SI LES BAGUES M’ÉTAIENT CONTÉES

L’an­neau que l’on porte au doigt est bien plus qu’un bi­jou. Sym­bole de pou­voir et de dé­sir, gage d’amour ou preuve ul­time d’iden­ti­té, il ra­conte tou­jours une his­toire, par­fois in­di­cible. Et ce­la de­puis la nuit des temps.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - KATHRYN HUGHES. The Times Li­te­ra­ry Sup­ple­ment.

L’an­neau que l’on porte au doigt est bien plus qu’un bi­jou. Sym­bole de pou­voir et de dé­sir, gage d’amour ou preuve ul­time d’iden­ti­té, il ra­conte tou­jours une his­toire, par­fois in­di­cible.

Vers le dé­but des an­nées 1930, le psy­cha­na­lyste Ot­to Rank offre à sa maî­tresse Anaïs Nin une bague qu’il a re­çue de son men­tor Sig­mund Freud. En re­tour, Anaïs Nin lui donne une bague qui lui vient de son père – un père avec le­quel elle a eu une re­la­tion tein­tée d’inceste. Plus bi­zarre en­core : avant de cé­der la bague pa­ter­nelle à Rank, Anaïs Nin la fait co­pier par un bi­jou­tier – co­pie qu’elle don­ne­ra à son autre amant, Hen­ry Miller.

Nul be­soin d’être un grand psy­cho­logue pour com­prendre de quoi il re­tourne. Par cet échange de bagues, Anaïs Nin et Ot­to Rank de­mandent cha­cun à leur père, bio­lo­gique ou sym­bo­lique, de don­ner son feu vert à leurs re­la­tions sexuelles. Mais l’as­tu­cieuse et fé­mi­niste Anaïs Nin cham­boule le mo­dèle pa­triar­cal en in­tro­dui­sant dans le jeu un se­cond an­neau, un si­mu­lacre d’au­to­ri­té pa­ter­nelle qui re­met en­core plus en ques­tion l’idée que les hommes de sa vie soient les pro­prié­taires de son corps (en ar­got an­glais, le mot ring dé­signe l’anus et par­fois le va­gin).

S’il nous est si fa­cile de dé­co­der cette his­toire, c’est parce que nous l’avons en­ten­due, telle quelle ou sous une forme ap­pro­chante, des cen­taines de fois. Grâce à cinq mille ans de contes et de lé­gendes sur le sexe et les bi­joux, nous sa­vons que les bagues se perdent et se re­trouvent dans les en­droits les plus in­so­lites : dans le ventre d’un pois­son, au doigt d’un homme (mais pas le bon), voire – dans les ver­sions les plus co­chonnes – à l’in­té­rieur de l’« an­neau » d’une femme. Dans son livre lou­foque et foi­son­nant, Wen­dy Do­ni­ger en­tre­prend de re­tra­cer la gé­néa­lo­gie des bagues, de la pré­his­toire à nos jours et des pein­tures ru­pestres à Wa­gner, en men­tion­nant en che­min les plai­san­te­ries sa­laces des pay­sans fran­çais et les slo­gans pu­bli­ci­taires ac­cro­cheurs de grands joailliers comme Tif­fa­ny & Co. et De Beers.

