CES SAINTS QUI VEILLENT SUR L’AMÉ­RIQUE LA­TINE

Le Gau­chi­to Gil, le Niño Fi­den­cio ou María Lion­za font l’ob­jet d’une dé­vo­tion fer­vente chez les La­ti­no-Amé­ri­cains. Ces fi­gures em­pruntent au­tant au ca­tho­li­cisme qu’aux cultes amé­rin­diens et afri­cains. Et offrent aux plus dé­fa­vo­ri­sés le bien-être que l’Éta

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MAURO SALVADOR, CARLA LOAIZA et ALEJANDRO SALDÍVAR. Late.

Le Gau­chi­to Gil, le Niño Fi­den­cio ou María Lion­za font l’ob­jet d’une dé­vo­tion fer­vente chez les La­ti­no-Amé­ri­cains. Ces fi­gures lé­gen­daires offrent aux plus dé­fa­vo­ri­sés le bien-être que l’État ne daigne pas leur ap­por­ter.

8oc­tobre 2016, dans l’ex­trême sud de la ban­lieue de Bue­nos Aires. Au ki­lo­mètre 42 de la route pro­vin­ciale 210, dans la lo­ca­li­té d’Alejandro Korn, une ban­de­role ac­cro­chée à une arche de fer rouillée an­nonce : Sanc­tuaire na­tio­nal du Gau­chi­to Gil, Ru­bén « Gau­chi­to » Al­fa­ro.

Une di­zaine de voi­tures se garent çà et là. Leurs oc­cu­pants se di­rigent en groupe vers le sanc­tuaire. À l’en­trée se trouve le pre­mier au­tel. Les fi­dèles y dé­posent des of­frandes : des bou­teilles de vin, des pa­quets de ci­ga­rettes et même des plaques d’im­ma­tri­cu­la­tion pour ceux qui sou­haitent pro­té­ger leur vé­hi­cule ou ont ré­chap­pé à un ac­ci­dent.

Dans l’en­ceinte, il y a trois autres au­tels. Le gué­ris­seur Ru­bén Al­fa­ro consulte dans le plus grand, une ca­bane de bois peinte en rouge. L’in­té­rieur est meu­blé en tout et pour tout d’un bran­card et d’une éta­gère-au­tel or­née de sta­tuettes en plâtre, par­mi les­quelles res­sort celle du Gau­chi­to Gil, avec ses cha­pe­lets au­tour du cou. Par terre, un pa­nier d’osier dé­borde de billets.

Qua­rante per­sonnes font la queue. Par la porte ou­verte, Ru­bén ap­pelle la per­sonne sui­vante. C’est le tour de Mó­ni­ca, une dame élé­gante d’une qua­ran­taine d’an­nées. Elle entre et se place face au gué­ris­seur, un homme de taille moyenne por­tant un cha­peau de gau­cho qui le fait pa­raître plus grand, une bom­ba­cha [pan­ta­lon de che­val bouf­fant plis­sé à la taille]

noire et une che­mise blanche.

— Bon­jour, c’est la pre­mière fois que je viens, je viens cher­cher une aide spi­ri­tuelle.

— Pour­quoi ? Qui t’en­voie ? —Euh, j’ai en­ten­du dire du bien de vous. En fait, je me sens triste et seule.

Ru­bén lui de­mande sa date de naissance. Il trempe la main dans de l’eau « bé­nite » et trace un signe de croix sur la tête, la poi­trine et les épaules de Mó­ni­ca.

— Bon, je consulte demain puis de nou­veau à par­tir de ven­dre­di. Viens ces deux jours. En at­ten­dant, dis une prière et dé­tends-toi ; tu vas te le­ver en pleine forme demain.Sache que le Gau­chi­to Gil est un mes­sa­ger, pas un saint, mais la foi des gens per­met que les mi­racles se pro­duisent, rien n’est impossible, tu com­prends ? Que Dieu te bé­nisse, je te donne cette pe­tite carte, tu peux m’ap­pe­ler en cas de be­soin, et tu y trou­ve­ras aus­si une prière.

