PLUS PACIFIQUES QUE LES HOMMES ?

Rien n’in­dique que les di­ri­geantes po­li­tiques soient moins va-t-en-guerre que les hommes. Ce pour­rait même être l’in­verse. En re­vanche, l’his­toire ré­cente illustre le rôle des femmes dans la ré­so­lu­tion des conflits na­tio­naux et in­ter­na­tio­naux.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - JOSIE GLAUSIUSZ. Aeon.

Dans les pre­miers mois de la Pre­mière Guerre mon­diale, alors qu’une vague de pa­trio­tisme sub­mer­geait la Grande-Bre­tagne, la poé­tesse Do­ro­thea Hol­lins, membre de la Ligue des femmes tra­vaillistes, pro­po­sa de créer un « corps ex­pé­di­tion­naire de femmes pour la paix ». Fort de 1 000 femmes non ar­mées, il de­vait par­cou­rir l’Eu­rope et s’in­ter­po­ser entre les troupes com­bat­tant dans les tran­chées. Le pro­jet gran­diose de Hol­lins ne se concré­ti­sa pas. Mais il ne sur­gis­sait pas de nulle part ; il était le fruit d’un siècle de mi­li­tan­tisme lar­ge­ment fon­dé sur l’amour ma­ter­nel. Le fruit aus­si, comme l’écri­vit sa ca­ma­rade pa­ci­fiste He­le­na Swan­wick, d’une peur par­ta­gée : dans la guerre, « les femmes meurent et voient leurs bé­bés mou­rir, mais n’en ré­coltent au­cune gloire ; rien que l’hor­reur et une honte in­di­cible ».

Swan­wick contri­bua à fon­der en 1915 la Ligue in­ter­na­tio­nale des femmes pour la paix et la li­ber­té, un mou­ve­ment qui se consacre en­core au­jourd’hui à éra­di­quer les causes de la guerre. Elle nour­ris­sait l’es­poir d’« un monde, dans un fu­tur loin­tain, qui ne comp­te­ra plus un seul sol­dat ». Beau­coup de mi­li­tantes pen­saient que, si les femmes dé­te­naient le pou­voir po­li­tique, elles ne re­cher­che­raient pas la guerre. Mais est-ce bien vrai ? Cons­ta­tet-on moins de conflits vio­lents quand les femmes sont au pou­voir ou sont plus nom­breuses au Par­le­ment ?

Si vous po­sez cette ques­tion à la can­ton­nade, il ne se pas­se­ra pas une mi­nute avant que quel­qu’un pro­nonce le nom de Mar­ga­ret That­cher, la Pre­mière mi­nistre bri­tan­nique qui me­na une guerre ex­trê­me­ment po­pu­laire aux Ma­louines, ce qui lui va­lut une vic­toire écra­sante aux élec­tions de 1983. That­cher est loin d’être la seule di­ri­geante cé­lé­brée pour son bel­li­cisme. Son­geons à Boa­di­cée, la reine des Icènes de l’est de l’An­gle­terre, qui prit la tête d’un sou­lè­ve­ment contre les en­va­his­seurs ro­mains. Ou à Laksh­mî Bâî, reine de la prin­ci­pau­té de Jhân­si, en Inde du Nord, qui fut l’une des chefs de file de la ré­volte des ci­payes contre les Bri­tan­niques en 1857-1858. Ou en­core à Em­me­line Pan­khurst, qui, après avoir en­traî­né les suffragettes bri­tan­niques dans une cam­pagne de grèves de la faim, d’in­cen­dies vo­lon­taires et de des­truc­tion de vi­trines, sou­tint avec vé­hé­mence l’en­trée en guerre de la Grande-Bre­tagne en 1914.

Mais ces exemples sont anec­do­tiques tant les femmes ont été ra­re­ment au pou­voir au cours de l’his­toire. Sur la pé­riode 1950-2004, dans 188 pays, seuls 48 di­ri­geants po­li­tiques ont été des femmes (18 pré­si­dentes et 30 Pre­mières mi­nistres) – soit moins de 4 %, se­lon les don­nées re­cueillies par Ka­the­rine W. Phil­lips, ti­tu­laire de la chaire « éthique et pou­voir » à l’école de com­merce de l’uni­ver­si­té Co­lum­bia.

