pas à quel point l’ex­clu­sion des femmes du pou­voir est an­crée dans notre culture et à quel point les fa­çons clas­siques de la for­mu­ler et de la jus­ti­fier ont la vie dure, eh bien voi­ci Trump et Clin­ton, Per­sée et Mé­duse, et plus be­soin d’ajou­ter quoi que ce soit.

Plus be­soin d’ajou­ter quoi que ce soit ? Il faut tout de même dire ce que nous pour­rions faire pour y re­mé­dier. Que fau­drait-il pour re­pla­cer les femmes à l’in­té­rieur du pou­voir ? Ici, je pense que nous de­vons dis­tin­guer la pers­pec­tive in­di­vi­duelle de la pers­pec­tive plus col­lec­tive, plus gé­né­rale. Si nous re­gar­dons cer­taines des femmes qui ont « réus­si », nous pou­vons voir que leur tac­tique et leur stra­té­gie ne consistent pas uni­que­ment à sin­ger le style des hommes. L’un des points com­muns à toutes ces femmes est leur fa­cul­té de tour­ner à leur avan­tage les sym­boles qui d’or­di­naire privent les femmes de pou­voir. Mar­ga­ret That­cher l’a fait, semble-t-il, avec ses sacs à main, si bien que l’ac­ces­soire fé­mi­nin le plus sté­réo­ty­pé est de­ve­nu une ex­pres­sion du pou­voir po­li­tique. Et je pense qu’à mon pe­tit ni­veau je l’ai fait moi aus­si lorsque je me suis ren­due à mon pre­mier en­tre­tien pour un poste à l’uni­ver­si­té, à la grande époque du that­ché­risme jus­te­ment. J’avais ache­té une paire de col­lants bleus spé­cia­le­ment pour l’oc­ca­sion. Ce n’était pas ma fa­çon de m’ha­biller ha­bi­tuelle, mais la lo­gique était im­pa­rable : « Si vous, les re­cru­teurs, al­lez pen­ser que je suis un bas-bleu (au­tre­ment dit une femme sa­vante), au­tant vous mon­trer que je sais que c’est ce que vous pen­sez et que j’ai pris les de­vants. »

Quant à The­re­sa May, il est sans doute un peu trop tôt pour se pro­non­cer et il est pos­sible que nous fi­nis­sions par nous sou­ve­nir d’elle comme d’une femme qui a été mise au pou­voir afin d’échouer (je me re­tiens très fort ici de ne pas la com­pa­rer à Cly­tem­nestre). Mais j’ai vrai­ment le sen­ti­ment que son « truc avec les chaus­sures » et ses pe­tits ta­lons sont une ma­nière pour elle de mon­trer qu’elle

re­fuse de se plier au mo­dèle mas­cu­lin. Elle par­vient aus­si plu­tôt ha­bi­le­ment, comme That­cher, à ex­ploi­ter les points faibles du pou­voir mas­cu­lin tra­di­tion­nel des conser­va­teurs. Ne pas faire par­tie du monde des clubs, ne pas « faire par­tie de ces gars » l’a ai­dée à se tailler un ter­ri­toire. Le fait d’être ex­clue lui a don­né du pou­voir et de la li­ber­té. Elle est éga­le­ment al­ler­gique à la « mecs­pli­ca­tion », ou mans­plai­ning, cette ten­dance qu’ont les hommes à don­ner des ex­pli­ca­tions aux femmes sur un ton condes­cen­dant, y com­pris sur des choses qu’elles maî­trisent mieux qu’eux.

Bien des femmes, j’en suis sûre, pour­raient par­ta­ger des trucs et as­tuces de ce genre. Mais les grandes ques­tions que j’ai ten­té d’abor­der ne sau­raient être ré­so­lues par des as­tuces pour ti­rer pro­fit du sta­tu quo. Et je ne pense pas que la pa­tience soit la so­lu­tion non plus, même si les choses vont très pro­ba­ble­ment évo­luer pe­tit à pe­tit. De fait, étant don­né qu’au Royaume-Uni les femmes ont ob­te­nu le droit de vote il y a un siècle seule­ment3, nous ne de­vrions pas ou­blier de nous fé­li­ci­ter de la ré­vo­lu­tion que nous avons tous ac­com­plie, hommes comme femmes. Ce­la dit, si les bases cultu­relles qui lé­gi­ti­ment l’ex­clu­sion des femmes sont telles que je l’ai ex­pli­qué, l’évo­lu­tion pro­gres­sive risque de prendre trop de temps à mon goût. Nous de­vons ré­flé­chir da­van­tage à ce qu’est le pou­voir, à son but et à la fa­çon de le me­su­rer. Pour le dire au­tre­ment, si les femmes ne sont pas consi­dé­rées comme par­ties in­té­grantes des struc­tures du pou­voir, n’est-ce pas le pou­voir qui a be­soin d’être re­dé­fi­ni plu­tôt que les femmes ?

