LA FIN D’UN « ROYAUME DES FEMMES »

Les Mo­sos, mi­no­ri­té du sud-ouest de la Chine, for­maient jusque dans les an­nées 1990 une so­cié­té proche du ma­triar­cat. Leur mode de vie a vo­lé en éclats sous l’ef­fet d'un tou­risme de masse ex­ploi­tant le mythe de l’amour libre.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - ISABEL HILTON. The Guar­dian.

Dans les an­nées 1920, le jour­na­liste et bo­ta­niste aus­tro-amé­ri­cain Jo­seph F. Rock s’était ren­du au lac Lu­gu, dans les mon­tagnes qui sé­parent les pro­vinces du Si­chuan et du Yun­nan, dans le sud-ouest de la Chine. Il avait pris beau­coup de pho­tos des ha­bi­tants de la ré­gion et avait men­tion­né en pas­sant qu’il s’agis­sait d’une so­cié­té ma­triar­cale.

Il lui avait fal­lu onze jours pour par­ve­nir au lac, en che­mi­nant dif­fi­ci­le­ment sur de dan­ge­reux sen­tiers de mon­tagne de­puis sa base de Li­jiang, ac­com­pa­gné d’un ba­taillon com­plet de por­teurs ain­si que, pour son pre­mier voyage, d’une es­corte im­po­sée de dix sol­dats. Au­jourd’hui, les lieux sont des­ser­vis par un grand axe rou­tier, un té­lé­phé­rique et un aé­ro­port – et, presque chaque soir, les Mo­sos, qui sont en­vi­ron 40 000, re­vêtent leurs te­nues d’ap­pa­rat et dansent pour les tou­ristes.

La ré­gion pos­sède bien des at­traits : un pay­sage ma­gni­fique, une mo­saïque de cultures is­sues de mi­no­ri­tés eth­niques… Mais la grande at­trac­tion, pour la pro­mo­tion du tou­risme, c’est l’as­pect de la so­cié­té mo­so sur le­quel Jo­seph Rock ne s’était pas éten­du : son ca­rac­tère ma­tri­li­néaire et la sin­gu­lière

1 ap­proche de la sexua­li­té qui va avec.

Les Mo­sos ne connaissent ni le mariage ni la mo­no­ga­mie. Les femmes sont libres de choi­sir leurs amants et les en­fants qui ré­sultent de ces unions sont éle­vés dans des foyers ayant à leur tête la plus âgée des femmes. Les

« Ma­tri­li­néaire » si­gni­fie que la trans­mis­sion de la pro­prié­té se fait par les femmes. « Ma­triar­cale » si­gni­fie que le pou­voir dans la so­cié­té ap­par­tient ef­fec­ti­ve­ment aux femmes.

frères de celle-ci, ain­si que ses filles et leurs en­fants, font par­tie de la fa­mille. Mais les pères des en­fants ne sont pas du nombre et vivent chez leur mère. Les biens ap­par­tiennent aux femmes, qui les trans­mettent à d’autres femmes de la fa­mille [lire aus­si l’en­tre­tien avec Em­ma­nuel Todd, p. 39].

Dans l’in­ter­valle entre le voyage de Jo­seph Rock et le dé­fer­le­ment du tou­risme de masse, la fré­quen­ta­tion du lac Lu­gu a connu des hauts et des bas. À l’époque de Mao, le ré­gime avait ten­té de for­cer les Mo­sos à aban­don­ner leurs tra­di­tions « ar­rié­rées », mais celles-ci furent ré­ta­blies dès la mort du Grand Ti­mo­nier. Dans les an­nées 1980, le lac fi­gu­rait sur les iti­né­raires des rou­tards aven­tu­reux, et, quand les Chi­nois sont de­ve­nus plus pros­pères et se sont mis à voya­ger, le goutte-à-goutte de vi­si­teurs s’est trans­for­mé en ma­rée.

