LE GRAND MYSTIFICATEUR DU KREM­LIN

Vla­di­slav Sour­kov n’est pas seule­ment le prin­ci­pal idéo­logue du ré­gime de Pou­tine. Cet in­fluent conseiller est pro­ba­ble­ment aus­si l’au­teur de plu­sieurs ro­mans, sou­vent pré­mo­ni­toires, qui servent de la­bo­ra­toire à ses idées et, peut-être, d’exu­toire à ses c

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - BAR­RY YOURGRAU. The New York Re­view of Books.

Vla­di­slav Sour­kov n’est pas seule­ment le prin­ci­pal idéo­logue du ré­gime de Vla­di­mir Pou­tine. Il est vrai­sem­bla­ble­ment aus­si l’au­teur de plu­sieurs ro­mans, sou­vent pré­mo­ni­toires, qui servent de la­bo­ra­toire à ses idées et, peut-être, d’exu­toire à ses com­pro­mis­sions.

Àl’été 2009, un court ro­man a fait sen­sa­tion à Mos­cou. Cen­tré sur un per­son­nage d’édi­teur gang­ster ama­teur de poé­sie, le livre est une sa­tire noire, ab­surde, caus­tique et très bien in­for­mée de la cor­rup­tion et des ma­chi­na­tions po­li­tiques de la Rus­sie post­so­vié­tique, le tout agré­men­té de col­lages et de ré­fé­rences lit­té­raires.

Si Oko­lo­no­lia, ou « Proche de zé­ro », qui avait pour sous­titre Gang­sta Fic­tion dans l’édi­tion russe, a fait sen­sa­tion, c’est en rai­son de l’iden­ti­té de son au­teur, un in­con­nu du nom de Na­tan Dou­bo­vits­ki. On a très vite sus­pec­té (non sans l’aide d’un tuyau ano­nyme four­ni par son édi­teur au quo­ti­dien Ve­do­mos­ti de Saint­Pé­ters­bourg) qu’il s’agis­sait du pseu­do­nyme de Vla­di­slav Sour­kov, alors chef ad­joint de l’ad­mi­nis­tra­tion pré­si­den­tielle. Cet idéo­logue du Krem­lin était sans doute à l’époque le deuxième ou troi­sième homme le plus puis­sant du pays. C’est Sour­kov, tour à tour qua­li­fié de po­lit­te­kh­no­log ou « sor­cier de la com’ » 1, d’« émi­nence grise » et de « ti­reur de fi­celles », qui avait créé et or­ches­tré la fa­meuse « dé­mo­cra­tie sou­ve­raine » chère à Vla­di­mir Pou­tine, la Rus­sie sta­bi­li­sée par la force, di­ri­gée d’en haut, faus­se­ment dé­mo­cra­tique et tou­jours pour­rie de l’in­té­rieur qu’Oko­lo­no­lia bro­carde fé­ro­ce­ment. Grâce à In­pa­tient Press, un pe­tit édi­teur au­da­cieux de Brook­lyn, « Proche de zé­ro » est dé­sor­mais dis­po­nible en an­glais. In­pa­tient Press ne tourne pas au­tour du pot et cré­dite Vla­di­mir Sour­kov comme au­teur.

Quan­ti­té d’hommes po­li­tiques écrivent des ro­mans, mais ra­re­ment des au­to­sa­tires aus­si dé­vas­ta­trices. Par­ta­gé entre l’éloge et la condam­na­tion, le do­cu­men­ta­riste Adam Cur­tis qua­li­fie Vla­di­slav Sour­kov de « hé­ros de notre temps » pour avoir réus­si à trans­for­mer la réa­li­té russe en « une ef­fa­rante pièce de théâtre en mu­ta­tion constante ». Et pour avoir four­ni, en quelque sorte, un mo­dèle ini­tial à la tac­tique mé­dia­tique de Do­nald Trump consis­tant à se­mer le chaos et la confu­sion. Et quel per­son­nage fas­ci­nant, per­vers et com­plexe émerge de la biographie de Sour­kov ! Un grand pro­pa­gan­diste du pou­voir aux vél­léi­tés ar­tis­tiques, un bras droit d’au­to­crate dou­blé d’un es­thète bo­hème, qui a pris des cours de théâtre dans les an­nées 1980 à l’Ins­ti­tut de la culture de Mos­cou (avant d’en être ex­clu à la suite d’une ba­garre).