Avant de cou­cher avec quel­qu’un, il faut dé­cli­ner son iden­ti­té, et la bague est une fa­çon de la prou­ver. Wen­dy Do­ni­ger re­monte à la Grèce an­tique pour ex­pli­quer que l’an­neau si­gil­laire, gra­vé des ini­tiales ou du bla­son de son pro­prié­taire et uti­li­sé pour si­gner des do­cu­ments, consti­tuait à l’ori­gine un mar­queur de l’iden­ti­té, une ver­sion pri­mi­tive de l’em­preinte di­gi­tale. Et ce n’est qu’une fois l’as­so­cia­tion bague-iden­ti­té so­li­de­ment éta­blie que la bague a ac­quis as­sez de lest pour sou­te­nir son élan dans ses voyages éro­tiques. Wen­dy Do­ni­ger puise dans un riche ré­per­toire de ré­cits où des hommes de pou­voir se servent de leur an­neau si­gil­laire pour at­tra­per des femmes dé­jà mar­quées du sceau d’un autre. Comme la lé­gende du roi Jean qui lor­gnait l’épouse de l’un de ses ba­rons, Eus­tace de Ves­ci. Le roi, s’étant pro­cu­ré l’an­neau du ba­ron, l’en­voya à l’épouse de ce­lui-ci avec l’ordre de ve­nir le re­joindre im­mé­dia­te­ment. L’épouse (qui de­meure un ob­jet d’échange ano­nyme, aus­si muet qu’une pierre pré­cieuse) obéit aus­si­tôt mais, ren­con­trant son ma­ri en che­min, com­prit qu’il s’agis­sait d’un piège. Le couple fit alors en sorte de dé­gui­ser une fille de joie en dame, et c’est celle-ci qui fut en­voyée dans le lit du mo­narque. On trouve des va­riantes de cette his­toire par­tout dans le monde, no­tam­ment dans les tra­di­tions tex­tuelles in-

di­ennes, dont Wen­dy Do­ni­ger est l’une des grandes spé­cia­listes.

La mis­sion pre­mière de la bague est donc à la fois d’être un signe de re­con­nais­sance et d’au­then­ti­fier l’autre. Des co­mé­dies grecques an­tiques aux ro­mans de fan­ta­sy ac­tuels, les an­neaux servent constam­ment à iden­ti­fier des en­fants per­dus ou ca­chés pour qu’ils puissent se faire ré­ta­blir dans leurs droits lé­gi­times. Hé­lio­dore d’Émèse ra­conte l’his­toire de la reine des Éthio­piens, Per­sin­na, qui aban­donne sa fille, dont l’éton­nante blan­cheur de peau laisse pen­ser qu’elle est le pro­duit d’un adul­tère. Des an­nées plus tard, la preuve dé­fi­ni­tive de l’iden­ti­té de l’en­fant est four­nie par deux an­neaux : la bague cultu­relle que sa mère lui a lais­sée en gage (et que Per­sin­na a re­çue de son ma­ri à leur mariage) ; et une bague na­tu­relle, la tache de naissance de l’en­fant, « pa­reille à un an­neau d’ébène ma­cu­lant l’ivoire de son bras ».

L’adul­tère, en fait, n’est pas vrai­ment un pro­blème. C’est l’inceste qui en est un. Par­mi les ré­cits d’en­fants per­dus, un vaste sous-en­semble a trait à des ju­meaux sé­pa­rés à la naissance qui se re­trouvent à l’âge adulte et tombent amou­reux l’un de l’autre. D’autres va­riantes font in­ter­ve­nir une mère per­due de vue de­puis long­temps et son fils, ou un père et sa fille. Seule la bague de fa­mille bran­die in ex­tre­mis em­pêche l’im­pen­sable de se pro­duire et per­met à tout le monde de se re­ti­rer dans un mo­nas­tère pour mé­di­ter sur ce qui a failli ar­ri­ver. De fait, cer­taines ver­sions de Cen­drillon, ex­plique Wen­dy Do­ni­ger, contiennent un pré­lude dans le­quel le père veuf de Cen­drillon s’en­gage à ne se re­ma­rier que s’il trouve une femme qui pour­ra en­fi­ler la bague de mariage de sa dé­funte épouse. Quand Cen­drillon de­ve­nue grande se ré­vèle la can­di­date par­faite, elle fuit son père et ses pro­jets in­ces­tueux et se dé­guise en souillon. À par­tir de là, on ne parle plus que de ses pe­tits pieds.

