LES DÉMONS DE ZAKHAR PRILEPINE

L’un des au­teurs russes les plus en vue com­bat de­puis l’été 2016 au cô­té des sé­pa­ra­tistes de l’est de l'Ukraine. Il a même le grade de com­man­dant, et il s’en ex­plique.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - ALEXANDRE LÉ­VY

Ceux du Don­bass. Chro­nique d’une guerre en cours, de Zakhar Prilepine

O «n ne sait trop que faire avec Prilepine, dans quelle ca­té­go­rie le clas­ser. En Rus­sie, on n’a pas vrai­ment de pré­cé­dent dans ce do­maine », écri­vait en 2007 le jour­na­liste et cri­tique lit­té­raire Dmi­tri By­kov en in­tro­duc­tion à l’édi­tion russe du Pé­ché (tra­duit en fran­çais en 2009 aux Édi­tions des Syrtes). Ce re­cueil de nou­velles et de poèmes ne fai­sait que confir­mer l’im­pres­sion lais­sée par ses pré­cé­dents livres, Pa­tho­lo­gies (Édi­tions des Syrtes, 2007) et San’kia (Actes Sud, 2009) : le jeune Zakhar Prilepine, an­cien membre des Omon, les forces spé­ciales du mi­nis­tère de l’In­té­rieur, était un vé­ri­table ov­ni sur la scène lit­té­raire russe. Au­tant par son style à la fois sen­sible et per­cu­tant – Em­ma­nuel Car­rère le com­pare à un Phi­lippe Djian « qui au­rait connu la guerre » – que par sa dé­gaine de com­man­do, crâne ra­sé et re­gard per­çant, sur­gi du fin fond de la glou­bin­ka, cette Rus­sie des pro­fon­deurs, pro­vin­ciale et rude, si loin des fastes de Mos­cou et Saint-Pé­ters­bourg. De­puis, beau­coup d’eau a cou­lé sous les ponts. L’en­fant ter­rible des lettres russes, né dans un pe­tit vil­lage près de Ria­zan, qui avait ra­con­té de ma­nière si sin­cère et crue l’en­fer des en­ga­gés dans la guerre en Tchét­ché­nie, ce Viet­nam de la Rus­sie mo­derne, a pris de l’épais­seur. Au propre comme au fi­gu­ré. Tra­duit dans une ving­taine de langues, il est aus­si de­ve­nu une ins­ti­tu­tion dans son pays. Aus­si­tôt pu­bliés, ses livres sont ré­édi­tés et raflent tout ce que la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie at­tri­bue au­jourd’hui de « prix lit­té­raires na­tio­naux », et ils sont lé­gion. L’au­teur noir­cit aus­si ré­gu­liè­re­ment les co­lonnes des grands jour­naux de Mos­cou, il a sa propre émis­sion de té­lé­vi­sion (« Le­çons de russe ») sur la très po­pu­laire chaîne NTV et ap­pa­raît ré­gu­liè­re­ment sur les pla­teaux d’autres émis­sions tout aus­si re­gar­dées. En 2014, il est de­ve­nu nu­mé­ro 3 du clas­se­ment de « l’écri­vain le plus po­pu­laire de Rus­sie », éta­bli par les mé­dias, avant d’en prendre la tête en 2017.