Alors que l’URSS s’ef­fondre, Sour­kov di­rige la com­mu­ni­ca­tion de la banque Me­na­tep, la pre­mière so­cié­té de l’oli­garque Mi­khaïl Kho­dor­kovs­ki, et c’est là qu’il ren­contre sa femme, Na­ta­lia. Peu après, il prend la di­rec­tion d’une éphé­mère as­so­cia­tion des pu­bli­ci­taires russes. Après une nou­velle ten­ta­tive pour tra­vailler avec Kho­dor­kovs­ki, qui vient d’ac­qué­rir le géant des hy­dro­car­bures Iou­kos dans les an­nées 1990 (une af­faire mau­dite qui le condui­ra en pri­son après l’of­fen­sive lan­cée par Pou­tine contre les oli­garques du­rant la dé­cen­nie sui­vante), Sour­kov re­joint Al­fa Bank, que l’on re­trouve au­jourd’hui dans le « dos­sier Trump » pour sa par­ti­ci­pa­tion pré­su­mée à l’in­gé­rence russe dans l’élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine de 2016 (ses di­ri­geants pro­testent vi­gou­reu­se­ment et

ont in­ten­té un procès en dif­fa­ma­tion). En­suite, il di­rige une grande chaîne de té­lé­vi­sion avant de mettre ses ta­lents de com­mu­ni­cant et de lob­byiste au ser­vice du pré­sident Elt­sine, puis de Pou­tine et de Med­ve­dev.

Même au gou­ver­ne­ment, Sour­kov trouve le temps d’écrire des ar­ticles sur les films de Bol­ly­wood et le peintre Joan Miró dans l’élé­gante re­vue cultu­relle Rouss­ki Pio­ner 2, qui pu­blie­ra « Proche de zé­ro » dans un nu­mé­ro spé­cial. Sour­kov a aus­si écrit les pa­roles de plu­sieurs chan­sons du groupe russe de rock Aga­ta Kris­ti (plus tard, leur lea­der pour­sui­vra en jus­tice un cri­tique mu­si­cal qui l’avait trai­té de « ca­niche de Sour­kov »). L’homme ne cache pas son ad­mi­ra­tion pour la fi­gure du gans­ta rap Tu­pac Sha­kur et peut ci­ter par coeur des poèmes d’Al­len Gins­berg, quoique avec un ac­cent russe à cou­per au cou­teau. Dans son vaste bu­reau du Krem­lin, les por­traits de Pou­tine et de Med­ve­dev cô­toient des pho­tos de Jorge Luis Borges, de John Len­non, de Che Ge­va­ra et de Jo­seph Brod­sky jeune, ain­si que de Tu­pac en sweat à ca­puche, d’Oba­ma pen­sif et de Bis­marck maus­sade.

Dans ses cos­tumes Er­me­ne­gil­do Ze­gna an­thra­cite bien cou­pés, Sour­kov a un peu l’al­lure de Ro­wan At­kin­son, l’ac­teur de Mr. Bean, mais en plus frin­gant. Cet homme im­pé­né­trable est consi­dé­ré – et sur­tout se consi­dère lui­même – comme un gé­nie créa­tif. Son drame, écrivent les jour­na­listes Zoïa Sve­to­va et Ie­gor Mos­tov­sh­chi­kov dans le ma­gis­tral por­trait qu’ils ont bros­sé de lui dans le ma­ga­zine russe The New Times, est qu’il s’ima­gine meilleur et plus in­tel­li­gent que ses pa­trons, même s’« il joue tou­jours les se­conds rôles ».