Vu la taille mi­nus­cule de l’échan­tillon, ce­la a-t-il même un sens de se de­man­der si, une fois au pou­voir, les femmes ont da­van­tage ou moins ten­dance que les hommes à faire la guerre ? Non, es­time l’an­thro­po­logue de la san­té Ca­the­rine Pan­ter-Brick, qui di­rige le pro­gramme Conflit, ré­si­lience et san­té au Centre MacMillan d’études in­ter­na­tio­nales et ré­gio­nales de l’uni­ver­si­té Yale. Se­lon elle, « la ques­tion re­lève de sté­réo­types de sexe et dé­note une concep­tion sim­pliste de la gou­ver­nance ». Peut-être a-t-elle en tête des pen­seurs comme Ste­ven Pin­ker, qui écrit dans La Part d ’ange en nous, son étude de la vio­lence à tra­vers l’his­toire : « Les femmes ont été, et se­ront, la force pa­ci­fi­ca­trice. »

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Cette hy­po­thèse ne se vé­ri­fie pas tou­jours dans les faits, ob­jecte Ma­ry Ca­prio­li, pro­fes­seure de science po­li­tique à l’uni­ver­si­té du Min­ne­so­ta à Du­luth. Dans un ar­ticle ré­di­gé avec Mark A. Boyer, de l’uni­ver­si­té du Con­nec­ti­cut, elle a dé­nom­bré dix conflits ar­més du xxe siècle aux­quels ont pris part quatre femmes chefs d’État et de gou­ver­ne­ment. Mais sept de ces conflits fai­saient in­ter­ve­nir la même femme, Gol­da Meir, Pre­mière mi­nistre is­raé­lienne de 1969 à 1974. Pour ana­ly­ser le com­por­te­ment des di­ri­geants de sexe fé­mi­nin en temps de crise, il fau­drait un échan­tillon plus vaste, « que l’his­toire n’est pas en me­sure de four­nir ».

Oein­dri­la Dube, spé­cia­liste des conflits mon­diaux à l’uni­ver­si­té de Chi­ca­go, et S. P. Ha­rish, de l’uni­ver­si­té de New York, ont quant à eux étu­dié quatre siècles de sou­ve­rains eu­ro­péens des deux sexes. Dans un ar­ticle en­core in­édit, ils ana­lysent le règne de 193 mo­narques dans 18 États ou en­ti­tés po­li­tiques d’Eu­rope entre 1480 et 1913 et constatent que les reines étaient à 27 % plus en­clines à prendre part à des conflits in­ter-États que les rois.Tou­te­fois, seuls 18 % des 193 mo­narques étaient des femmes, ce qui rend l’ana­lyse moins fiable d’un point de vue sta­tis­tique. Et les reines non ma­riées ont eu da­van­tage ten­dance à en­trer en guerre quand leur royaume était at­ta­qué – peu­têtre parce qu’elles étaient per­çues comme faibles.

Cette peur de pa­raître faible n’épargne pas les di­ri­geantes po­li­tiques ac­tuelles, et c’est peut-être ce qui les pousse à sur­com­pen­ser sur les ques­tions de sé­cu­ri­té et de dé­fense, avance Ma­ry Ca­prio­li. Elle re­lève éga­le­ment que les femmes qui prennent mo­dèle sur les hommes ont plus de chances de réus­sir en tant que lea­ders po­li­tiques. Il en va ain­si de Mar­ga­ret That­cher, de Gol­da Meir ou d’In­di­ra Gand­hi, Pre­mière mi­nistre in­dienne de 1966 à 1977 puis de 1980 à 1984, qui af­fir­mait être un « être hu­main bi­forme », ni homme ni femme. Ces po­li­ti­ciennes doivent aus­si lut­ter contre les sté­réo­types dé­pré­cia­tifs de leurs ad­ver­saires mas­cu­lins. Mu­ham­mad Ya­hya Khan, pré­sident du Pakistan de 1969 à 1971, a confié qu’il au­rait ri­pos­té moins vio­lem­ment lors de la guerre in­do-pa­kis­ta­naise de 1971 si l’Inde avait été di­ri­gée par un homme.