Les ca­ji­tas [pe­tites boîtes], ré­cep­teurs de l’es­prit du Niño Fi­den­cio [l’En­fant Fi­den­cio], dé­filent dans leurs ha­bits de sa­tin bleu et leurs capes our­lées de den­telle do­rée en chan­tant ce re­frain :

« À tes pieds nous ar­ri­vons, En­fant saint et grand doc­teur, Pleins de larmes et d’af­flic­tion sur cette terre de dou­leur. » Tous les ans, les pè­le­rins af­fluent à Es­pi­na­zo, à la fron­tière des États de Coa­hui­la et de Nue­vo León, au Mexique, pour com­mé­mo­rer la naissance et la mort du gué­ris­seur Niño Fi­den­cio. Ve­nus de tout le nord du pays et du sud du Texas, ils avancent jus­qu’à la tombe du Niño en ram­pant, sur le dos, en rou­lant ou à ge­noux.

Car­los a les yeux exor­bi­tés. La foule qui l’en­toure lui crie : « Force ! Force ! Force ! » Les tam­bours grondent, la fu­mée de ta­bac forme un nuage et tout le monde ap­plau­dit. Une vraie fête païenne : musique, chants, prières, brou­ha­ha. Car­los est pos­sé­dé par un

es­prit. Il avance len­te­ment et danse en ex­tase sur du verre bri­sé. La transe est un hom­mage à sa déesse, María Lion­za, une femme blanche aux seins nus, aux formes par­faites, qui ha­bite la mon­tagne de Sorte, dans l’État de Ya­ra­cuy, dans le nord-ouest du Venezuela.

Car­los, un mé­tis de 25 ans, est ve­nu de Ca­ra­cas. Il est l’un des dix cou­ra­geux qui par­ti­cipent à la « danse du verre » pour cé­lé­brer la di­vi­ni­té qui au­rait vé­cu à Sorte il y a plu­sieurs siècles et qui est tou­jours là, dit-on, pro­té­geant la mon­tagne, gué­ris­sant les can­cers, ar­ran­geant des ma­riages et ins­pi­rant des chan­sons, comme celle que lui a dé­diée le chan­teur de sal­sa Ru­bén Blades.

Après avoir sau­té et dan­sé torse nu plu­sieurs se­condes, le jeune homme tombe et se contor­sionne sur le verre. Son dos et ses bras se mettent à sai­gner. Il ne ma­ni­feste au­cun signe de dou­leur. L’as­sis­tance ap­plau­dit. Plu­sieurs mi­li­taires cen­sés as­su­rer la sé­cu­ri­té de la cé­ré­mo­nie sont oc­cu­pés à fil­mer la scène avec leurs té­lé­phones por­tables.

Au bout de dix mi­nutes, Car­los se re­lève avec une dif­fi­cul­té ma­ni­feste et ti­tube, le re­gard éga­ré. Il est as­sis­té de trois per­sonnes, ap­pe­lées ban­cos, qui l’aident à hé­ber­ger l’es­prit dans son corps et sont char­gés de le gui­der dans ce voyage. Ils soufflent de la fu­mée de ta­bac et crachent de l’eau-de-vie sur le corps du jeune homme. Car­los reste « trans­por­té » en­core un mo­ment.

Le syncrétisme re­li­gieux la­ti­no­amé­ri­cain n’a pas de li­mites. Amé­rin­diens, pay­sans, ou­vriers, étu­diants, membres de l’oli­gar­chie, cri­mi­nels, LGBT, spor­tifs et même scien­ti­fiques pra­tiquent leurs propres cultes. Des cultes qui montrent que cette «Amé­ri­qued’en­bas,for­tre­bel­leet­la­tine», comme di­sait l’écri­vain es­pa­gnol Ramón del Valle­In­clán, ne cesse de se ré­jouir et de souf­frir par l’in­ter­mé­diaire de ses saints. Il y a de la ma­gie, de la sor­cel­le­rie, du cha­ma­nisme, de l’ido­lâ­trie. Des di­zaines et des di­zaines de re­li­gions s’en­tre­mêlent et pra­tiquent le libre­échange de la foi.