En 2005, le per­son­nage de Sour­kov a ac­quis un de­gré de com­plexi­té sup­plé­men­taire quand ce­lui­ci a ré­vé­lé dans un en­tre­tien à l’heb­do­ma­daire al­le­mand Der Spie­gel que son père était tchét­chène. Con­trai­re­ment à ce que di­sait sa biographie of­fi­cielle, l’émi­nence grise de Pou­tine avait vé­cu les cinq pre­mières an­nées de sa vie dans un vil­lage près de Groz­ny. Né sous le nom d’As­lam­bek Dou­daïev en 1962 (ou 1964), Vla­di­slav prend le nom de jeune fille de sa mère russe après que son père a aban­don­né la fa­mille en Tchét­ché­nie. Puis le jeune Sour­kov et sa mère s’ins­tallent près de Ria­zan, dans l’ouest de la Rus­sie. Ain­si, le fu­tur ma­rion­net­tiste du Krem­lin ap­prend très vite ce que c’est que de chan­ger d’iden­ti­té. Son vil­lage na­tal, Dou­ba­Iourt, se­ra plus tard ra­sé par les bom­bar­de­ments russes lors des guerres fé­roces que Mos­cou li­vre­ra contre les sé­pa­ra­tistes tchét­chènes. Par un de ces pa­ra­doxes ty­pi­que­ment sour­ko­viens, il va de­ve­nir le prin­ci­pal dé­fen­seur de Ram­zan Ka­dy­rov, l’homme fort de la Tchét­ché­nie dans l’en­tou­rage de Pou­tine. An­cien re­belle, Ram­zan Ka­dy­rov de­vien­dra ain­si un al­lié es­sen­tiel de Mos­cou dans sa lutte contre l’ex­tré­misme is­la­miste dans cette ré­pu­blique du Cau­case qu’il conti­nue de gé­rer d’une main de fer. Dans une note de 2007, l’agence de ren­sei­gne­ment pri­vée Strat­for, éta­blie aux États­Unis, juge Sour­kov « dé­nué de tout scru­pule et d’un op­por­tu­nisme ex­tra­or­di­naire et pa­tho­lo­gique ».

Sour­kov a dé­men­ti être Na­tan Dou­bo­vits­ki dans les co­lonnes de Rouss­ki Pio­ner et il conti­nue mol­le­ment à le faire, même s’il se trouve que le nom de jeune fille de son épouse est Dou­bo­vits­kaïa. Ce ca­nu­lar fla­grant (cer­tains af­firment que Sour­kov était lui­même la source du tuyau ano­nyme four­ni à Ve­do­mos­ti) fait pen­ser à ce qu’Adam Cur­tis consi­dère comme un trait ca­rac­té­ris­tique de la tac­tique po­li­tique de Sour­kov : faire sa­voir ce qu’il fait. Par exemple, il va sou­te­nir of­fi­ciel­le­ment des ONG de dé­fense des droits de l’homme tout en pi­lo­tant et en fi­nan­çant des groupes de jeunes pa­triotes pro­Pou­tine qui vont s’en prendre à ces mêmes ONG. « Ré­sul­tat, per­sonne ne peut dé­mê­ler le vrai du faux », dit Cur­tis dans son do­cu­men­taire de 2016, Hy­perNor­ma­li­sa­tion.