Dans le der­nier tiers de son livre, Wen­dy Do­ni­ger passe du « Il était une fois » de la pré­his­toire à des évé­ne­ments plus ré­cents, de ceux qui laissent une trace li­sible dans les ar­chives. Son champ d’in­ves­ti­ga­tion s’élar­git alors aux col­liers, dont elle fait va­loir qu’ils ne sont rien de plus que des an­neaux à grande échelle. Ce­la pa­raît un peu ti­ré par les che­veux – d’au­tant qu’elle en­chaîne avec ce qui semble être au prime abord une énième re­su­cée de l’af­faire du Col­lier de la reine, ce scan­dale de 1785 qui vit Ma­rie-An­toi­nette soup­çon­née d’avoir es­cro­qué les joailliers de la cour.

Toute cette in­trigue ba­roque, qui fait in­ter­ve­nir des iden­ti­tés usur­pées, des ren­dez-vous de mi­nuit, une reine in­no­cente, une pros­ti­tuée ma­chia­vé­lique et un col­lier aux pro­por­tions stu­pé­fiantes, a été maintes fois ra­con­tée. Mais c’est pré­ci­sé­ment là que Wen­dy Do­ni­ger veut en ve­nir. Elle af­firme que si l’af­faire du Col­lier de la reine n’a ces­sé de four­nir la ma­tière pre­mière d’opé­ras, de ro­mans, de films et de livres pour en­fants, c’est bien parce qu’elle re­met au goût du jour des mé­ta­phores et des ar­ché­types im­mé­mo­riaux. À la place d’une belle reine gé­né­rique, nous avons Ma­rie-An­toi­nette, la plus cé­lèbre épouse de sou­ve­rain de l’his­toire ; à la place d’un vi­zir fourbe, le cardinal de Ro­han, ri­di­cule de va­ni­té ; et le rôle de la ser­vante mal­fai­sante est te­nu par Jeanne de La Motte, une par­ve­nue qui ai­mait faire cou­rir le bruit qu’elle était de des­cen­dance royale. C’est comme si on ou­vrait un conte de Per­rault et que les per­son­nages se met­taient à par­ler à haute voix.

Wen­dy Do­ni­ger pour­suit en­fin son his­toire de sexe et de bi­joux jus­qu’à l’époque mo­derne, en ra­con­tant avec brio comment le dia­man­taire De Beers a su trans­for­mer une pierre pré­cieuse d’en­trée de gamme et plu­tôt bon mar­ché en condi­tion sine qua non de la vie amou­reuse bour­geoise. Avec l’agence N. W. Ayer, De Beers a in­ven­té une for­mule pu­bli­ci­taire qui fixe par­fai­te­ment les termes de l’amour dans les an­nées d’après-guerre :

« Un dia­mant est éter­nel » si­gni­fiait à la femme que son fian­cé avait des in­ten­tions ho­no­rables et s’en­ga­geait sur le long terme. Et le prix exor­bi­tant (le prix de re­vient de ces pierres trans­pa­rentes était en réa­li­té très bas en rai­son de la sur­pro­duc­tion des mines sud-afri­caines) per­met­tait de tes­ter les in­ten­tions du pré­ten­dant : si ce­lui­ci n’était pas prêt à ver­ser un acompte sub­stan­tiel sur sa vie conju­gale, c’est qu’il n’en va­lait pas la peine. Du point de vue du jeune homme, le fait que son amou­reuse n’exige qu’une seule bague en dia­mants plu­tôt qu’une mul­ti­tude de bi­joux té­moi­gnait du ca­rac­tère sin­gu­lier et ir­rem­pla­çable de son dé­sir.