Jus­qu’à pré­sent, le pou­voir des femmes au­quel je fais ré­fé­rence est ce­lui que pos­sèdent les res­pon­sables po­li­tiques, les PDG, les jour­na­listes cé­lèbres, les pa­trons de chaînes de té­lé­vi­sion, etc. Ce­la donne une vi­sion très étroite de ce qu’est le pou­voir, très as­so­ciée au pres­tige ou, dans cer­tains cas, à la no­to­rié­té. C’est très « haut de gamme » au sens propre et lié à l’image du « pla­fond de verre », qui non seule­ment place de fait les femmes à l’ex­té­rieur du pou­voir mais ima­gine aus­si les pion­nières comme des su­per­wo­men ren­con­trant dé­jà le succès et que seuls les der­niers ves­tiges des pré­ju­gés mas­cu­lins em­pêchent d’at­teindre le sommet. Je ne crois pas que ce mo­dèle parle à la plu­part des femmes, qui, même si elles n’am­bi­tionnent pas de de­ve­nir pré­si­dente des États-Unis ou pa­tronne d’une en­tre­prise, re­ven­diquent à juste titre une part de pou­voir.

Même si nous nous can­ton­nons à la po­li­tique na­tio­nale, la ques­tion de sa­voir comment me­su­rer la réus­site des femmes reste dé­li­cate. On trouve quan­ti­té de clas­se­ments sur la pro­por­tion de femmes au sein des par­le­ments na­tio­naux. À la toute pre­mière place ar­rive le Rwan­da, avec plus de 60 % de dé­pu­tées, tan­dis que le Royaume-Uni est presque 50 places plus bas, avec 30 % à peine. Il est frap­pant de consta­ter que l’As­sem­blée consul­ta­tive d’Ara­bie saou­dite compte une plus grande pro­por­tion de femmes que le Congrès amé­ri­cain4. Il est dif­fi­cile de ne pas dé­plo­rer cer­tains de ces chiffres et de ne pas ap­plau­dir à d’autres, et on a dé­jà beau­coup

par­lé du rôle des femmes dans le Rwan­da d’après la guerre ci­vile. Mais je me de­mande vrai­ment si, dans cer­tains pays, la pré­sence d’un grand nombre de femmes au Par­le­ment ne si­gni­fie pas que ce lieu est dé­nué de tout pou­voir.

Je me de­mande aus­si si nous sommes tout à fait au clair sur ce que nous at­ten­dons de la pré­sence des femmes dans les par­le­ments. Nombre d’études montrent le rôle des po­li­ti­ciennes dans le vote de lois fa­vo­rables aux femmes (par exemple sur la garde d’en­fants, l’éga­li­té des sa­laires et la vio­lence conju­gale). Un ré­cent rap­port de la Faw­cett So­cie­ty5 éta­blit un lien entre la pa­ri­té à l’As­sem­blée gal­loise et le nombre de fois où des « ques­tions con­cer­nant les femmes » y ont été dé­bat­tues. Loin de moi l’idée de me plaindre de ce que la garde d’en­fants et tout le reste soient en­fin mis sur le ta­pis, mais je ne suis pas sûre que ce soit une bonne chose que tout ce­la conti­nue à être consi­dé­ré comme des « ques­tions con­cer­nant les femmes » et, pour moi du moins, ce n’est pas là la rai­son prin­ci­pale pour la­quelle nous vou­lons qu’il y ait plus de femmes dans les par­le­ments. La cause en est beau­coup plus simple : il est to­ta­le­ment in­juste de les em­pê­cher d’y en­trer ; et nous ne pou­vons ab­so­lu­ment pas nous per­mettre de nous pri­ver de leur ex­per­tise, que ce soit sur les ques­tions de tech­no­lo­gie, d’éco­no­mie ou d’aide so­ciale. Si la con­sé­quence est qu’il y aura moins d’élus hommes, comme ce se­ra for­cé­ment le cas (les évo­lu­tions so­cié­tales font tou­jours des per­dants et des ga­gnants), je les re­gar­de­rai vo­lon­tiers dans les yeux.

Mais ce­la re­vient en­core à trai­ter le pou­voir comme une af­faire d’élite, liée au pres­tige pu­blic, au cha­risme in­di­vi­duel de ce qu’on ap­pelle le « lea­der­ship » et sou­vent, bien que pas tou­jours, à une cer­taine cé­lé­bri­té. C’est aus­si trai­ter le pou­voir de fa­çon très étroite comme quelque chose que seule une poi­gnée de per­sonnes – des hommes pour l’es­sen­tiel – peuvent pos­sé­der ou bran­dir (c’est exac­te­ment ce que ré­sume l’image de Trump en Per­sée). Dans ces condi­tions, les femmes en tant que col­lec­tif en sont par définition ex­clues. On ne fait pas ren­trer fa­ci­le­ment les femmes dans une struc­ture qui a été conçue comme mas­cu­line ; il faut chan­ger la struc­ture. Ce­la im­plique de pen­ser le pou­voir au­tre­ment. Ce­la im­plique de le dis­so­cier du pres­tige pu­blic. Ce­la im­plique de pen­ser de fa­çon col­lé­giale au pou­voir des sui­veurs, pas seule­ment à ce­lui des lea­ders. Ce­la im­plique sur­tout de pen­ser le pou­voir comme un at­tri­but non comme une pos­ses­sion : ce que j’ai à l’es­prit, c’est la ca­pa­ci­té d’agir, de faire bou­ger les choses, et le droit d'être pris au sé­rieux, en­semble et in­di­vi­duel­le­ment. C’est le pou­voir dans ce sens-là dont beau­coup de femmes se sentent dé­pour­vues – et au­quel elles as­pirent. Comment ex­pli­quer le succès du terme mans­plai­ning (mal­gré le dé­goût in­tense qu’il ins­pire à de nom­breux hommes) ? Il touche juste parce qu’il ex­prime pré­ci­sé­ment ce que l’on res­sent quand on n’est pas prise au sé­rieux : un peu comme quand on me donne des le­çons d’his­toire ro­maine sur Twit­ter.