« Proche de zé­ro » s’ouvre sur un per­son­nage li­sant à haute voix un texte qu’il es­saie de vendre – un de ces ré­cits et poèmes qui sur­gissent tout à coup dans le ro­man. Ce texte s’ins­pire for­te­ment de Borges et de son per­son­nage qui écrit sans le sa­voir la co­pie exacte d’un livre exis­tant – dans le cas pré­sent, une dys­to­pie d’Ev­gué­ni Za­mia­tine, écri­vain so­vié­tique du dé­but du xxe siècle. Le plu­mi­tif, de sur­croît, est un forcené à l’al­lure de loup­ga­rou nom­mé Vic­tor O., une al­lu­sion lim­pide à Vik­tor Ole­go­vitch Pe­le­vine, l’un des grands sa­ti­ristes russes contem­po­rains dont les oeuvres sont ré­gu­liè­re­ment vi­li­pen­dées par les groupes de jeunes pro­Pou­tine sou­te­nus par Sour­kov. Le ton de « Proche de zé­ro » est ain­si don­né d’em­blée : le ro­man va, du dé­but à la fin, se nour­rir de ses jeux de piste lit­té­raires. Ses 46 pe­tits cha­pitres sont truf­fés d’al­lu­sions et de ci­ta­tions.

L’ac­qué­reur du ré­cit de Vic­tor O. se trouve être le gang­ster du sous­titre du livre, un homme d’âge mûr, un peu désa­bu­sé, an­cien rat de bi­blio­thèque nom­mé Ié­gor Sa­mo­kho­dov. Ié­gor s’est en­ri­chi grâce à l’écri­ture, qui était une af­faire lu­cra­tive dans les an­nées chao­tiques qui ont sui­vi la chute de l’URSS. Des bandes ar­mées se font dé­sor­mais la guerre pour des im­pri­més, nou­veaux, an­ciens ou contre­faits, comme les car­tels le font avec la co­caïne et l’hé­roïne. Il s’agit là d’une plai­san­te­rie caus­tique qui met en re­gard la vé­né­ra­tion des Russes pour la lit­té­ra­ture dans les der­nières an­nées de l’URSS et le pillage au­quel se sont li­vrés les oli­garques dans les an­nées 1990.

Ié­gor exerce donc son mé­tier d’édi­teur comme s’il était un tra­fi­quant de drogue, et l’arme à feu fait par­tie de sa pa­no­plie pro­fes­sion­nelle. Nous le voyons faire sa tour­née des po­potes. Il sou­tire des vers à un poète car­bu­rant à la vod­ka pour les four­nir à un client, un gou­ver­neur de ré­gion, qui les pu­blie­ra sous son nom ; il dis­cute af­faires dans un sau­na avec un tueur à gages ob­sé­dé par la re­li­gion qui col­lec­tionne des nou­velles et autres for­mats courts ; il signe un contrat avec une vieille ac­trice aux am­bi­tions lit­té­raires alors qu’elle se pré­lasse dans son bain mous­sant. Pen­dant ce temps, de jeunes ter­ro­ristes à la fois rus­so­philes et dji­ha­distes fa­briquent des bombes et par­ti­cipent à des contro­verses théo­lo­giques, ce qui ne manque pas d’abou­tir à un face­àface ar­mé digne d’un film de Ta­ran­ti­no.

Vu l’iden­ti­té pré­su­mée de l’au­teur de « Proche de zé­ro », le lec­teur se met à jouer avec une cer­taine fé­bri­li­té les dé­tec­tives à la re­cherche de preuves et d’in­dices d’un ro­man à clé, de pistes me­nant à l’émi­nence grise. On tombe sur cer­tains in­dices évi­dents, comme le fait que Ié­gor tra­vaille dans la com’ pour ar­ron­dir ses fins de mois. Il achète le si­lence d’un jour­na­liste cri­tique à l’égard de son client gou­ver­neur ou or­ga­nise des dé­bats po­li­tiques tru­qués à la té­lé­vi­sion. Ié­gor est aus­si dé­crit comme étant « peut­être le pre­mier dans ce pays ra­ciste qu’est la Rus­sie à com­prendre les gros mots des rap­peurs amé­ri­cains ». Et puis, il y a l’évo­ca­tion de l’en­fance pro­vin­ciale de Ié­gor, qui semble concor­der avec celle de Sour­kov après son dé­part de Tché­ tché­nie, entre une mère cé­li­ba­taire et une grand­mère éner­gique (ici, une bouilleuse de cru clan­des­tine nom­mée An­to­ni­na Pav­lov­na, « comme Tche­khov »).

