« LES SUFFRAGETTES ANGLAISES SONT À PA­RIS »

Onze ans avant d’ob­te­nir le droit de vote pour les femmes, huit suffragettes bri­tan­niques sont de pas­sage à Pa­ris pour ten­ter de sen­si­bi­li­ser le pu­blic fran­çais à leur com­bat. Par­mi elles, Do­ra Mon­te­fiore af­fronte po­li­ment le scep­ti­cisme d’un jour­na­liste

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - La Pe­tite Ré­pu­blique.

Dans le ca­bi­net du doc­teur Ma­de­leine Pel­le­tier, pré­si­dente de la So­li­da­ri­té des femmes, elles sont quatre femmes, quatre apôtres : Mrs Do­ra Mon­te­fiore, grande, dis­tin­guée, le front spa­cieux, le re­gard in­tel­li­gent et at­ten­tif ; le fran­çais qu’elle parle est net, lo­gique, au be­soin fa­mi­lier. La pro­non­cia­tion bri­tan­nique, sans nuire à sa clar­té, y mêle une ai­mable sa­veur. Mo­des­te­ment as­sise à cô­té d’elle, le vi­sage en­ca­dré par un châle noir, une jeune ou­vrière an­glaise dont le charme grave est tout à fait « Di­ckens ». Plus loin hors de por­tée de la lampe, les che­veux blancs, les beaux yeux rê­veurs, la voix se­reine et ex­ta­siée de Mme Ca­ro­line Kauff­man.

Nous ayant dé­si­gné du geste l’ex­tré­mi­té du di­van où elle-même a pris place, la tête droite sur son col mas­cu­lin, la che­ve­lure courte et crâne, de ce ton bref et pré­cis dont elle pré­sente ha­bi­tuel­le­ment les re­ven­di­ca­tions de la femme ou énonce les diag­nos­tics de la science, le doc­teur Ma­de­leine Pel­le­tier ex­plique et pré­sente :

— Mrs Do­ra Mon­te­fiore et Mrs Knight, deux des huit… fé­mi­nistes ou suffragettes ? s’in­ter­rompt-elle le sour­cil fron­cé.

— Suffragettes, tranche avec un sou­rire Mrs Mon­te­fiore.

—... des huit suffragettes qui viennent à Pa­ris tendre au nom du fé­mi­nisme an­glais la main au fé­mi­nisme fran­çais. Vous pou­vez dire ce­ci, pour ceux qui ont pré­ten­du que Mrs Mon­te­fiore n’était pas so­cia­liste : elle et sa com­pagne font par­tie de la So­cial-De­mo­cra­tic Fe­de­ra­tion. Mrs Mon­te­fiore et Mrs Knight ont pris toutes deux une part ac­tive à la pro­pa­gande des suffragettes. Vous sa­vez que le but en est la conquête du droit de vote : la de­vise adop­tée par nos soeurs anglaises est : « Taxa­tion sans re­pré­sen­ta­tion est ty­ran­nie. »

— J’ai, dit Mrs Mon­te­fiore, re­fu­sé de payer pen­dant trois ans l’im­pôt, l’in­come tax au­quel de par la loi an­glaise mes biens étaient sou­mis ; avec l’aide de ma bonne, j’ai te­nu six se­maines ma porte close au nez de l’huis­sier, ex­pli­quant à ce­lui-ci que la loi en ver­tu de la­quelle il pré­ten­dait opé­rer n’obli­geait que ceux qui avaient eu le droit de la faire et ceux qui, s’il leur plai­sait, pour­raient la dé­faire : les six se­maines pas­sées, ma porte fut en­fon­cée au nom du roi et moi mise en pri­son.

Mrs Knight, que voi­ci, a été dé­te­nue deux mois en so­cié­té de femmes de mau­vaise vie : on l’a lais­sée une jour­née en­tière éten­due, gra­ve­ment ma­lade, sur le car­reau de sa cel­lule. Son crime était d’avoir conduit nos suffragettes dans le square ou ha­bite lord As­quith : « Nous payons lord As­quith, avait-elle dit, nous avons bien le droit de lui par­ler. » Elle gra­vis­sait le per­ron et s’ap­prê­tait à ti­rer la son­nette lorsque les po­li­ce­men se sai­sirent d’elle. Quant à lord As­quith, il s’était en­fui par-der­rière, don­nant à son la­quais la consigne de dire qu’il était ab­sent.

Mrs Mon­te­fiore conte cette anec­dote avec un sou­rire nar­quois. — Il y a en An­gle­terre, ajoute-t-elle, beau­coup de so­li­da­ri­té entre les femmes. Nous nous re­cru­tons dans toutes les classes de la so­cié­té, sans dis­tinc­tion de par­ti ou de for­tune.