An­to­nio Ma­mer­to Gil était un gau­cho ar­gen­tin, qui, dit-on, dé­ser­ta de l’ar­mée dans les an­nées 1870. Pour­chas­sé par les au­to­ri­tés, il fut fi­na­le­ment cap­tu­ré et pen­du par les pieds à un arbre. Le com­mis­saire qui avait or­don­né sa mort l’en­ter­ra per­son­nel­le­ment quelques jours plus tard : avant de mou­rir, le gau­cho lui avait dit que, s’il priait pour lui, son fils ma­lade se­rait sau­vé. L’his­toire se ré­pan­dit dans la ré­gion. La lé­gende du Gau­chi­to Gil était née.

Tous les 8 jan­vier, jour de la mort du saint, les pè­le­rins convergent non pas à Alejandro Korn mais sur la tombe du Gau­chi­to Gil. Pas moins de 200 000 per­sonnes passent par Mer­cedes, une ville de la pro­vince de Cor­rientes, dans le nord-ouest de l’Ar­gen­tine, à 700 ki­lo­mètres de Bue­nos Aires. Le sanc­tuaire se rem­plit de ven­deurs am­bu­lants : ar­ticles de culte, sand­wiches à la sau­cisse, boissons. La mu­ni­ci­pa­li­té de Mer­cedes se charge d’as­su­rer la sé­cu­ri­té. Les or­ga­ni­sa­tions de fi­dèles coupent la cir­cu­la­tion sur la route 123 pour fa­ci­li­ter le pè­le­ri­nage. Les deux voies sont trans­for­mées en par­king pour les cen­taines d’au­to­cars à deux étages ve­nus de tout le pays. Mer­cedes, une ville sans grand at­trait tou­ris­tique, per­çoit de

grosses ren­trées d’ar­gent grâce au Gau­chi­to Gil. En­core un mi­racle…

Ru­bén sou­hai­tait dis­po­ser d’un se­cond sanc­tuaire à l’en­droit même où re­pose le Gau­chi­to Gil ou, du moins, le plus près pos­sible. Les tra­vaux, com­men­cés il y a trois ans, sont en­core en cours. « L’an­née der­nière, nous ra­conte Ru­bén, j’ai dit : “Stop, je suis fa­ti­gué, je vais pro­fi­ter de ma fa­mille.” Alors j’ai né­go­cié avec quel­qu’un, je lui ai ven­du 80 % du sanc­tuaire en échange d’un es­pace où je puisse exer­cer comme gué­ris­seur une fois par mois. »

Le Niño Fi­den­cio, Jo­sé de Jesús Fi­den­cio Cons­tan­ti­no Sín­to­ra de son vrai nom, na­quit dans un ha­meau de l’État de Gua­na­jua­to, au Mexique, le 13 no­vembre 1898. Il était le qua­tor­zième en­fant d’une fra­trie de vingt-cinq. Comme c’était fré­quent à l’époque, sa mère le « prê­ta » à une fa­mille ; c’est ain­si qu’il en­tra à l’âge de 7 ans au ser­vice des Ló­pez de la Fuente. Lorsque la ré­vo­lu­tion mexi­caine écla­ta, en 1911, Fi­den­cio trou­va à s’em­ployer comme cou­peur de si­sal. En­rique Ló­pez de la Fuente le rap­pe­la au­près de lui en 1924, dans son ha­cien­da d’Es­pi­na­zo, où il s’était éta­bli au sor­tir du conflit. Fi­den­cio y vé­cut jus­qu’à sa mort, en 1938. Il y fut d’abord ber­ger et exer­çait son don de gué­ri­son sur ses mou­tons. Après avoir ex­pé­ri­men­té sur les ani­maux, il par­vint à as­seoir sa ré­pu­ta­tion en gué­ris­sant une di­zaine de mi­neurs bles­sés. Les ma­lades se mirent à af­fluer par mil­liers.