Par­mi ces tou­ristes fi­gu­rait en 2006 Choo Wai­hong, une avo­cate d’af­faires de Sin­ga­pour, lasse de sa vie pro­fes­sion­nelle érein­tante. Elle avait pris une re­traite an­ti­ci­pée afin de vi­si­ter la Chine, la terre de ses an­cêtres, et, après avoir lu dans un ma­ga­zine de voyages un ar­ticle sur « une tri­bu re­cu­lée […] dont les membres ado­raient une déesse de la mon­tagne nom­mée Ge­mu », elle dé­ci­da d’al­ler voir ce ma­triar­cat de plus près.

À cette époque, la « tri­bu » n’était dé­jà plus du tout iso­lée. Choo ne mit que sept heures pour faire le tra­jet de­puis Li­jiang, dans une voi­ture avec chauf­feur fon­çant sur une route gou­dron­née. Une fois sur place, elle se mit à dis­cu­ter avec les gens du cru. Très peu de temps après, elle avait adop­té une fa­mille – à moins que ce ne soit l’in­verse – et s’était fait construire

une mai­son tra­di­tion­nelle. Neuf mois après sa pre­mière vi­site, elle s’était ins­tal­lée.

Telle que Choo la pré­sente, sa re­la­tion avec les au­toch­tones était franche et ou­verte, mal­gré leur évi­dente dif­fé­rence de ri­chesse. Elle conti­nua à faire la na­vette entre Sin­ga­pour et le lac Lu­gu, où elle se ren­dait pour se res­sour­cer, tan­dis qu’elle équi­pait peu à peu sa mai­son du confort mo­derne. Ses amis mo­sos ne mé­na­geaient ni leur hos­pi­ta­li­té ni leur temps, et Choo vé­cut les six an­nées sui­vantes par in­ter­mit­tence dans sa mai­son du lac Lu­gu. Puis quel­qu’un lui sug­gé­ra de re­la­ter son ex­pé­rience. C’est ain­si qu’est né ce livre.

Pour Choo, la so­cié­té mo­so consti­tue le der­nier ves­tige d’un pas­sé ma­triar­cal my­thique où l’on ado­rait une déesse. Elle-même a été éle­vée au sein de l’op­pres­sant pa­triar­cat chi­nois, où les femmes, qui oc­cupent un rang in­fé­rieur à ce­lui des pères, ma­ris ou fils, voient leur vie réglée et leurs am­bi­tions li­mi­tées par les hommes. Son ré­cit n’ap­porte rien de nou­veau sur les Mo­sos et leurs « ma­riages par vi­site » (les femmes laissent leur porte ou­verte à leurs amants qui, après, s’en re­tournent chez eux), mais il est plai­sant et plein d’em­pa­thie. Choo y exa­mine l’ef­fet du ma­triar­cat sur les femmes du lac Lu­gu mais aus­si sur les hommes. Les­quels ne s’en tirent pas trop mal, conclut-elle : on at­tend d’eux qu’ils se com­portent comme des paons se dis­pu­tant les fa­veurs des femmes, qu’ils fassent quelques tra­vaux de force et qu’ils contri­buent à éle­ver leurs ne­veux et nièces. Évi­dem­ment, ils ne sont pas da­van­tage as­treints à la mo­no­ga­mie que leurs par­te­naires. Et la res­pon­sa­bi­li­té de ga­gner le pain quo­ti­dien pèse sur les épaules des femmes.

Ce qui consti­tue le coeur du livre, c’est l’ef­fet qu’a eu cette ex­pé­rience sur l’at­ti­tude de Choo vis-à-vis de sa propre culture tan­dis qu’elle dé­cou­vrait les cou­tumes, ha­bi­tudes et croyances de ses nou­veaux amis. Mais le livre ra­conte aus­si, hé­las, l’his­toire alar­mante et pa­ra­doxale d’une com­mu­nau­té tra­di­tion­nelle dont la culture unique en son genre a été vio­lem­ment dis­lo­quée par la mo­der­ni­té.

