LEÏLA SLIMANI SUPERSTAR

Le ro­man très noir qui a va­lu le Gon­court 2016 à la jeune Fran­çaise d’ori­gine ma­ro­caine est en passe de de­ve­nir un succès in­ter­na­tio­nal.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE -

Chanson douce, de Leïla Slimani

Phé­no­mène lit­té­raire s’il en est, Chanson douce a été tra­duit en dix-huit langues ; dix-sept autres tra­duc­tions se­raient sous presse. Prix Gon­court 2016, ce court ro­man tra­gique se se­rait ven­du à plus de 600000 exem­plaires en France. Ins­pi­rée de deux faits di­vers sur­ve­nus aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’his­toire est celle d’un couple de jeunes bo­bos pa­ri­siens qui confie ses deux en­fants à une nou­nou. Dans un ac­cès de dé­lire, celle-ci les tue avant de se tran­cher la gorge. My­riam, la ma­man, qui veut re­prendre son tra­vail d’avo­cate pé­na­liste, est d’ori­gine ma­ro­caine, comme la ro­man­cière, tan­dis que la nou­nou est une Fran­çaise pure souche (s’il en existe). Le père ne vou­lait pas d’une im­mi­grée. La scène san­glante est ra­con­tée à l’ou­ver­ture du livre, le reste est la mon­tée en puis­sance du drame. À une jour­na­liste du Guar­dian, Leïla Slimani ex­plique que si la nou­nou a com­mis ce geste, c’est par déses­poir : elle est « tout en bas de l’échelle so­ciale » ; quand elle em­mène les en­fants au jar­din, elle af­fronte sa so­li­tude car « elle ne parle pas la même langue que les autres femmes, elle ne vient ni d’Afrique ni d’Ukraine, elle n’ap­par­tient à nulle part et à per­sonne. Elle est une femme et elle est pauvre, elle n’est rien ». Cette femme s’ap­pelle Louise, comme Louise Wood­ward, une fille au pair an­glaise condam­née en 1997 pour l’ho­mi­cide in­vo­lon­taire d’un bé­bé de huit mois. Slimani a gar­dé en mé­moire un ar­gu­ment uti­li­sé par l’avo­cat de la dé­fense : si la mère, mé­de­cin, avait « te­nu à ce que ses en­fants soient en sé­cu­ri­té, elle au­rait dû res­ter à la mai­son ». C’est bien sûr l’autre di­men­sion du drame : la culpa­bi­li­té la­tente de la femme qui doit confier ses en­fants à quel­qu’un pour pou­voir tra­vailler. Le ro­man « sa­tis­fait tous les cau­che­mars de la classe moyenne sur le lâche sou­la­ge­ment de confier ses ga­mins aux bons soins de quel­qu’un », écrit The Eco­no­mist.

Le ro­man est in­ti­tu­lé Lul­la­by

(« Ber­ceuse ») dans l’édi­tion bri­tan­nique, The Per­fect Nan­ny (« La nou­nou par­faite ») dans l’édi­tion amé­ri­caine. La jour­na­liste Lau­ren Col­lins fait dans The New Yor­ker

une des­crip­tion en­thou­siaste du livre et de son au­teure, qu’elle a ren­con­trée à Pa­ris et sui­vie au Ma­roc, son pays d’ori­gine. Leïla Slimani est la fille d’un couple de la bour­geoi­sie culti­vée de Ra­bat, elle mé­de­cin, lui banquier. Leïla a fait hy­po­khâgne et Sciences-Po à Pa­ris et a com­men­cé une car­rière de jour­na­liste à Jeune Afrique. Elle s’est à son tour ma­riée à un banquier. Elle a un gar­çon de 6 ans, une fille de 1 an… et une nou­nou. Lau­ren Col­lins a été sub­ju­guée par la lec­ture de ce livre « ex­tra­or­di­naire ». D’abord en rai­son de son rythme, du sen­ti­ment de peur in­tense dont on ne se dé­livre qu’en le li­sant jus­qu’à la fin. Mais aus­si en rai­son de ses ré­so­nances so­ciales. La jour­na­liste du New Yor­ker, qui est elle-même une jeune mère, en­ceinte de sur­croît, s’est iden­ti­fiée à la ma­man. « Slimani tente d’éva­luer à leur juste prix les in­quié­tudes, les hy­po­cri­sies et les in­éga­li­tés qui naissent de la mar­chan­di­sa­tion de nos re­la­tions les plus in­times ». Elle confie à l’Amé­ri­caine : « Peu­ton tout ache­ter avec de l’ar­gent ? Peut-on, en ga­gnant bien sa vie, s’as­su­rer confort et li­ber­té ? Mais ce­la si­gni­fie-t-il aus­si que ceux qui n’en ont pas les moyens ne pour­ront ja­mais ac­qué­rir ce confort et cette li­ber­té ? ». La ma­man éprouve un sen­ti­ment de gêne à l’égard de Louise, si dé­mu­nie. Quand elle s’achète des fringues elle le cache. En­fant, Slimani aus­si avait une nou­nou, qui vi­vait à de­meure.

Tous les cri­tiques ne sont pas em­bal­lés par son livre. « Ce­la fe­ra un grand film mais ce n’est pas de la grande lit­té­ra­ture » juge The Eco­no­mist. Ce qui in­trigue le plus Amé­ri­cains et les Bri­tan­niques, c’est le sta­tut mé­dia­tique et po­li­tique que le prix Gon­court a va­lu à sa lau­réate. Le ma­ga­zine Elle l’a mise en cou­ver­ture avec le titre « Leïla Slimani superstar ». Ma­nuel Valls l’a ci­tée aux cô­tés de Hu­go, Beau­voir et Mo­dia­no. Em­ma­nuel Ma­cron lui a pro­po­sée d’être sa mi­nistre de la Culture et, après son re­fus, lui a confié le poste de « re­pré­sen­tante per­son­nelle du chef de l’État pour la fran­co­pho­nie ». Elle l’a ac­com­pa­gné en fé­vrier der­nier en Tunisie, pays où elle avait été briè­ve­ment in­car­cé­rée lors d’un re­por­tage pour Jeune Afrique au mo­ment du Prin­temps arabe. Vent de­bout contre le fon­da­men­ta­lisme mu­sul­man, elle as­sume de plus en plus un rôle de mi­li­tante. Elle a pu­blié à l’au­tomne der­nier un es­sai sur la mi­sère sexuelle au Ma­roc 1. C’était juste avant le dé­fer­le­ment de l’af­faire Wein­stein.

Chanson douce, de Leïla Slimani, Gal­li­mard, « Fo­lio », 2018.

Leïla Slimani. Son ro­man Chanson douce, a été tra­duit en dix-huit langues. Dix-sept autres édi­tions étran­gères sont en pré­pa­ra­tion.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.