Dube et Ha­rish ont consta­té que les sou­ve­raines avaient da­van­tage ten­dance à at­ta­quer quand elles par­ta­geaient le pou­voir avec leur époux, comme ce fut le cas d’Isa­belle de Cas­tille et de Fer­di­nand d’Ara­gon, qui rè­gnèrent en­semble sur la Cas­tille de 1474 à 1504. Ex­cep­tion no­table, la Grande Ca­the­rine, qui de­vint im­pé­ra­trice de Rus­sie en 1762 à la suite de l’as­sas­si­nat de son ma­ri, Pierre III, et dont les cam­pagnes mi­li­taires per­mirent d’ajou­ter 520000 ki­lo­mètres car­rés au ter­ri­toire de la Rus­sie, en an­nexant la Cri­mée et une bonne par­tie de la Po­logne.

Pour ac­cé­der au pou­voir, les femme doivent d’abord s’en­ga­ger en po­li­tique – en se pré­sen­tant à des élec­tions ré­gio­nales ou na­tio­nales, en me­nant des cam­pagnes élec­to­rales. Or, en 2017, la pro­por­tion de par­le­men-

taires femmes était de 23,3 % en moyenne dans le monde, soit une hausse de 6,5 % par rap­port à la dé­cen­nie pré­cé­dente. La pro­gres­sion est loin d’être né­gli­geable puisque, se­lon les don­nées de Ca­prio­li, un État qui voit son nombre de dé­pu­tées aug­men­ter de 5 % est cinq fois moins sus­cep­tible de re­cou­rir à la vio­lence s’il est confron­té à un conflit in­ter­na­tio­nal (peut-être parce que les femmes ont da­van­tage ten­dance à adop­ter une « dé­marche col­lec­tive ou consen­suelle » pour ré­soudre un conflit).

Les États ont éga­le­ment plus de chances de par­ve­nir à une paix du­rable à la suite d’un conflit quand des femmes sont in­vi­tées à la table des né­go­cia­tions. Le nombre de femmes pre­nant part à des pour­par­lers de paix est in­fime (se­lon une étude des Na­tions unies por­tant sur 31 ac­cords de paix, elles ne re­pré­sentent que 2,4 % des mé­dia­teurs, 9 % des né­go­cia­teurs et tout juste 4 % des si­gna­taires), alors que leur pré­sence peut avoir une in­fluence sur le cours des choses. Une étude de l’ONG amé­ri­caine In­clu­sive Se­cu­ri­ty por­tant sur 182 ac­cords de paix si­gnés entre 1989 et 2011 montre qu’un ac­cord a 35 % de chances de plus de du­rer au moins quinze ans si des femmes fi­gu­raient par­mi les né­go­cia­teurs, mé­dia­teurs ou si­gna­taires.

En Ir­lande du Nord, en So­ma­lie et en Afrique du Sud, les femmes qui ont par­ti­ci­pé aux pro­ces­sus de paix ont ac­quis la ré­pu­ta­tion de fa­vo­ri­ser le dia­logue et d’ame­ner toutes les par­ties à s’ex­pri­mer. Elles sont sou­vent consi­dé­rées comme des né­go­cia­trices sin­cères, da­van­tage dignes de confiance et moins me­na­çantes, parce qu’elles agissent en de­hors des struc­tures de pou­voir of­fi­cielles.

Si elles ont ra­re­ment leur place dans les pour­par­lers of­fi­ciels, les femmes res­tent en re­vanche, se­lon les Na­tions unies, « for­te­ment sur­re­pré­sen­tées » dans les mou­ve­ments ci­toyens qui mi­litent pour la paix.

