HANTÉ PAR BELFAST

En 1981, le re­por­ter Gilles Fa­vier vou­lait cou­vrir un conflit. Le plus proche de Pa­ris était ce­lui de l'Ir­lande du Nord. Près de qua­rante ans plus tard, cette his­toire ne le lâche pas. Il rêve d’équi­li­brer sa vi­sion en s’im­mer­geant dans la com­mu­nau­té prot

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En 1981, le re­por­ter Gilles Fa­vier vou­lait cou­vrir un conflit. Le plus proche de Pa­ris était ce­lui d’Ir­lande du Nord. Près de qua­rante ans plus tard, cette his­toire ne le lâche pas.

Comme tout pho­to­graphe digne de ce nom, Gilles Fa­vier tient à rendre hom­mage aux confrères qui l’ont pré­cé­dé et dont les tra­vaux l’ont mar­qué. Sur l’Ir­lande du Nord, sa terre de pré­di­lec­tion, il se trouve qu’ils se pré­nomment tous comme lui : Gilles Ca­ron (qui a cou­vert les dé­buts du conflit et est dé­cé­dé en 1970) et Gilles Pe­ress. Il est même sûr d’avoir dor­mi à Belfast sur le ca­na­pé qui avait ac­cueilli dix ans plus tôt l’un des deux autres Gilles, vrai­sem­bla­ble­ment le se­cond.

Gilles Fa­vier dé­boule, lui, en Ir­lande du Nord un jour de 1981 pour se trou­ver lit­té­ra­le­ment « hap­pé » par un conflit qui dure dé­jà de­puis plus de dix ans. Il y dé­couvre une ville di­vi­sée, sur le qui-vive, et ses ha­bi­tants, dont cer­tains de­vien­dront des amis pour la vie. Le 24 mai pro­chain, ils se­ront bien évi­dem­ment à Pa­ris pour l’ou­ver­ture de son ex­po­si­tion re­tra­çant près de qua­rante ans de l’his­toire mou­ve­men­tée de leur pays, « de la mort de Bob­by Sands au Brexit », dit la pré­sen­ta­tion du livre qui pa­raît à la même oc­ca­sion. « Ils ont dé­jà ré­ser­vé leur billet d’avion et leur hô­tel », sou­rit-il.

Pour son pre­mier re­por­tage à Belfast, Gilles Fa­vier avait dû prendre un bus place de la Ma­de­leine, un fer­ry de nuit à Ca­lais, un train pour Londres pour ga­gner le nord de l’An­gle­terre, puis de nou­veau un fer­ry et un bus jus­qu’à la ca­pi­tale de l’Ir­lande du Nord. « Deux jours de voyage, le plus sou­vent sous la pluie, mais à un prix im­bat­table pour l’époque… » se sou­vient-il. En­fant de 68 – « je pen­sais que tout était pos­sible » –, Gilles tra­vaille alors le jour dans un pres­sing de la Côte d’Azur et dé­ve­loppe la nuit les né­ga­tifs du pho­to­graphe de la plage voi­sine. Le matin, il achète Li­bé et se jette sur les ar­ticles de Sorj Cha­lan­don, qu’il dé­coupe soi­gneu­se­ment et colle dans un ca­hier Ox­ford vert. Plus tard, ce der­nier lui don­ne­ra quelques conseils – « Va voir le Sinn Féin » –, et Ch­ris­tian Cau­jolle, le di­rec­teur du pre­mier ser­vice pho­to du jour­nal, une pré­cieuse lettre d’ac­cré­di­ta­tion. Gilles Fa­vier va ain­si dé­cou­vrir un conflit de basse in­ten­si­té, entre gué­rilla ur­baine et opération de main­tien de l’ordre sur fond de haine in­ter­con­fes­sion­nelle. Un conflit « très spé­cial », dit-il, dont la vio­lence et le nombre de morts (en­vi­ron

3500 entre 1969 et 2003) ne re­flètent pas for­cé­ment cette am­biance pe­sante, mor­ti­fère d’une ville pa­ra­ly­sée par la peur, di­vi­sée jus­qu’à la moindre ruelle entre ré­pu­bli­cains et loya­listes. Les pre­miers sont ca­tho­liques et pro-Du­blin, les se­conds pro­tes­tants et pro-Londres. C’était la guerre du « tit for tat », du coup pour coup, se sou­vient en­core Gilles Fa­vier : « Si l’IRA des­cen­dait un sol­dat bri­tan­nique le lun­di, on sa­vait que d’ici la fin de la se­maine les mi­lices loya­listes tue­raient, au ha­sard, un ca­tho­lique dans la rue. » À ce­la s’ajoute ce « culte des mar­tyrs », dont té­moignent jus­qu’à au­jourd’hui les fresques sur les murs de Belfast et qui, se­lon le pho­to­graphe, aura beau­coup contri­bué à at­ti­ser les braises du conflit.

À l’époque, la plu­part des jour­na­listes, no­tam­ment fran­çais, étaient sous le charme des ré­pu­bli­cains ca­tho­liques, « parce qu’ils étaient pauvres, sou­mis et se bat­taient contre un en­ne­mi beau­coup plus puis­sant ». Du coup, ces der­niers ont quelque peu « pha­go­cy­té notre vi­sion du conflit », re­con­naît au­jourd’hui avec une lu­ci­di­té rare Gilles Fa­vier. Il rêve dé­sor­mais de faire le même tra­vail d’im­mer­sion dans la com­mu­nau­té pro­tes­tante « parce que, eux aus­si, sont des Ir­lan­dais du Nord comme les autres ». À l’époque, on ne pou­vait pas avoir des amis dans les deux camps. Au­jourd’hui, le temps est peut-être ve­nu d’al­ler boire une bière de l’autre cô­té du mur.

LE LIVRE

Belfast, 1981-2017, de Gilles Fa­vier, Clé­men­tine de la Fé­ron­nière, 2018, 204 p., 39,90 €. En li­brai­rie le 15 mai.

L’AU­TEUR

Gilles Fa­vier est un pho­to­graphe fran­çais né en 1955. Il a col­la­bo­ré pen­dant trente ans à l’agence VU ain­si qu'au quo­ti­dien Li­bé­ra­tion et pri­vi­lé­gie les re­por­tages au long cours, en im­mer­sion com­plète. Il en­seigne la photographie à l’ETPA de Tou­louse et à l’ESJ Pro de Mont­pel­lier. De­puis 2006, il vit à Sète où il di­rige le fes­ti­val Ima­geSin­gu­lières. Son tra­vail sur Belfast se­ra ex­po­sé du 24 mai au 15 juillet 2018 à la ga­le­rie Clé­men­tine de la Fé­ron­nière, à Pa­ris.

« Ne les lais­sez pas mou­rir. » Mes­sage de sou­tien aux pri­son­niers gré­vistes de la faim sur Spring­field Road, haut lieu ré­pu­bli­cain de Belfast-Ouest.

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