LÉGIONNAIRE, À LA VIE, À LA MORT

La Lé­gion étran­gère n’en fi­nit pas de fas­ci­ner his­to­riens et jour­na­listes an­glo-saxons. Et d’at­ti­rer de nou­velles re­crues. Il doit bien y avoir une rai­son.

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At The Edge of the World, de Jean-Vincent Blan­chard

Pour­quoi se trouve-t-il en­core tant d’hommes pour s’en­rô­ler dans la Lé­gion étran­gère, prêts à mou­rir pour un pays ou des causes qui leur sont com­plè­te­ment in­dif­fé­rentes ? Et comment ex­pli­quer l’in­croyable at­trait que cette ins­ti­tu­tion émi­nem­ment fran­çaise ne cesse d’exer­cer sur les his­to­riens, au­teurs et scé­na­ristes an­glo-saxons ? Deux ou­vrages ont en­core été pu­bliés l’an­née der­nière, s’ajou­tant à une liste dé­jà fort longue 1. Books a dé­jà ren­du compte en son temps, sous la plume de Max Has­tings, de l’un des mul­tiples vo­lumes pu­bliés sur le su­jet par l’his­to­rien bri­tan­nique Mar­tin Win­drow (« L’étrange em­pire de la Lé­gion », Books, juillet-août 2012). Aux livres viennent sans ar­rêt s’ad­joindre des ar­ticles sou­vent très bien in­for­més, qui té­moignent de l’in­las­sable cu­rio­si­té des ré­dac­tions de quo­ti­diens, de ma­ga­zines et de sites, de la Ca­li­for­nie à l’Aus­tra­lie en pas­sant par les îles Bri­tan­niques.

Ce qui in­té­resse sur­tout les jour­na­listes, ce sont les mo­ti­va­tions des can­di­dats. En­trer dans la Lé­gion est d’abord, au sens propre et fi­gu­ré, un par­cours du com­bat­tant. La sé­lec­tion est im­pla­cable : un sur huit. En­suite, il faut ap­prendre le fran­çais (« obli­ga­toire même pour les ju­rons », note Neil Twee­die dans The Dai­ly Te­le­graph). Puis suivre un en­traî­ne­ment im­pi­toyable quelque part dans les Py­ré­nées, qui vous brise pour mieux vous re­mo­de­ler. Et dans la Lé­gion, on marche, on marche ; et si on traîne la patte, les of­fi­ciers vous tapent des­sus, comme ils en ont le droit. Car la Lé­gion, créée en 1831 pour rem­pla­cer le ré­gi­ment de Ho­hen­lohe, des sol­dats étran­gers au ser­vice de Louis XVIII, « conserve dans son ADN quelque chose d’al­le­mand », re­marque le poète bri­tan­nique Ro­bert Twig­ger dans le ma­ga­zine en ligne Aeon. Non seule­ment son lent pas de dé­fi­le­ment – 68 pas par mi­nute –, mais la pra­tique d’une dis­ci­pline de fer, qua­si prus­sienne. Dans les ar­ticles qu’ils lui consacrent, les jour­na­listes étran­gers mettent d’ailleurs sou­vent en avant le cô­té « vo­lon­tiers ré­ac­tion­naire », voire ra­ciste, des lé­gion­naires. « C’est un su­jet très sen­sible, écrit William Lan­ge­wiesche dans Va­ni­ty Fair, mais, en dé­pit des dé­men­tis of­fi­ciels, il est clair que les of­fi­ciers de la Lé­gion sont vi­ru­lem­ment à droite. » D’autres sou­lignent le rôle de ce corps dans la ré­pres­sion bru­tale de la Com­mune. D’autres en­core évoquent son im­pli­ca­tion dans le putsch d’Al­ger en avril 1961 – ce qui lui a va­lu d’être un peu te­nu à l’écart pen­dant plus d’une dé­cen­nie.

Mais les faits sont là : « Il y a chaque an­née des mil­liers de can­di­dats, ex­plique Ro­bert Twig­ger. Or la Lé­gion n’a be­soin que de 1000 nou­velles re­crues par an (pour un ef­fec­tif to­tal de 8 000). Ses membres, qui ap­par­tiennent à 140 na­tio­na­li­tés, viennent à 42 % d’Eu­rope cen­trale et orien­tale – les autres ré­gions du monde, dont la France, re­pré­sen­tant cha­cune en­vi­ron 10 %) ». Comment ex­pli­quer cet en­goue­ment du­rable ? D’abord, il y a l’image ro­man­tique du légionnaire, en­tre­te­nue par de nom­breux livres et films de­puis le ro­man clas­sique de P. C. Wren, Beau geste, qui, en 1924, ra­con­tait l’en­rô­le­ment sé­pa­ré de trois frères an­glais. L’en­ga­ge­ment dans la Lé­gion per­met aus­si de s’of­frir un nou­veau dé­part