En Israël, le mou­ve­ment Wo­men Wage Peace or­ga­nise des ma­ni­fes­ta­tions pour pous­ser le gou­ver­ne­ment à oeu­vrer à la mise en place d’un ac­cord de paix du­rable. Au Li­be­ria, en 2003, la mi­li­tante pour la paix Ley­mah Gbo­wee a in­ci­té des mil­liers de femmes mu­sul­manes et chré­tiennes à faire la grève du sexe, ce qui a contri­bué à mettre fin à une ter­rible guerre ci­vile qui du­rait de­puis qua­torze ans. Gbo­wee a été co­lau­réate du prix No­bel de la paix en 2011 ; on l’a sur­nom­mée » la guer­rière de la paix ». En Ar­gen­tine, les Mères de la place de Mai ont « ré­vo­lu­tion­né » la ma­ter­ni­té en pro­tes­tant contre la dis­pa­ri­tion de leurs en­fants du­rant la « guerre sale », la ré­pres­sion me­née par la dic­ta­ture mi­li­taire de 1977 à 1983. Elles ont fait de la ma­ter­ni­té une force po­li­tique.

Le Camp des femmes pour la paix, éta­bli pen­dant près de vingt ans à Green­ham Com­mon, au Royaume-Uni, en­ten­dait lui aus­si trans­for­mer les at­tri­buts tra­di­tion­nels de la fé­mi­ni­té en armes. Le point de dé­part du mou­ve­ment fut une ma­ni­fes­ta­tion en 1981 contre l’ar­ri­vée de 96 mis­siles de croi­sière To­ma­hawk dans une base mi­li­taire amé­ri­caine du sud de l’An­gle­terre. Les femmes en­cer­clèrent et en­taillèrent la clô­ture du site, l’es­ca­la­dèrent dé­gui­sées en nou­nours et ac­cro­chèrent des vê­te­ments de bé­bé, des bi­be­rons, des couches et des pho­tos de fa­mille aux bar­be­lés. That­cher ne pri­sa guère cette ac­tion, qu’elle qua­li­fia d’« ex­cen­tri­ci­té ».

Que les femmes com­battent pour la paix ou pour la guerre, elles peuvent se ré­vé­ler d’une im­pla­cable cruau­té, comme l’illustre en­core le cas d’Isa­belle la Ca­tho­lique. Après la prise du royaume mu­sul­man de Gre­nade en 1492, elle et son époux Fer­di­nand ex­pul­sèrent juifs et mu­sul­mans, tor­tu­rant et conver­tis­sant de force ceux qui re­fu­saient de par­tir et al­lant jus­qu’à les brû­ler vifs.

Et les ap­pa­rences sont par­fois trom­peuses. Ain­si la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale s’est-elle émue ces der­niers temps de l’in­dif­fé­rence af­fi­chée par la di­ri­geante bir­mane Aung San Suu Kyi, Prix No­bel de la paix 1991 « pour son en­ga­ge­ment non violent en fa­veur de la dé­mo­cra­tie et les droits de l’homme », face au mas­sacre de la mi­no­ri­té mu­sul­mane des Ro­hin­gyas.

Dans son ma­ni­feste The Fu­ture of the Wo­men’s Mo­ve­ment, pu­blié en 1913, He­le­na Swan­wick te­nait à dis­si­per cer­taines illu­sions : « Je sou­haite m’ins­crire en faux contre une sorte de pos­tu­lat […] du dis­cours fé­mi­niste ac­tuel », à sa­voir « que les hommes ont tou­jours été les bar­bares qui aiment la force phy­sique, et que seules les femmes sont ci­vi­li­sées et ci­vi­li­sa­trices. On n’en voit au­cun signe dans la lit­té­ra­ture ou dans l’his­toire ».

Un ac­cord de paix a plus de chances de du­rer si des femmes fi­gurent par­mi les né­go­cia­teurs.

Guerre du Kip­pour, oc­tobre 1973. La Pre­mière mi­nistre is­raé­lienne, Gol­da Meir, et son mi­nistre de la Dé­fense, Moshe Dayan, rendent vi­site aux troupes sur le pla­teau du Go­lan.

LE LIVRE The Fu­ture of the Wo­men’s Mo­ve­ment (« L’ave­nir du mou­ve­ment des femmes »), An­de­site Press, 2015, 236 p. (G. Bell & Sons, 1913, pour la pre­mière édi­tion). L’AU­TEURE He­le­na Ma­ria Swan­wick (1864-1939) est une mi­li­tante fé­mi­niste et pa­ci­fiste...

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