Alors faut-il être op­ti­miste lors­qu’on pense à ce qu’est le pou­voir, à ce qu’il per­met de faire et à la par­ti­ci­pa­tion des femmes ? Peut-être de­vrions-nous l’être un peu. Je suis frap­pée, par exemple, que l’un des mou­ve­ments po­li­tiques les plus im­por­tants des der­nières an­nées, Black Lives Mat­ter, ait été fon­dé par trois femmes ; peu d’entre nous, j’ima­gine, sont en me­sure de ci­ter leurs noms, mais en­semble elles ont eu le pou­voir de chan­ger les choses 6.

Je ne suis pas sûre que, cultu­rel­le­ment, nous soyons près de mettre à bas ces mythes fon­da­teurs du pou­voir qui servent à en ex­clure les femmes et de les tour­ner à notre avan­tage, comme That­cher l’a fait avec son sac à main. J’ai en­dos­sé le rôle de la pé­dante en désap­prou­vant le fait que Ly­sis­tra­ta soit jouée comme une pièce sur le girl po­wer (c’est peut-être exac­te­ment ce qu’il faut faire). Il y a eu toutes sortes de ten­ta­tives fé­mi­nistes ces cin­quante der­nières an­nées pour faire de Mé­duse un sym­bole du pou­voir fé­mi­nin – sans par­ler de son uti­li­sa­tion comme lo­go de la marque Ver­sace –, mais ce­la n’a pas eu la moindre in­ci­dence sur la fa­çon dont on en use pour at­ta­quer les femmes po­li­tiques.

Per­kins Gil­man a bien sai­si, quoique avec un cer­tain fa­ta­lisme, la puis­sance de ces ré­cits clas­siques. Her­land a une suite, dans la­quelle Van­dyck dé­cide de rac­com­pa­gner Ter­ry à Our­land (« Notre pays à nous ») en em­me­nant son épouse de Her­land, El­la­dor : cette suite est in­ti­tu­lée With Her in Our­land. En vé­ri­té, Our­land ne se montre pas sous son meilleur jour, no­tam­ment parce qu’El­la­dor le dé­couvre en pleine Pre­mière Guerre mon­diale. Et le couple ne tarde pas, après s’être dé­bar­ras­sé de Ter­ry, à re­tour­ner à Her­land. À ce mo­ment-là, Van et El­la­dor at­tendent un bé­bé et – vous l’au­rez peu­têtre de­vi­né – les der­niers mots de ce se­cond court ro­man sont : « En temps vou­lu nous est né un fils. » Per­kins Gil­man de­vait être plei­ne­ment consciente qu’une suite sup­plé­men­taire était in­utile. Tout lec­teur en phase avec la lo­gique qui pré­vaut de­puis des mil­lé­naires en Oc­ci­dent au­rait été ca­pable de pré­dire qui al­lait se re­trou­ver à la tête de Her­land cin­quante ans plus tard. Ce gar­çon.

Le tailleur-pan­ta­lon por­té par An­ge­la Merkel est tout bon­ne­ment une tac­tique pour se don­ner une ap­pa­rence plus mas­cu­line et col­ler au rôle de la per­sonne de pou­voir.

Avec Mar­ga­ret That­cher (ici en 1980, lors d'une vi­site d'usine), le sac à main, le plus sté­réo­ty­pé des ac­ces­soires fé­mi­nins, est de­ve­nu une ex­pres­sion du pou­voir po­li­tique.

C’est avec Hilla­ry Clin­ton que le thème de Mé­duse s'est ma­ni­fes­té avec le plus de force et de mé­chan­ce­té. Les par­ti­sans de Do­nald Trump ont pro­duit plé­thore d’images la mon­trant af­fu­blée de ser­pents à la place des che­veux.

LE LIVRE Her­land, tra­duit de l’an­glais par Yo­laine Des­tre­mau, Books Édi­tions, 2018, 208 p. En li­brai­rie le 11 avril. Le ro­man a été pu­blié à l’ori­gine par épi­sodes dans le ma­ga­zine amé­ri­cain The Fo­re­run­ner en 1915. L’AU­TEURE Char­lotte Per­kins Gil­man...

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