Igor Fe­do­ro­vitch, un autre per­son­nage du ro­man, apos­trophe Ié­gor ain­si : « Tout t’in­dif­fère, rien ne t’émeut, parce que tout au­tour de toi est in­si­gni­fiant et fu­tile. Il fau­drait quelque chose de vrai­ment gran­diose pour te faire vi­brer. Quelque chose de si énorme que le monde en­tier pa­raî­trait ri­qui­qui. » C’est peut­être Sour­kov s’adres­sant à son re­flet dans le mi­roir.

« Proche de zé­ro » se clôt par un af­fron­te­ment entre Ié­gor et un en­ne­mi dé­ment, sans que l’on sache si tout ce­la est réel ou ima­gi­né par le per­son­nage. Ce qui est clair, c’est qu’il s’agit d’un pas­tiche de la scène de ven­geance de Humbert Humbert dans Lo­li­ta. Cer­tains cri­tiques com­plai­sants se sont d’ailleurs ex­ta­siés de­vant le style « na­bo­ko­vien » de « Proche de zé­ro ». L’écri­ture est in­con­tes­ta­ble­ment sa­vou­reuse et vive, par­fois ly­rique, le ton mor­dant et la sa­tire per­çante. Les quelques pas­sages por­teurs d’une émo­tion au­then­tique co­ha­bitent avec l’in­dis­pen­sable dose de cy­nisme russe. « C’est exac­te­ment le genre de livre que les groupes de jeunes de Sour­kov brûlent sur la place Rouge », no­tait le jour­na­liste bri­tan­nique d’ori­gine russe Peter Po­me­rant­sev dans la Lon­don Re­view of Books 3.

En Rus­sie, « Proche de zé­ro » a sus­ci­té toutes sortes de ré­ac­tions, al­lant de l’ad­mi­ra­tion au mé­pris. Le réa­li­sa­teur ul­tra­na­tio­na­liste et pro­Pou­tine Ni­ki­ta Mi­khal­kov, au­teur de So­leil trom­peur, a en­cen­sé le ro­man, le qua­li­fiant de « chef­

d’oeuvre… un livre comme on n’en avait ja­mais vu de­puis Le Maître et Mar­gue­rite ». Un autre cri­tique ri­ca­nait dans les pages de Rouss­ki Pio­ner : « Il est clair que l’au­teur n’a rien à dire. Alors il fait le pitre. Il n’y a rien der­rière toutes ces pa­ra­phrases, re­dites, ra­bâ­chages… C’est un pseu­do­ro­man ou un épou­van­tail. »

Le cri­tique en ques­tion était na­tu­rel­le­ment Vla­di­slav Sour­kov lui­même, si­gnant de son vé­ri­table nom. Peu après, il chan­gea d’avis et dé­cla­ra, lors d’un évé­ne­ment or­ga­ni­sé par Rouss­ki Pio­ner, que « Proche de zé­ro » était un « su­perbe ro­man ». Il n’avait, de son aveu, ja­mais rien lu d’aus­si bon. Alors, pour re­prendre les termes de Cur­tis, la­quelle des deux opi­nions était vraie et la­quelle fausse ? Un bel en­tre­lacs d’épines, au­rait dit Humbert Humbert. L’his­toire ne s’ar­rête pas là : en 2011, « Proche de zé­ro » a été adap­té au théâtre par le met­teur en scène Ki­rill Se­re­bren­ni­kov, une co­que­luche de l’avant­garde. Sour­kov s’est poin­té à une des re­pré­sen­ta­tions (Se­re­bren­ni­kov est au­jourd’hui in­cul­pé dans une af­faire de dé­tour­ne­ment de fonds pu­blics plus que dou­teuse. As­si­gné à ré­si­dence, il n’a pas pu as­sis­ter à pre­mière de son bal­let très contro­ver­sé consa­cré au dan­seur étoile Ru­dolf Nou­reev).

