DE LA PEUR À LA TERREUR

Un his­to­rien amé­ri­cain ana­lyse la Terreur ré­vo­lu­tion­naire de 1793-1794 à l’aune des émo­tions. De la peur en par­ti­cu­lier, qui semble avoir jus­ti­fié tous les ex­cès.

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Ana­to­mie de la terreur. Le Pro­ces­sus ré­vo­lu­tion­naire (1788-1793), de Ti­mo­thy Ta­ckett

uand on re­garde les chiffres de la Terreur, ils ne sont pas si ter­ribles. Entre 1793 et 1794, le Tri­bu­nal ré­vo­lu­tion­naire de Pa­ris en­voya 2 700 per­sonnes à l’écha­faud, et, à tra­vers l’en­semble de la France, le gou­ver­ne­ment fut res­pon­sable de la mort de 30000 à 40000 per­sonnes (ce qui in­clut les exé­cu­tions plus ou moins som­maires et les dé­cès dans les pri­sons, où les condi­tions de dé­ten­tion étaient sou­vent dé­plo­rables). Même en y ajou­tant (ce qui est contes­table) les morts de la guerre ci­vile en Ven­dée, soit 250000 à 300000per­sonnes, on reste très en des­sous des 1 500 000 vic­times fran­çaises des guerres na­po­léo­niennes (sans comp­ter les 4 mil­lions de vic­times à tra­vers l’Eu­rope). Très en des­sous aus­si, note Co­lin Jones dans The New York Re­view of Books, du nombre de morts cau­sés par la traite des Noirs (plu­sieurs mil­lions, là en­core). Et pour­tant c’est bien la Terreur, plus qu’au­cune autre pé­riode de l’his­toire de France, qui a lais­sé une em­preinte d’ef­froi et d’hor­reur in­éga­lée.

Dans l’ou­vrage qu’il lui consacre, le spé­cia­liste amé­ri­cain de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise Ti­mo­thy Ta­ckett rap­pelle que ce qui a cho­qué avec la Terreur, c’est le fait qu’elle fut mise en oeuvre par les mêmes in­di­vi­dus qui, quelques an­nées plus tôt, pro­cla­maient les prin­cipes des droits de l’homme. Comment est-on pas­sé de 1789 à 1793 ? Des es­poirs d’une éman­ci­pa­tion heu­reuse du genre hu­main aux four­nées de condam­nés conduits à la guillo­tine ? Deux cou­rants his­to­rio­gra­phiques s’op­posent de­puis plus de deux siècles : ce­lui qui ex­plique (et jus­ti­fie) la Terreur par les cir­cons­tances – elle au­rait été une ré­ac­tion à l’in­va­sion étran­gère et au sou­lè­ve­ment ven­déen et au­rait per­mis la sur­vie de la Ré­vo­lu­tion – et ce­lui qui consi­dère que la Terreur n’avait rien d’ac­ci­den­tel – elle se­rait le ré­sul­tat de la lo­gique même de la Ré­vo­lu­tion, de sa croyance aveugle dans le Pro­grès et la Rai­son, de sa vi­sion beau­coup trop abs­traite de l’homme et du monde. Ta­ckett se pro­pose de suivre une troi­sième voie. Pour lui, comme le rap­porte Ro­bert Za­rets­ky dans la Los An­geles

Re­view of Books, l’ex­pli­ca­tion de la Terreur ne se trouve pas dans « les his­toires po­li­tiques, in­tel­lec­tuelles et ins­ti­tu­tion­nelles tra­di­tion­nelles ». Il sou­haite in­tro­duire une nou­velle di­men­sion : les émo­tions et, par­mi elles, celle qui lui semble avoir joué un rôle mo­teur pen­dant toute cette pé­riode, la peur.

C’est elle, se­lon Ta­ckett, qui a trans­for­mé des in­di­vi­dus édu­qués et pé­tris des idéaux des Lu­mières en « ter­ro­ristes ». Bien qu’il s’en dé­fende, Ta­ckett est plus proche de la thèse des « cir­cons­tances » que de celle qui veut que le ver se soit dé­jà trouvé dans le fruit. Certes, il montre que la vio­lence a été pré­sente dès le tout dé­but de la Ré­vo­lu­tion, mais elle était condam­née par la classe di­ri­geante. (En 1791 en­core, Ro­bes­pierre pro­pose l’abo­li­tion de la peine de mort.) C’est à par­tir du mo­ment où la Ré­vo­lu­tion semble me­na­cée par les en­ne­mis de l’ex­té­rieur comme de l’in­té­rieur qu’on com­mence à ju­ger lé­gi­time le re­cours à des me­sures d’ex­cep­tion. Ta­ckett re­place au centre des mo­ti­va­tions ré­vo­lu­tion­naires la peur des conspi­ra­tions. Cel­le­ci est lar­ge­ment ir­ra­tion­nelle et confine sou­vent à la pa­ra­noïa (Ro­bes­pierre en est l’exemple le plus frap­pant), mais Ta­ckett ne re­met pas en cause la bonne foi de ceux qui en furent la proie. Le plus grand mas­sacre de la pé­riode, ce­lui de sep­tembre 1792 à Pa­ris, est ain­si dû avant tout à la crainte des sol­dats vo­lon­taires, sur le point de par­tir sur le front, de lais­ser der­rière eux des traîtres po­ten­tiels, sus­cep­tibles de s’en prendre à leur fa­mille. La réa­li­té de la me­nace sem­blait si cré­dible que, sur le coup, per­sonne ne condam­na ce bain de sang. Il faut dire que les conspi­ra­tions et les tra­hi­sons bien réelles ne furent pas rares – le double jeu de Mi­ra­beau, ce­lui du roi, la ten­ta­tive de fuite de ce der­nier en juin 1791, les dé­fec­tions de La Fayette puis de Du­mou­riez – non moins que les ten­ta­tives d’as­sas­si­nat contre les grandes fi­gures de la Ré­vo­lu­tion, par­fois réus­sies (dans le cas de Ma­rat, no­tam­ment). Les Fran­çais de l’époque « se trou­vaient dans une si­tua­tion sans pré­cé­dent », conclut Za­rets­ky.

Ana­to­mie de la Terreur. Le Pro­ces­sus ré­vo­lu­tion­naire (1788-1793), de Ti­mo­thy Ta­ckett, tra­duit de l’an­glais par Serge Chas­sagne, Le Seuil, 480 p., 26 €.

Prise du pa­lais des Tui­le­ries, cour du Car­rou­sel, 10 août 1792. Huile sur toile de Jacques Ber­taux peinte en 1793.

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