Les mi­racles se suc­cé­daient. Fi­den­cio était ca­pable, dit-on, d’ex­tir­per des tu­meurs avec un tes­son de bou­teille. En l’es­pace d’un an, sa mai­son de­vint un hô­pi­tal, le faux poi­vrier au pied du­quel Dieu lui au­rait don­né le pou­voir de gué­rir, un arbre sa­cré, le mont de la Cam­pa­na, un lieu de prière et El Char­qui­to, une mare de boue mi­ra­cu­leuse.

Plu­sieurs ver­sions s’af­frontent au­tour de María Lion­za et de ses yeux verts. Ceux qui la consi­dèrent comme une In­dienne es­timent que ses yeux portent bon­heur. D’autres pensent qu’elle était la fille d’un conquis­ta­dor et que ses yeux sont une ma­lé­dic­tion. La lé­gende veut qu’elle ait été dé­vo­rée par un ana­con­da. Les cha­mans du lieu au­raient je­té un sort au ser­pent, qui écla­ta, pro­vo­quant une gi­gan­tesque inon­da­tion dans la mon­tagne. Mais cette inon­da­tion au­rait eu des ver­tus pu­ri­fi­ca­trices, ce qui vaut à María Lion­za d’être consa­crée comme la di­vi­ni­té pro­tec­trice des cours d’eau et de la na­ture, un peu comme Ar­té­mis dans la my­tho­lo­gie grecque.

La dé­vo­tion à María Lion­za s’est trans­mise de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion aux ha­bi­tants de l’État de Ya­ra­cuy et s’est ré­pan­due dans tout le Venezuela, et même au-de­là. Elle se nour­rit d’une syn­thèse de croyances ca­tho­liques, amé­rin­diennes et afri­caines. Il n’est pas rare de voir la déesse re­pré­sen­tée sous les traits de la Vierge Ma­rie, vê­tue de cou­leurs vives, la tête sur­mon­tée d’une cou­ronne do­rée.

« Elle est le centre des trois puis­sances qui pro­tègent les es­prits vé­né­zué­liens », ex­plique Key­la Gonzá­lez, 50 ans, une femme mince à la peau sombre, tan­dis qu’elle pré­pare son au­tel. Y fi­gurent des ef­fi­gies des deux autres puis­sances, le ca­cique Guai­cai­pu­ro [qui re­pré­sente les Amé­rin­diens] et le Ne­gro Fe­lipe [le Noir Fe­lipe, qui re­pré­sente les es­claves afri­cains]. Il y a aus­si des images de Simón Bolí­var et du mé­de­cin vé­né­zué­lien Jo­sé Gre­go­rio Hernán­dez – vé­né­ré dans plu­sieurs pays d’Amé­rique la­tine en rai­son des gué­ri­sons mi­ra­cu­leuses qu’on lui at­tri­bue.

Ce­la fait vingt ans que Key­la vient rendre vi­site à María Lion­za. Sur son au­tel, qu’elle juge « le plus beau de tous », elle a dis­po­sé une ving­taine de grosses bou­gies tri­co­lores aux cou­leurs du drapeau vé­né­zué­lien et des of­frandes : pièces, billets, fruits, fleurs. Key­la fume un ci­gare et prie. Elle re­mer­cie d’être en vie et de­mande une bé­né­dic­tion pour pou­voir conti­nuer à par­cou­rir la mon­tagne. « Ici, on ne peut pas ve­nir seul », pré­vient-elle. Il faut l’au­to­ri­sa­tion des chefs spi­rites de Sorte, dont elle fait par­tie. Tous les pè­le­rins doivent pas­ser par ce péage sa­cré pour de­man­der la per­mis­sion et la bé­né­dic­tion de María Lion­za. « Rien qu’en fran­chis­sant cette porte on com­mence à gué­rir, parce qu’on s’ouvre à une di­men­sion in­con­nue », ex­plique Key­la en mar­chant dans la fo­rêt. Il émane du lieu une éner­gie par­ti­cu­lière. L’eau du fleuve est sa­crée, elle est uti­li­sée pour les des­po­jos, les bains de pu­ri­fi­ca­tion et de gué­ri­son. Key­la y trempe la main en in­vo­quant María Lion­za. « Elle est pré­sente, ici, en ce mo­ment », as­sure-t-elle.