dans la vie. « Et quel homme n’a ja­mais fan­tas­mé sur l’idée d’en­four­cher une mo­to et d’al­ler vers le sud ? » sug­gère William Lan­ge­wiesche. Si­mon Ben­nett, jour­na­liste de Vice,a lui-même fran­chi le pas. Il ra­conte : « J’étais en rade à Bir­min­gham, Ala­ba­ma, à vendre des po­lices d’as­su­rance pour des ca­ca­huètes, vi­vant dans un ap­par­te­ment de merde, dra­guant des étu­diantes (mais le plus sou­vent for­cé de me ra­battre sur celles qui avaient aban­don­né leurs études) ». Il sur­prend une conver­sa­tion dans un bar et s’en­vole pour Mar­seille. « Tout ce que je sa­vais, c’est que c’était l’en­droit le plus éloi­gné de l’Ala­ba­ma où je pou­vais vrai­sem­bla­ble­ment al­ler ». Bien sûr, cer­tains cherchent à fuir quelque chose : la po­lice, le juge des af­faires fa­mi­liales, des amours mal­heu­reuses, le chô­mage – au­tre­ment dit, un pas­sé trouble ou un ave­nir dou­teux (la Grande-Bre­tagne post-Brexit, par exemple, sug­gère The Dai­ly Te­le­graph). En plus, la solde n’est pas mau­vaise : 1280 eu­ros par mois comme sa­laire de dé­part, lo­gé, nour­ri et abreu­vé – « car il y a aus­si du vin ! La Lé­gion pos­sède ses propres vi­gnobles en Pro­vence », s’en­thou­siasme Neil Twee­die. Et qua­ran­te­cinq jours ou­vrables de congé par an. Ce­rise sur le gâ­teau, moyen­nant tout de même un en­ga­ge­ment mi­ni­mal de cinq ans, on peut s’of­frir non seule­ment un nou­veau dé­part et une nou­velle iden­ti­té, mais « aus­si un pas­se­port fran­çais (donc eu­ro­péen) tout frais », s’émer­veille Si­mon Ben­nett. Comp­ter trois ans, sauf en cas de bles­sure, qui en­traîne la na­tu­ra­li­sa­tion ins­tan­ta­née par l’ef­fet du « sang ver­sé ». Dé­pouillé de son pas­sé, de son nom, de sa na­tio­na­li­té et même de son an­cienne per­son­na­li­té, le nou­veau légionnaire est réel­le­ment un nou­veau-né. Heu­reu­se­ment, une nou­velle fa­mille est là pour l’ac­cueillir. Les of­fi­ciers de la Lé­gion passent Noël avec leurs troupes plu­tôt qu’avec leur fa­mille lé­gi­time, et même, une fois par an, leur servent le pe­tit dé­jeu­ner. « Mais moi, j’ai plu­tôt l’im­pres­sion que les lé­gion­naires ne sont pas du genre à s’ar­rê­ter à ce genre de choses », com­mente so­bre­ment William Lan­ge­wiesche.

Tout ce­la jus­ti­fie-t-il pour­tant de sa­cri­fier sa vie ? « Les lé­gion­naires sont en ef­fet sup­po­sés com­battre sys­té­ma­ti­que­ment jus­qu’à la mort… L’ha­bi­tude de se rendre, très ré­pan­due dans l’ar­mée fran­çaise, n’est pas du tout bien vue dans la Lé­gion », écrit Neil Twee­die. Mais cette ques­tion du pos­sible sa­cri­fice su­prême, Ro­bert Twig­ger et William Lan­ge­wiesche la re­tournent en avan­çant une in­quié­tante pro­po­si­tion : et si c’était pré­ci­sé­ment cette pers­pec­tive qui at­ti­rait au­tant de can­di­dats ? Se­lon Ro­bert Twig­ger, « l’idée a pris corps dans la Lé­gion que le sa­cri­fice pour le sa­cri­fice était en soi une ver­tu. Le ni­hi­lisme s’est ré­pan­du. En 1883, un gé­né­ral s’adres­sait ain­si à ses troupes : “Vous, lé­gion­naires, vous êtes des sol­dats faits pour mou­rir, et je vais vous en­voyer dans un en­droit où vous al­lez pou­voir mou­rir.” Ap­pa­rem­ment, les lé­gion­naires ad­mi­raient beau­coup ce gé­né­ral. » « L’or­ga­ni­sa­tion de la Lé­gion, confirme William Lan­ge­wiesche, gère ha­bi­le­ment le dé­sir de mort de beau­coup de ces sol­dats. Son mes­sage est clair : le sa­cri­fice est es­sen­tiel, mais on cé­lé­bre­ra votre mé­moire. » En at­ten­dant, « ou­bliez vos ré­flexes ci­vils. La guerre a sa propre lo­gique. Pas be­soin de rai­son, pas be­soin d’al­lé­geance. Votre pa­trie, c’est la Lé­gion. On vous prend comme vous êtes ; on vous abrite ; on vous fe­ra peut-être mou­rir ; il n’y a pas de femmes. » En ré­su­mé : « La Lé­gion est là pour sim­pli­fier la vie des hommes. »

Prêt à mou­rir pour la France ? Un en­ga­gé de la Lé­gion étran­gère au Viet­nam du­rant la guerre d'In­do­chine (1946-1954).

At the Edge of the World – The He­roïc Cen­tu­ry of the French Fo­rei­gn Le­gion (« Au bout du monde. Le siècle hé­roïque de la Lé­gion étran­gère »), de Jean-Vincent Blan­chard, Bloom­sbu­ry Press, 2017.

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