En 2003, le lac Lu­gu avait pro­duit sa pre­mière cé­lé­bri­té : Yang Erche Na­mu, co­au­teure d’un best-sel­ler, le ré­cit au­to­bio­gra­phique Adieu au lac Mère, qui a in­ter­pel­lé le monde ex­té­rieur 2. Quelques an­nées au­pa­ra­vant, les au­to­ri­tés lo­cales avaient réa­li­sé que les Mo­sos, avec leurs ha­bits pit­to­resques et leur concep­tion ori­gi­nale de la sexua­li­té, pou­vaient consti­tuer une mine d’or pour une in­dus­trie tou­ris­tique bal­bu­tiante. Elles construi­sirent une route et firent la pro­mo­tion des Mo­sos comme la « tri­bu de l’amour libre ». Les tou­ristes chi­nois dé­fer­lèrent, sou­vent mus par le dé­sir de vé­ri­fier cette as­ser­tion par eux-mêmes. En 2012, on comp­ta­bi­li­sait 1,5 mil­lion de tou­ristes, et un nou­vel aé­ro­port en­tra en ser­vice l’an­née sui­vante.

On ou­vrit des bor­dels où tra­vaillaient des femmes en cos­tume mo­so. Les Mo­sos aban­don­nèrent l’agri­cul­ture pour ou­vrir des chambres d’hôtes, et cer­tains ven­dirent leurs terres à des pro­mo­teurs dé­si­reux de construire de nou­veaux hô­tels. Leurs danses de­vinrent des spec­tacles folk­lo­riques, et tout Mo­so en contact di­rect avec les tou­ristes était te­nu d’être en per­ma­nence vê­tu de l’ha­bit tra­di­tion­nel.

Les Mo­sos sont de­ve­nus des ob­jets d’ex­po­si­tion vi­vants, et leur culture a été trans­for­mée en mar­chan­dise. Beau­coup d’entre eux passent dé­sor­mais leur temps à jouer au mah-jong, tan­dis que l’al­cool et les drogues font de plus en plus de ra­vages. La com­mu­nau­té s’est in­dé­nia­ble­ment en­ri­chie, et ses membres se sont af­fran­chis des érein­tants tra­vaux agri­coles. Mais ce pro­ces­sus de trans­for­ma­tion an­nonce dé­jà la fin de leur mode de vie.

On les a pho­to­gra­phiés et fil­més, sol­li­ci­tés sexuel­le­ment, on a fait des re­cherches sur eux, on les a exa­mi­nés sous toutes les cou­tures, on les a payés pour chan­ter et dan­ser. Beau­coup de jeunes jouent sur leur smart­phone et rêvent de la grande ville : 80 % d’entre eux quittent leur vil­lage pour trou­ver à s’em­bau­cher ailleurs. Beau­coup aban­donnent le ma­triar­cat et la li­ber­té de choi­sir au­tant de par­te­naires qu’on le sou­haite au pro­fit du mariage à la chi­noise. Choo était par­tie cher­cher la sé­ré­ni­té dans une com­mu­nau­té re­cu­lée aux pra­tiques im­muables ; elle s’est re­trou­vée à en consi­gner la des­truc­tion.

LE LIVRE The King­dom of Wo­men: Life, Love and Death in Chi­na’s Hid­den Moun­tains (« Le royaume des femmes : vivre, ai­mer et mou­rir dans les mon­tagnes se­crètes de Chine ») I. B. Tau­ris, 2017, 240 p. L’AU­TEURE Choo Wai­hong est une an­cienne avo­cate...

Un vil­lage mo­so des bords du lac Lu­gu, dans la pro­vince du Yun­nan, en 2000, avant que ses ha­bi­tants soient trans­for­més en at­trac­tion tou­ris­tique.

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