En 2011 est pa­ru un deuxième ro­man de Dou­bo­vits­ki, « Ma­shin­ka et Ve­lik », du nom de deux ado­les­cents qui sont as­sas­si­nés dans le ré­cit. Ce livre a éga­le­ment fait sen­sa­tion. Un cri­tique de re­nom a par­lé de « por­trait dé­vas­ta­teur d’une Rus­sie qui s’at­taque à ses propres en­fants ». Ne re­ven­di­quant pas cette fois non plus la pa­ter­ni­té du livre, Sour­kov s’ex­ta­siait dans une in­ter­view : « C’est le der­nier livre que je lis de ma vie. Je ne peux pas. […] Les autres ne lui ar­rivent pas à la che­ville. »

Puis, dé­but 2014, en pleine in­ter­ven­tion clan­des­tine de la Rus­sie en Cri­mée et dans l’est de l’Ukraine, Na­tan Dou­bo­vits­ki a pu­blié une éton­nante nou­velle dys­to­pique, Bez Ne­ba (« Sans ciel »). L’ac­tion se si­tue pen­dant la Cin­quième Guerre mon­diale, un conflit « non li­néaire » entre des al­liances mul­tiples, confuses et sans cesse chan­geantes. Le com­bat phy­sique n’est qu’une phase de cette guerre, mais il a ef­fa­cé le ciel au­des­sus du vil­lage du nar­ra­teur. Ou bien les sur­vi­vants ne sont plus ca­pables que de per­ce­voir la réa­li­té en deux di­men­sions. C’est « oui » ou « non », « noir » ou « blanc ». Et ces sur­vi­vants en 2D, nous pré­vient le nar­ra­teur, cher­che­ront à se ven­ger de la ville qui a re­fu­sé de les ac­cueillir. C’est un ré­cit in­quié­tant, dé­ran­geant – d’au­tant plus que nous avons des rai­sons de pen­ser que c’est l’homme qui a ima­gi­né les opé­ra­tions « non li­néaires » russes en Cri­mée et dans le Don­bass qui re­late cette his­toire, par l’in­ter­mé­diaire des vic­times. « Sans ciel » est­il un autre élé­ment re­tors de cette stra­té­gie non li­néaire ?

Sour­kov fut ré­tro­gra­dé aux Af­faires éco­no­miques en 2011, après que les ma­ni­fes­ta­tions contre le troi­sième man­dat de Pou­tine eurent mon­tré les li­mites des stra­ta­gèmes de « dé­mo­cra­tie di­ri­gée », qui furent écar­tés au pro­fit de la ré­pres­sion bru­tale. Cu­rieu­se­ment, ou tout sim­ple­ment fi­dèle à lui­même, Sour­kov dé­cla­ra que les ma­ni­fes­tants étaient « par­mi les meilleurs élé­ments de la so­cié­té russe » et que lui­même était « trop dé­tes­table pour ce meilleur des mondes ». En 2013, il dé­mis­sion­na du gou­ver­ne­ment après avoir été mis en cause dans des af­faires de cor­rup­tion dont il fut par la suite blan­chi. On le vit pê­cher avec Ka­dy­rov en Tchét­ché­nie, puis Pou­tine le rap­pe­la au­près de lui comme conseiller spé­cial sur les ques­tions ukrai­niennes son rôle dans l’an­nexion de la Cri­mée lui a va­lu de faire par­tie des per­son­na­li­tés russes frap­pées de sanc­tions par les États­Unis en 2014.