Pa­ru en Rus­sie en 2014, son der­nier ro­man, Oby­tel ’ (que l’on peut tra­duire par « sanc­tuaire » ou « mo­nas­tère »), pu­blié en France en oc­tobre 2017 chez Actes Sud sous le titre L’Ar­chi­pel des So­lov­ki, est une fresque ma­gis­trale, sur plus de 800 pages, sur la vie dans le pre­mier gou­lag russe. De ma­nière très trou­blante, l’au­teur dé­crit comment les bour­reaux y de­viennent des vic­times et vice ver­sa. Son per­son­nage prin­ci­pal, Ar­tiom, en­tre­tient une re­la­tion tor­ride avec Ga­lia, jeune com­mis­saire tché­kiste. Plé­bis­ci­té par le pu­blic et les mé­dias – y com­pris la très of­fi­cielle agence d’État Ria No­vos­ti, qui a qua­li­fié son au­teur de « Ste­phen King du gou­lag » –, L’Ar­chi­pel des So­lov­ki a rem­por­té la ré­com­pense lit­té­raire le plus convoi­tée du pays, le prix du Grand Livre russe, do­té de 3 mil­lions de roubles (près de 43 000 eu­ros), et se­ra bientôt adap­té en sé­rie té­lé­vi­sée. L’an­née 2014 res­te­ra, vi­si­ble­ment, comme une an­née char­nière dans la vie de Zakhar Prilepine. Écri­vain en­ga­gé de­puis ses dé­buts, Prilepine s’en pre­nait ré­gu­liè­re­ment à Vla­di­mir Pou­tine, dé­non­çant le sys­tème clien­té­liste qu’il avait mis en place. À ce titre, comme de nom­breux autres « nats­bols » (mi­li­tants du sul­fu­reux Par­ti na­tio­nal-bol­ché­vique, fon­dé par son men­tor Édouard Li­mo­nov), l’écri­vain avait re­joint à par­tir de 2010 l’al­liance hé­té­ro­clite contre le pou­voir, réunis­sant aus­si bien les pa­triotes na­tio­na­listes que les li­bé­raux. Au­jourd’hui, il conspue ces der­niers, à com­men­cer par leur lea­der, le très mé­dia­tique Alexeï Na­val­ny, et consi­dère que, faute de mieux, Vla­di­mir Pou­tine est « l’homme qu’il faut » à la Rus­sie. Entre-temps, il y a eu l’an­nexion de la Cri­mée, un évé­ne­ment qui de­vien­dra ra­pi­de­ment une ligne de par­tage, puis un fos­sé in­fran­chis­sable, dans les cercles in­tel­lec­tuels russes entre les (rares) dé­trac­teurs de la po­li­tique du Krem­lin en Ukraine et l’im­mense ma­jo­ri­té de ses par­ti­sans. « Je ne com­prends pas

Pour bon nombre de ses confrères écri­vains, il est de­ve­nu tout sim­ple­ment in­fré­quen­table.

comment on peut être un écri­vain russe et pro­tes­ter contre le re­tour de la Cri­mée dans le gi­ron russe. Et comment on peut ne pas avoir de la com­pas­sion à l’égard des ha­bi­tants de l’est de l’Ukraine » es­time-t-il. Mais Zakhar Prilepine n’est pas du genre à se conten­ter de com­pa­tir. L’homme s’en­gage, d’abord comme « cor­res­pon­dant de guerre » au Don­bass, puis comme « hu­ma­ni­taire » et, en­fin, de­puis 2016, comme mi­li­taire, com­man­dant ad­joint d’une uni­té spé­ciale de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Do­netsk (DNR) et conseiller au­près d’Alexandre Za­khar­chen­ko, le « pré­sident » de cette en­ti­té sé­pa­ra­tiste. Il porte dé­sor­mais l’uni­forme et pose vo­lon­tiers, ar­mé jus­qu’aux dents, avec ses re­bya­ta – les pe­tits gars du ré­gi­ment. À l’été 2017, ses quatre en­fants et son épouse viennent le re­joindre à Do­netsk. Pour qu’ils puissent faire l’ex­pé­rience de la « vraie vie » et « y ren­con­trer des gens ex­tra­or­di­naires, que l’on ne trouve plus que dans les livres », dit-il. Et c’est dans cette ville, ré­gu­liè­re­ment bom­bar­dée par l’ar­mée ukrai­nienne, qu’il va épou­ser en grande pompe sa femme pour la se­conde fois lors d’un of­fice re­li­gieux au­quel ont été conviés ses com­bat­tants ain­si que tout le gra­tin po­li­tique de la DNR. Le ca­deau fait à la ma­riée est à l’ave­nant : un pis­to­let au­to­ma­tique.

