UNE BIOGRAPHIE CHORALE

L’écri­vaine aus­tra­lienne Alexis Wright re­trace la vie du mi­li­tant abo­ri­gène Bruce Til­mouth en s’ef­fa­çant der­rière les té­moi­gnages de ceux qui l’ont cô­toyé.

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Tra­cker, d’Alexis Wright

Dé­cé­dé en 2015 à l’âge de 62 ans, Bruce « Tra­cker » Til­mouth était un in­fa­ti­gable dé­fen­seur des droits éco­no­miques et ju­ri­diques du peuple abo­ri­gène aus­tra­lien. Pour faire la biographie de son ami, la ro­man­cière Alexis Wright, abo­ri­gène elle aus­si, a choi­si de faire la part belle aux té­moi­gnages de ceux qui l’ont le mieux connu : sa fa­mille, ses amis, ses col­lègues et d’autres per­son­na­li­tés qui l’ont ac­com­pa­gné dans son com­bat ou avec qui il a croi­sé le fer. Alexis Wright s’est to­ta­le­ment ef­fa­cée du ré­cit, lais­sant à cha­cun le soin de ra­con­ter « son » Tra­cker. « Wright, qui a été pri­mée pour ses ro­mans Car­pen­ta­ria et The Swan Book, dé­fend sa dé­marche en sou­li­gnant l’im­por­tance des ré­cits oraux dans la so­cié­té abo­ri­gène ain­si que dans les mé­thodes de Tra­cker. Til­mouth tra­vaillait da­van­tage avec les conver­sa­tions et les ré­cits qu’avec un pa­pier et un crayon », écrit l’his­to­rien Frank Bon­gior­no dans le ma­ga­zine aus­tra­lien The Month­ly. Dans le quo­ti­dien bri­tan­nique

The Guar­dian, l’au­teur aus­tra­lien Alex Ger­rans com­pare ce livre à

La Sup­pli­ca­tion, de la No­bel de lit­té­ra­ture Svet­la­na Alexie­vitch, où 500 té­moi­gnages tissent un ré­cit poi­gnant des consé­quences de la ca­tas­trophe de Tcher­no­byl. « Tra­cker est es­sen­tiel­le­ment l’his­toire d’une com­mu­nau­té qui se ra­conte à tra­vers la vie de l’un des siens », écrit-il.

Bruce Til­mouth ap­par­tient aux « gé­né­ra­tions vo­lées ». Il naît en 1953 à Alice Springs, dans le coeur dé­ser­tique du Ter­ri­toire du Nord. Trois ans plus tard, le gou­ver­ne­ment re­tire aux Til­mouth la garde de leurs six en­fants. Avec deux de ses frères « les moins blancs », Bruce est en­voyé dans une ins­ti­tu­tion dé­vo­lue à l’édu­ca­tion des jeunes Abo­ri­gènes. Ado­les­cent, il re­tourne dans sa ré­gion na­tale et tra­vaille sur l’ex­ploi­ta­tion agri­cole d’un couple d’amis de la fa­mille, Bess et Ar­thur Liddle. Bess lui fait dé­cou­vrir sa terre, sa langue et sa place dans la so­cié­té au­toch­tone ; Ar­thur lui ap­prend à « uti­li­ser son cerveau comme une arme ». Après des études uni­ver­si­taires en amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, Bruce Til­mouth s’en­gage au­près de sa com­mu­nau­té et prend la tête du Cen­tral Land Coun­cil, ins­tance re­pré­sen­ta­tive des Abo­ri­gènes de la ré­gion. De­ve­nu en outre une fi­gure du Par­ti tra­vailliste aus­tra­lien, il est pres­sen­ti pour de­ve­nir sé­na­teur en 1998. Quand fi­na­le­ment le par­ti lui pré­fère quel­qu’un autre, il ré­agit avec sa verve ha­bi­tuelle : « Les tra­vaillistes aiment les nègres do­mes­tiques, et je n’en vaux pas plus. J’ai le droit de tondre la pe­louse, pas de m’as­seoir dans la vé­ran­da ».

Ce genre de pro­pos di­vise les té­moins ayant voix à sa biographie. Pour cer­tains, son sens de l’hu­mour était un atout pour dé­sta­bi­li­ser ses dé­trac­teurs et apai­ser les ten­sions. Pour d’autres, il le dé­cré­di­bi­li­sait. La struc­ture de Tra­cker « offre des points de vue mul­tiples et par­fois op­po­sés qui montrent la com­plexi­té de l’exis­tence de Til­mouth. Par­fois les gens sont en désac­cord, mais, à part dans une brève in­tro­duc­tion, l’au­teure n’est pas là pour nous ai­der à in­ter­pré­ter ces té­moi­gnages contra­dic­toires », note aus­si Frank Bon­gior­no. Geor­die William­son dis­cerne au contraire, dans le quo­ti­dien The Aus­tra­lian, un « pou­voir cu­mu­la­tif dans les ré­pé­ti­tions, les re­tours en ar­rière et les di­gres­sions in­duites par la forme nar­ra­tive choi­sie par Wright. Le livre est aus­si épique dans sa forme et son am­bi­tion que la vie qu’il dé­crit ». Et tous les té­moins s’ac­cordent sur un point : « Tra­cker est una­ni­me­ment dé­crit comme un homme aux idées ex­trê­me­ment am­bi­tieuses », tranche Alex Ger­rans.

Vent de­bout contre l’as­si­mi­la­tion for­cée et les po­li­tiques d’as­sis­ta­nat mises en place par les gou­ver­ne­ments aus­tra­liens suc­ces­sifs, Til­mouth était per­sua­dé que les Abo­ri­gènes de­vaient trans­for­mer leurs droits fon­ciers en une éco­no­mie pros­père. Quitte à ce que ce­la passe par la créa­tion de mines en échange d’em­plois ga­ran­tis aux po­pu­la­tions lo­cales. Mais l’agri­cul­ture avait sa pré­fé­rence. Il ima­gi­nait créer des éle­vages de cha­meaux ou d’al­li­ga­tors, était fas­ci­né par les kib­boutz et rê­vait de trans­for­mer ces ré­gions dé­ser­tiques en oa­sis qui al­laient ap­pro­vi­sion­ner en fruits et lé­gumes le pays tout en­tier.

L’au­teure dé­fend sa dé­marche en sou­li­gnant l’im­por­tance de l’ora­li­té dans la so­cié­té abo­ri­gène.

Tra­cker, d’Alexis Wright, Gi­ra­mon­do, 2017.

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