LE PLUS GRAND DES MYSTÈRES

Le phy­si­cien Car­lo Ro­vel­li s’in­ter­roge sur la na­ture du temps. Et ouvre des pers­pec­tives ver­ti­gi­neuses.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - Ru­brique ani­mée par Bap­tiste Tou­ve­rey

L’Ordre du temps, de Car­lo Ro­vel­li

∆S≥0. Cette équa­tion se lit ain­si : « Del­ta S est tou­jours su­pé­rieur ou égal à zé­ro. » C’est la seule équa­tion que l’on trouve dans l’ou­vrage que le phy­si­cien ita­lien Car­lo Ro­vel­li a consa­cré au temps. Pour une bonne rai­son : comme l’in­dique l'au­teur, « c’est l’unique équa­tion de phy­sique fon­da­men­tale qui re­con­naît une dif­fé­rence entre pas­sé et fu­tur. La seule qui nous parle de l’écou­le­ment du temps. » L’idée a de quoi lais­ser per­plexe : si l’on prend l’en­semble des lois de la phy­sique – les lois du monde mé­ca­nique de New­ton, les équa­tions de l’élec­tri­ci­té et du ma­gné­tisme de Max­well, celles de la gra­vi­ta­tion d’Ein­stein, celle de la mé­ca­nique quan­tique de Hei­sen­berg, Schrö­din­ger et Di­rac, celles des par­ti­cules élé­men­taires des phy­si­ciens du xxe siècle –, au­cune ne per­met de faire la dif­fé­rence entre pas­sé et fu­tur (et, par­tant, entre cause et ef­fet). Au­cune ne rend compte de cette chose si évi­dente et pri­mor­diale pour nous qu’est le temps. Sauf donc cette loi de ther­mo­dy­na­mique, énon­cée pour la pre­mière fois par l’Al­le­mand Ru­dolf Clau­sius au mi­lieu du xixe siècle.

Que si­gni­fie-t-elle exac­te­ment ? Que, toutes choses égales par ailleurs, « la cha­leur ne peut pas pas­ser d’un corps froid à un corps chaud ». Au­tre­ment dit, la cha­leur passe tou­jours d’un corps chaud à un corps froid. Ja­mais l’in­verse. Un truisme ? Car­lo Ro­vel­li par­vient à nous faire prendre la me­sure du ca­rac­tère ex­cep­tion­nel de cette fausse évi­dence.Toutes les autres règles de la phy­sique énoncent des pro­ces­sus ré­ver­sibles. Là, le phé­no­mène que dé­crit l’équa­tion de Clau­sius ne l’est pas : il y a donc un sens, un avant, un après. Le temps est né. L’Ordre du temps est un ou­vrage fas­ci­nant qui rend ac­ces­sibles aux pro­fanes des idées ex­trê­me­ment com­plexes. Ce talent de vul­ga­ri­sa­teur scien­ti­fique est la marque de fa­brique de Ro­vel­li, qui, en 2014, avait été à l’ori­gine d’un des best-sel­lers les plus sur­pre­nants de ces der­nières an­nées : l’opus­cule de 78 pages Sept le­çons de phy­sique « s’était écou­lé à plus de

300 000 exem­plaires en un an », rap­pelle An­drea Coc­cia dans le quo­ti­dien ita­lien en ligne Lin­kies­ta.

Avaient sui­vi des tra­duc­tions dans une qua­ran­taine de langues (dont le fran­çais, chez Odile Ja­cob). Ce nou­vel opus est plus four­ni. Il faut dire qu’il s’at­taque à l’un des plus grands mystères qui soient, peut-être même, se­lon Ro­vel­li, « le plus grand de tous », ce­lui de la na­ture du temps. On y dé­couvre toute une sé­rie de phé­no­mènes aus­si ver­ti­gi­neux que per­tur­bants : le fait que le temps s’écoule plus vite à la mon­tagne qu’en plaine, par exemple. L’au­teur montre aus­si que le « pré­sent » est une illu­sion : « L’idée qu’il existe un main­te­nant bien dé­fi­ni par­tout dans l’Uni­vers est […] une ex­tra­po­la­tion illé­gi­time de notre ex­pé­rience. » Le pré­sent n’est qu’af­faire de proxi­mi­té, « il forme une bulle au­tour de nous ». Impossible donc de dé­ter­mi­ner si deux évé­ne­ments qui se se­raient dé­rou­lés sur Terre et sur une pla­nète loin­taine ont eu lieu au même mo­ment. Ro­vel­li re­trace l’his­toire cap­ti­vante des dif­fé­rentes théo­ries scien­ti­fiques qui ont eu cours sur le temps. La prin­ci­pale ligne de par­tage op­po­sa deux des es­prits les plus fer­tiles qu’a connus l’hu­ma­ni­té : Aris­tote et New­ton. Pour le pre­mier, le temps n’est qu’« une fa­çon de me­su­rer comment changent les choses ». Il n’existe pas dans l’ab­so­lu. Se­lon New­ton, au contraire, le temps a une exis­tence in­dé­pen­dam­ment des choses. Quand elle fut énon­cée pour la pre­mière fois, la thèse de New­ton cho­qua, no­tam­ment le grand phi­lo­sophe Leib­niz : « La lé­gende veut que Leib­niz, dont le nom est en­core par­fois or­tho­gra­phié “Leib­nitz”, ait vo­lon­tai­re­ment sup­pri­mé le “t” de son pa­tro­nyme pour cla­mer sa foi en la non-exis­tence de t, le temps », rap­porte Ro­vel­li. La syn­thèse entre la théo­rie aris­to­té­li­cienne et celle de New­ton fut réa­li­sée par Ein­stein. Pour­tant, le grand sa­vant au­quel L’Ordre du temps rend hom­mage, c’est moins Ein­stein, Aris­tote ou New­ton que l’Au­tri­chien Lud­wig Boltz­mann. C’est lui qui, à la fin du xixe siècle, com­prit tout ce qui se ca­chait sous l’équa­tion de Clau­sius. Si la cha­leur passe du chaud au froid, et non le contraire, c’est grâce à « la ten­dance na­tu­relle de toute chose au désordre ». La cha­leur cor­res­pond en ef­fet à une agi­ta­tion ac­crue des par­ti­cules, et toute l’his­toire de l’Uni­vers se ré­sume à une « aug­men­ta­tion cos­mique ban­cale et sac­ca­dée de l’en­tro­pie », au­tre­ment dit du désordre.

Le phy­si­cien ita­lien Car­lo Ro­vel­li ex­celle dans l'art de rendre ac­ces­sibles aux pro­fanes des idées ex­trê­me­ment com­plexes.

L’Ordre du temps, de Car­lo Ro­vel­li, tra­duit de l’ita­lien par Sophie Lem, Flam­ma­rion, 284 p., 21 €.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.