Bien évi­dem­ment, ce­la n’a pas été sans consé­quences. Le par­quet de Kiev pour­suit Zakhar Prilepine pour « par­ti­ci­pa­tion et fi­nan­ce­ment d’une en­tre­prise ter­ro­riste » ; les au­to­ri­tés ukrai­niennes ont aus­si ten­té, en vain, de l’ins­crire sur la liste rouge d’In­ter­pol. Son cas est re­mon­té jus­qu’aux oreilles du Krem­lin, qui a tou­jours nié la pré­sence de mi­li­taires russes en Ukraine. « Cer­tains de nos res­sor­tis­sants, comme ceux d’autres pays du monde, se trouvent ef­fec­ti­ve­ment dans ces ré­pu­bliques non re­con­nues. Ils y sont pour toutes sortes de rai­sons : par convic­tion, en sui­vant leur coeur ou autre. C’est un fait, nous le consta­tons, mais je ne sou­haite pas faire de com­men­taires là­des­sus », a ad­mis le porte-pa­role de Vla­di­mir Pou­tine, in­ter­ro­gé sur le nou­vel emploi de Zakhar Prilepine. Ses amis li­bé­raux ont failli en re­vanche s’étran­gler en dé­cou­vrant la mue de leur an­cien ca­ma­rade de lutte. Pour bon nombre de ses confrères écri­vains, il est de­ve­nu tout sim­ple­ment in­fré­quen­table. Beau­coup re­fusent même de par­ti­ci­per au moindre évé­ne­ment lit­té­raire au­quel il se­rait as­so­cié. L’ami­tié avec Dmi­tri By­kov, qui avait sa­lué sa prose « vi­ta­mi­née », son « cou­rage » et sa « ten­dresse sans fin », fait aus­si par­tie du pas­sé. Dé­sor­mais, Zakhar Prilepine est pas­sé du cô­té obs­cur de la force. De grands noms de la lit­té­ra­ture russe ont dit leur ef­fa­re­ment, mais l’in­té­res­sé n’en a cure : « À Do­netsk, je ne peux pas faire deux pas dans la rue sans que quel­qu’un vienne me sa­luer, m’em­bras­ser. Je suis cer­tai­ne­ment, après le pré­sident, la per­sonne la plus connue de la ré­pu­blique. Qu’est-ce que j’en ai à ci­rer de ce qu’un Bo­ris Akou­nine pense de moi ? » Peu sen­sible à ses ar­gu­ments, Wied­ling, l’agence lit­té­raire al­le­mande qui gère ses droits à l’étran­ger, a dé­ci­dé de ne plus le re­pré­sen­ter. Sur son site, la no­tice sur l’au­teur Prilepine ne semble pas avoir été ac­tua­li­sée de­puis le temps où il di­ri­geait

à Ni­j­ni Nov­go­rod le bu­reau ré­gio­nal du quo­ti­dien d’op­po­si­tion No­vaïa Ga­ze­ta. Au­jourd’hui, les res­pon­sables du jour­nal tiennent à pré­ci­ser qu’ils ne sou­haitent pas que le nom de la No­vaïa, dans la­quelle écri­vait la jour­na­liste as­sas­si­née Ana Po­lit­kovs­kaïa, soit as­so­cié d’une quel­conque ma­nière à Prilepine. « Je tiens de mon cô­té à pré­ci­ser que je ne suis pas, mais pas du tout d’ac­cord, avec ses textes non lit­té­raires », ren­ché­rit son édi­teur chez Actes Sud, Michel Par­fe­nov. Ce sta­tut de vrai-faux pa­ria des lettres semble amu­ser l’in­té­res­sé. De pas­sage à Pa­ris en fé­vrier pour les Jour­nées du livre russe, Prilepine a dé­fen­du avec la même verve son ro­man sur le camp des îles So­lov­ki (il y a tra­vaillé plus de huit ans, com­pul­sant des mil­liers de do­cu­ments d’ar­chives) et son re­cueil de chro­niques sur la guerre en Ukraine, Ceux du Don­bass, qui vient de pa­raître en fran­çais aux Édi­tions des Syrtes. Pro­blème : si dans le pre­mier cas nous avons, de l’avis de tous, un livre qui fe­ra date dans ce qu’on ap­pelle en Rus­sie la « lit­té­ra­ture des camps », his­sant son au­teur au rang des Sol­jé­nit­syne et des Cha­la­mov, dans le se­cond, il s’agit d’un fas­ti­dieux plai­doyer pro­russe, res­sas­sant tour à tour des ar­gu­ments et autres « faits al­ter­na­tifs » connus jus­qu’à la nau­sée par les fa­mi­liers de la pro­pa­gande du Krem­lin. Sans sur­prise, Zakhar Prilepine nous re­tourne le com­pli­ment en pré­ci­sant qu’il a écrit ce livre en ré­ponse aux « mil­liers d’ar­ticles » pré­sen­tant le point de vue ukrai­nien en Oc­ci­dent. « J’ai pen­sé que ce­la vous in­té­res­se­rait de consi­dé­rer les évé­ne­ments sous un autre angle », pour­suit-il en re­mer­ciant la France, seul pays (avec la Ser­bie) à l’avoir tra­duit en Eu­rope.