Pour une autre rai­son tout à fait par­ti­cu­lière, nous sommes plus fortes en An­gle­terre qu’en France : chez nous les dé­pu­tés ne touchent pas d’in­dem­ni­té ; les ou­vriers n’ont pu se faire re­pré­sen­ter à la Chambre des communes qu’à la condi­tion de se co­ti­ser ; or les femmes sont en grand nombre dans les fé­dé­ra­tions élec-

to­rales ou­vrières. Elles ont consta­té que les dé­pu­tés en­tre­te­nus par elles ne s’oc­cu­paient point, une fois élus, des in­té­rêts de leur sexe. Elles avaient là une rai­son de plus que les ou­vrières fran­çaises pour dé­si­rer d’être bien ser­vies. C’est pour ce­la qu’elles se sont mises plus ac­ti­ve­ment à la po­li­tique. Chaque co­mi­té po­li­tique, dans chaque par­ti, compte sa sec­tion de femmes.

— Les élec­teurs an­glais sont peu­têtre aus­si plus ac­cueillants à l’égard des femmes que ne le sont les Fran­çais !

Cette sup­po­si­tion fait sou­rire Mrs Mon­te­fiore.

— Les hommes chez nous se­raient plu­tôt moins ai­mables que chez vous : ils sont plus avi­sés, voi­là tout. À l’oc­ca­sion, dans la rue, ils nous jettent des pierres ; mais ils se servent de nous parce qu’ils nous ont re­con­nues in­tel­li­gentes et ac­tives et nous per­met­tons qu’ils se servent de nous parce qu’en re­tour nous nous ser­vi­rons d’eux.

D’ailleurs ceux qui n’ont pas be­soin de nous, les juges par exemple, sont im­pi­toyables pour les femmes. Nous n’avons pas de « bon juge » en An­gle­terre !...

Mrs Do­ra Mon­te­fiore parle en­core du ca­rac­tère in­ter­na­tio­nal du mou­ve­ment au­quel elle a consa­cré tout son coeur, toute son in­tel­li­gence et toute sa for­tune ; elle a me­né à la vic­toire les suffragettes aus­tra­liennes ; elle connaît à fond le fé­mi­nisme amé­ri­cain ; elle a sui­vi les séances de la Chambre fin­lan­daise où siègent des dé­pu­tées ; elle était l’an­née der­nière à Co­pen­hague, elle se­ra tout à l’heure à Bu­da­pest. Nous lui de­man­dons quel pays ver­ra, se­lon elle, la pro­chaine vic­toire des suffragettes ?

— La Rus­sie d’abord, et après elle tous les pays dont la Cons­ti­tu­tion su­bit une crise et tend vers une ré­no­va­tion. Mrs Mon­te­fiore nous re­met, en ter­mi­nant, sur la sel­lette :

— Mais vous, mon­sieur, êtes­vous pour les suffragettes ?

— S’il faut vous dire, ma­dame, toute ma pen­sée, ma vé­né­ra­tion pour votre sexe s’of­fusque un peu de lui voir cette soif de po­li­tique. La po­li­tique est in­con­tes­ta­ble­ment utile ; mais elle a quelque chose de si mas­cu­lin, de si aus­tère, de si pro­saïque, de si, comment di­rai-je…

Àces mots, le re­gard du doc­teur Pel­le­tier, de grave est de­ve­nu sé­vère ; un frais éclat de rire, de la table où Mrs Knight feuille­tait une bro­chure scien­ti­fique, est ve­nu mettre le comble à la confu­sion de notre mi­no­ri­té mâle. Mais un sou­rire tout plein de bé­né­vole in­dul­gence éclaire le vi­sage de Mrs Mon­te­fiore.

— La po­li­tique est une clef, dit-elle ; la clef de toutes les amé­lio­ra­tions aux­quelles notre sexe a le droit de pré­tendre ; les femmes sont as­ser­vies aux lois que les hommes égoïstes ont faites à leur usage per­son­nel : une loi pour les femmes ne se­ra l’oeuvre que des femmes et c’est pour­quoi les femmes veulent pou­voir col­la­bo­rer aux lois.

Nous avons fi­ni par com­prendre que rien dans la so­cié­té ne s’ac­qué­rait par la force du droit, que tout s’ac­quiert par…

Mrs Mon­te­fiore cherche un mot, elle le trouve :

— ... Par des trucs po­li­tiques.

« Taxa­tion sans re­pré­sen­ta­tion est ty­ran­nie ». Des suffragettes bri­tan­niques en vi­site à Pa­ris rap­pellent la de­vise de leur mou­ve­ment pour conqué­rir le droit de vote.

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