La sta­tue ori­gi­nelle de María Lion­za se dresse entre deux pe­tites crêtes. Cette sculp­ture en terre qui se dé­tache sur le vert de la mon­tagne re­pré­sente une femme ro­buste et bien en chair. À ses pieds, un groupe de fi­dèles ac­com­plit un ri­tuel : ils font s’al­lon­ger une per­sonne par terre à l’in­té­rieur d’un cercle des­si­né avec des co­quillages et du talc, puis y dis­posent de nom­breuses bou­gies pour que les es­prits des­cendent gué­rir. Ce ri­tuel clas­sique des ma­ria­lion­ce­ros, les adeptes de María Lion­za, a pour nom ve­la­ción. Plus de la moi­tié de la po­pu­la­tion vé­né­zué­lienne a dé­jà par­ti­ci­pé à un ri­tuel de ce genre, si l’on en croit des études an­thro­po­lo­giques.

Au­cune re­li­gion tra­di­tion­nelle n’ins­pire une fer­veur aus­si vis­cé­rale que ces croyances po­pu­laires. Il ne s’agit pas de po­ly­théisme, mais de di­ver­si­fi­ca­tion des di­vi­ni­tés, d ’hy­bri­da­tion. Les cos­mo­go­nies an­ces­trales, pré­his­pa­niques no­tam­ment, bouillonnent dans les in­nom­brables cultes ren­dus à la terre, au so­leil, aux morts. Ces cultes pos­sèdent leurs propres lo­giques cha­ris­ma­tiques de sanc­ti­fi­ca­tion et ren­forcent le rôle de l’in­di­vi­du en lui lais­sant une la­ti­tude et une marge d’in­ter­pré­ta­tion du dogme que ne per­met pas par exemple le ca­tho­li­cisme, beau­coup plus coer­ci­tif et moins ou­vert aux réa­li­tés so­cio­cul­tu­relles com­plexes.

Sur le mur fraî­che­ment peint en rose, une sta­tue du Gau­chi­to Gil de 1 mètre de haut trône sur une éta­gère, au mi­lieu d’autres fi­gures de saints et de Vierges ca­tho­liques. Au sol, des di­zaines de bou­gies rouges al­lu­mées. Ru­bén nous ra­conte d’une voix douce mais ferme :

« J’ai dit au Gau­chi­to : “À par­tir de main­te­nant, je vais te consa­crer tout mon temps, je vais cher­cher à sa­voir qui tu étais.” De­puis lors, il s’est pas­sé mille choses, par exemple on a cher­ché à me tuer, parce qu’il y a des sous à se faire là-de­dans, l’ac­ti­vi­té de gué­ris­seur est un bon bu­si­ness. »

À la fin des an­nées 1980, Ru­bén était pro­prié­taire d’un vi­déo­club, il était ma­rié et avait trois en­fants. Puis est

ar­ri­vée la dé­va­lua­tion et il s’est re­trou­vé rui­né.« J’ai cho­pé un can­cer de l’in­tes­tin, une gas­trite, un ul­cère. Je n’avais plus que la peau sur les os. »

Un ami l’em­mène alors une nuit dans son pick-up voir un gué­ris­seur à San Fran­cis­co So­la­no, dans le grand Bue­nos Aires ; Ru­bén souffre beau­coup, le mé­de­cin ne lui donne plus que quelques jours à vivre.