Mais il ne fal­lut pas long­temps à De Beers pour com­prendre que sa cam­pagne pu­bli­ci­taire sur le thème « à amour unique, dia­mant unique » le me­nait tout droit dans l’im­passe. Qui al­lait ache­ter par la suite ? Heu­reu­se­ment, c’est à peu près à cette époque que les dia­mants re­trouvent une conno­ta­tion co­quine grâce à l’idylle, par ailleurs las­sante, entre Eli­za­beth Tay­lor et Ri­chard Bur­ton. Les dia­mants cessent d’être l’em­blème ex­clu­sif de la mo­no­ga­mie plan-plan pour se trans­for­mer en ac­ces­soire nu­mé­ro un de femmes fa­tales su­blimes, qui aiment avec ex­cès tout en sa­chant, comme dit la cé­lèbre chanson de la co­mé­die mu­si­cale puis du film Les hommes préf èrent les blondes, qu’« à un mo­ment une na­na peut avoir be­soin d’un avo­cat/ Mais les dia­mants sont les meilleurs amis d’une fille ».

Le créa­teur de la chanson, le pa­ro­lier Leo Ro­bin, s’avère être l’oncle par al­liance de Wen­dy Do­ni­ger. Qui plus est, nous dit-elle, un autre de ses oncles était une grande fi­gure de la Bourse du dia­mant de New York. Sur ce fond de tu­multe ur­bain des an­nées 1950, Wen­dy Do­ni­ger vient gref­fer sa grande éru­di­tion en ma­tière de textes sans­krits, qui té­moignent d’une culture où on connaît la va­leur d’une bague étin­ce­lante, qu’il s’agisse d’une part de la dot ou d’une ré­tri­bu­tion pour avoir ti­ré une splen­dide jeune fille du fond d’un puits. Wen­dy Do­ni­ger doit être l’une des rares uni­ver­si­taires au monde à connaître aus­si bien les vers du Ma­habha­ra­ta que les pa­roles des mé­lo­dies po­pu­laires amé­ri­caines.

Cette ca­pa­ci­té à ar­pen­ter di­vers re­gistres de langue et dif­fé­rentes aires géo­gra­phiques en quête des meilleures his­toires de bagues est cer­tai­ne­ment gri­sante. Mais elle n’est pas non plus sans po­ser quelques pro­blèmes. Wen­dy Do­ni­ger n’ap­porte au lec­teur que de maigres élé­ments de contexte (« Voi­ci un conte du ive siècle » ou « C’est une in­trigue de Sex and the Ci­ty »), si bien que les ré­cits sont bien sou­vent dé­con­nec­tés de la culture dans la­quelle ils font sens. Elle uti­lise l’ana­lo­gie du bra­ce­let à bre­loques pour ex­pli­quer sa mé­tho­do­lo­gie : dif­fé­rentes his­toires ac­cro­chées à in­ter­valles ré­gu­liers à un fil nar­ra­tif com­mun. En pra­tique, ce­la veut dire que son livre pro­cède par ac­cu­mu­la­tion et ré­pé­ti­tion plus qu’il n’éta­blit de rap­pro­che­ments nou­veaux et sur­pre­nants. Il faut donc le lire da­van­tage comme un re­cueil de ré­cits ayant trait au sexe et aux bi­joux que comme une ana­lyse pé­né­trante de leur si­gni­fi­ca­tion cultu­relle.

Après avoir été l’em­blème de la mo­no­ga­mie plan-plan, les dia­mants re­trouvent une conno­ta­tion co­quine grâce à l’idylle pas­sion­née entre Eli­za­beth Tay­lor et Ri­chard Bur­ton.

LE LIVRE The Ring of Truth: And Other Myths of Sex and Je­wel­ry (« L’an­neau de vé­ri­té 1 et autres ré­cits de sexe et de bi­joux »), Ox­ford Uni­ver­si­ty Press, 2017, 424 p. L’AU­TEURE Wen­dy Do­ni­ger est une spé­cia­liste mon­dia­le­ment re­con­nue de l’Inde et du...

Dé­tail du ta­bleau La Reine Ma­rie-An­toi­nette (1785), d’Adolf Ul­rik Wertmül­ler. Cette même an­née, l’épouse de Louis XVI fut im­pli­quée à tort dans la fa­meuse af­faire du Col­lier de la reine.

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