Joëlle Du­blan­chet, sa fi­dèle tra­duc­trice en fran­çais – mais ce n’est pas à elle que l’on doit la ver­sion fran­çaise de Ceux du Don­bass –, a néan­moins l’im­pres­sion que l’his­toire se ré­pète. Elle se sou­vient comment, lors de la pa­ru­tion de Pa­tho­lo­gies en France, « les jour­na­listes fon­daient sur Prilepine pour l’in­ter­ro­ger sur la Tchét­ché­nie, sans prê­ter at­ten­tion à son ro­man ». « On peut fa­ci­le­ment pas­ser à cô­té d’un grand livre de Prilepine, tant les fron­tières entre l’image de l’écri­vain et de l’homme pu­blic sont brouillées. Et c’est bien dom­mage », es­time-t-elle.

Mais l’in­té­res­sé lui-même ne nous aide pas beau­coup. Il as­sume to­ta­le­ment cette dua­li­té, ali­gnant sans cil­ler les noms de ses illustres pré­dé­ces­seurs : Sten­dhal, Tol­stoï, Ro­main Ga­ry, He­ming­way… N’ont-ils pas, eux aus­si, à un mo­ment de leur vie d’écri­vain, com­bat­tu les armes à la main pour une cause ? « Être uni­que­ment un écri­vain me semble une ac­ti­vi­té pas­sa­ble­ment en­nuyeuse, dit-il. Je me sens par­fai­te­ment bien en uni­forme, parce que je ne triche pas. Ceux qui disent que je fais ça pour en faire des livres après, je les in­vite à pas­ser une heure avec moi dans une tran­chée sous le feu en­ne­mi. On peut y perdre un bras, une jambe, la vie. Ce n’est pas de la lit­té­ra­ture. » Mais, ad­met-il, il n’est pas ex­clu qu’il écrive un jour un ro­man ins­pi­ré de cet épi­sode ukrai­nien. Quand ? Il ne sait pas. « Tol­stoï, qui a com­bat­tu tout comme moi en Cri­mée et au Cau­case, a at­ten­du presque qua­rante ans avant d’écrire son Had­ji Mou­rat », ose-t-il.

La preuve, pour Joëlle Du­blan­chet, que tout ce­la n’est fi­na­le­ment que de la poudre aux yeux. « En Ukraine, il se fait une es­pèce de film. Il est tou­jours à la re­cherche de si­tua­tions et de per­son­nages hors du com­mun. Au fond, il reste un ro­man­cier », conclut-elle. La suite donc au pro­chain épi­sode.

— Ce texte a été écrit pour Books.

Ceux du Don­bass. Chro­niques d’une guerre en cours, de Zakhar Prilepine, tra­duit du russe par Mi­chèle d’Ar­sin, Édi­tions des Syrtes, 2018, 336 p., 22 €

« Être uni­que­ment un écri­vain me semble pas­sa­ble­ment en­nuyeux. » Le ro­man­cier russe Zakhar Prilepine com­mande de­puis 2016 une uni­té spé­ciale à Do­netsk, dans l'est de l'Ukraine.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.