« Le gué­ris­seur me dit : “Eh ben, t’es pas en forme, toi ! Tu sais ce que tu as ?” Je lui ré­ponds : “Un can­cer.” “Et tu sais que tu vas mou­rir ? ” Je lui dis : “Oui, je le sais”, et alors il me de­mande : “Tu crois au Gau­cho ?” “Non”, je lui dis. » Ru­bén marque une pause.

« Mes vieux étaient Té­moins de Jé­ho­vah, pro­phètes tous les deux, alors, oui, je croyais un peu en Dieu du fait de mes pa­rents, mais dans le fond je n’étais pas croyant. »

Il se dé­gage de Ru­bén une im­pres­sion de sé­ré­ni­té. Il a une fa­çon éton­nante de par­ler : il ri­gole en ra­con­tant son his­toire et se met à sou­dain à fixer un point au loin.

« Je lui ai dit la vé­ri­té : je ne suis pas croyant. Il me met sur le bran­card et fait une prière de li­bé­ra­tion. Je res­sens d’abord une grosse an­goisse et j’éclate en san­glots. Je n’avais pour­tant pas la larme fa­cile. Au bout de cinq ou dix mi­nutes, tout dis­pa­raît. Il me met la main là, mon corps s’en­gour­dit, je pen­sais que j’étais en train de mou­rir mais il me di­sait que non. »

Le len­de­main, Ru­bén rentre chez lui et dé­jeune de bon ap­pé­tit, pour la pre­mière fois de­puis long­temps. Quinze jours passent, un mois, un an. Ru­bén se met au ser­vice du gué­ris­seur qui l’a sau­vé et de­vient un adepte du Gau­chi­to Gil. Il s’oc­cupe de l’en­tre­tien du ca­bi­net, de l’ac­cueil des pa­tients. Il as­siste aux pra­tiques thé­ra­peu­tiques mais aus­si aux « tra­vaux », les prières des­ti­nées par exemple à en­voû­ter une per­sonne. Ru­bén dit n’avoir ap­pris que les « bonnes » pra­tiques, celles de la gué­ri­son. « Je vais te trans­mettre des prières, parce que je vois que tu es de­ve­nu dé­vot du Gau­cho », lui dit le maître, qui lui or­donne aus­si de se lais­ser pous­ser les che­veux et la barbe. En 1989, Ru­bén com­mence à consul­ter comme gué­ris­seur au sanc­tuaire d’Alejandro Korn.

Chaque an­née, du 17 au 19 oc­tobre, les « fi­den­cistes » font pé­ni­tence : ils se rendent en pro­ces­sion de la gare fer­ro­viaire au faux poi­vrier, puis à la tombe de Fi­den­cio, à la mare de boue et au mont de la Cam­pa­na. La nuit du 16 au 17, les ma­lades, les in­firmes, les lé­preux, les aveugles mettent leurs maux en com­mun. Les chants et les prières em­plissent l’es­pace, c’est une fa­çon de se sen­tir vi­vant. À l’aube, la nuée d’in­sectes at­ti­rés par la boue se dis­sipe, lais­sant place à une foule de fi­dèles qui plongent les uns après les autres dans le Char­qui­to dans l’es­poir de gué­rir.

Le 17, les fi­dèles cé­lèbrent la naissance spi­ri­tuelle du thau­ma­turge d’Es­pi­na­zo, le jour où Dieu lui a don­né son don de gué­ri­son. Pour soi­gner, les ca­ji­tas ap­pliquent des on­guents et chu­chotent des for­mules sur les corps éten­dus dans le sable, entre les fi­guiers de Bar­ba­rie et les buis­sons de can­de­lil­la, entre les guêpes et les bour­dons. Tout au­tour, des groupes de musique mettent la dou­leur en chanson.