Au­jourd’hui, Sour­kov fait par­ler de lui dans les mé­dias amé­ri­cains en tant que re­pré­sen­tant de Pou­tine dans les pour­par­lers avec Wa­shing­ton sur le sort de l’est de l’Ukraine. En Rus­sie, sa pro­prié­té au sein d’un com­plexe ré­si­den­tiel sé­cu­ri­sé pour oli­garques des en­vi­rons de Mos­cou est une cible de l’of­fen­sive an­ti­cor­rup­tion me­née par l’op­po­sant Alexeï Na­val­ny. Dans une vidéo pro­duite par ce der­nier et très par­ta­gée sur In­ter­net, on peut voir son épouse, Na­ta­lia Dou­ bo­vits­kaïa, avec ses amies à une gar­den par­ty où elles portent toutes des cos­tumes et des per­ruques de l’époque de Ma­rie­An­toi­nette.

Comment un lec­teur non russe doi­til abor­der « Proche de zé­ro » ? J’ai de­man­dé con­seil à des Russes. La jour­na­liste Ma­sha Ges­sen n’a pas lu le ro­man. « De­vrais­je ? » m’a­t­elle de­man­dé. Je lui ai ré­pon­du que je trou­vais Sour­kov fas­ci­nant et su­prê­me­ment in­tel­li­gent. « Au­cun d’entre eux n’est in­tel­li­gent », a­t­elle ré­tor­qué. Ma­ria Alio­khi­na, des Pus­sy Riot, a été éton­née lorsque j’ai men­tion­né « Proche de zé­ro » lors du dé­bat après sa re­pré­sen­ta­tion à New York avec la troupe du Théâtre libre de Minsk, in­ter­dit de scène en Bié­lo­rus­sie. « Ça ne m’in­té­resse pas de le lire, je n’en ai pas en­vie », a­t­elle ré­pon­du. On peut la com­prendre : lors­qu’elle a été ar­rê­tée et pla­cée en dé­ten­tion avec deux autres membres de Pus­sy Riot après leur per­for­mance punk dans la ca­thé­drale Saint­Sau­veur de Mos­cou, en 2012, c’est Sour­kov qui était char­gé des ques­tions re­li­gieuses au gou­ver­ne­ment. J’ai aus­si en­voyé un cour­riel au ro­man­cier Vla­di­mir So­ro­kine, dont les sa­tires au vi­triol contre le ré­gime ont été, comme celles de Pe­le­vine, at­ta­quées par les groupes na­tio­na­listes de jeunes mis en place par Sour­kov. « Oui, m’at­il ré­pon­du de Ber­lin, où il ré­side ac­tuel­le­ment, on dit que c’est un livre de Sour­kov, et c’est peut­être vrai. J’ai lu une ving­taine de pages, et ça m’a suf­fi. C’est de la lit­té­ra­ture de se­conde main. Il n’y a pas d’es­pace, pas d’air. Juste une ten­ta­tive d’écrire un “ro­man post­mo­derne contem­po­rain”. C’est ra­soir. »

Quant au réa­li­sa­teur Adam Cur­tis, il n’a pas en­core lu « Proche de zé­ro » mais compte le faire. Dans la suite d’Hy­perNor­ma­li­sa­tion qu’il tourne en ce mo­ment, il éta­blit un lien entre les en­torses à la réa­li­té de Trump et l’homme qui a théâ­tra­li­sé la po­li­tique russe. C’est à cet homme que l’on doit, se­lon toute vrai­sem­blance, Na­tan Dou­bo­vits­ki et sa gang­sta fic­tion.

Vla­di­slav Sour­kov : un grand pro­pa­gan­diste du pou­voir aux vél­léi­tés ar­tis­tiques, un bras droit d’au­to­crate dou­blé d’un es­thète bo­hème (ici avec Vla­di­mir Pou­tine au Krem­lin en 2007).

LE LIVRE Al­most Ze­ro (« Proche de zé­ro »), de Vla­di­slav Sour­kov (sous le nom de Na­tan Dou­bo­vits­ki). Tra­duit du russe en an­glais par Ni­no Go­ji et Nas­tya Va­len­tine, In­pa­tient Press, 2017. L’AU­TEUR Na­tan Dou­bo­vits­ki se­rait le pseu­do­nyme de Vla­di­slav...

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.