Les yeux fer­més, un bras ten­du et les mains ou­vertes en éven­tail, le Niño Fi­den­cio crache par l’in­ter­mé­diaire de son mé­dium. Le ma­lade ac­cueille sur son vi­sage cette sa­live qui va le gué­rir. Le Niño Fi­den­cio se sert de sa main comme guide. Avec le pouce et l’in­dex, il bé­nit les vi­sages sur les­quels on lit de l’an­goisse et de l’ap­pré­hen­sion.

Le 18 est jour de confu­sion. Les pè­le­rins le savent : le Niño va mou­rir le len­de­main. On danse, on se presse au­tour des étals des mar­chands am­bu­lants, on se fait im­mer­ger par les ca­ji­tas dans l’eau boueuse et pes­ti­len­tielle du Char­qui­to. Le 19, jour de la mort phy­sique et spi­ri­tuelle du Niño, c’est l’af­flic­tion. On al­lume des bou­gies à son ef­fi­gie, on bran­dit des images du saint. Sa tombe se mouille de larmes. De­hors, les mu­si­ciens chantent : « C’est vrai, ça me fait mal que tu me quittes, mais, comme d’autres fois, ça me pas­se­ra. »

Key­la ne cesse d’ap­plau­dir tan­dis que des hommes et de femmes ar­rivent dans le cercle pour dan­ser et se contor­sion­ner sur le verre. Cer­tains s’in­cisent la langue avec une lame de ra­soir. Elle ne l’a ja­mais fait. « C’est bon pour les fous et les té­mé­raires, dit-elle, pé­remp­toire. Ce­la me fait peur. »

En oc­tobre, les adeptes de María Lion­za viennent cam­per une se­maine à Sorte et cé­lèbrent le 12 la fête de la déesse. Ils choi­sissent un coin dans la fo­rêt ou près du fleuve Ya­ra­cuy pour construire un au­tel où l’in­vo­quer. Un homme d’âge mûr s’ef­fondre in­cons­cient sur le verre bri­sé. « C’est une preuve d’amour pour María Lion­za », ex­plique Key­la. C’est aus­si une fa­çon de té­moi­gner sa gra­ti­tude à la déesse pour les fa­veurs ac­cor­dées.

Le jour­na­liste mexi­cain Jo­sé Gil Ol­mos écrit dans l’in­tro­duc­tion de son livre San­tos po­pu­lares. La fe en tiem­pos de cri­sis : « Saints po­pu­laires, saints pro­fanes, saints non of­fi­ciels, saints ban­dits ou saints du peuple sont quelques­uns des noms don­nés à ces per­son­nages qui, pour la plu­part, ont eu une vie de mar­tyr et ont ma­ni­fes­té des dons de gué­ri­son et de pro­tec­tion dont ils ont fait bé­né­fi­cier les ca­té­go­ries les plus dé­fa­vo­ri­sées de la so­cié­té.

Ces saints sont sur­tout vé­né­rés par les pay­sans et les ou­vriers pauvres, les chô­meurs et les ma­lades dé­pour­vus de pro­tec­tion so­ciale, les jeunes sans pers­pec­tive d’ave­nir ou les femmes au foyer qui peinent à sub­ve­nir aux be­soins de leurs en­fants, mais aus­si par ceux qui n’ont eu d’autre choix que la dé­lin­quance pour sub­sis­ter. C’est pour ce­la que les mi­lieux les plus conser­va­teurs les qua­li­fient de pro­tec­teurs des ban­dits, des nar­co­tra­fi­quants, des kid­nap­peurs, des vio­leurs et des dé­lin­quants en gé­né­ral.

La ré­sur­gence de ce phé­no­mène so­cial et re­li­gieux dans tout le pays n’est pas le fruit du ha­sard. Elle tra­duit la crise struc­tu­relle que tra­verse le Mexique et l’ab­sence de di­ri­geants, d’au­to­ri­tés et de par­tis po­li­tiques dignes de confiance. Avec cetde saints po­pu­laires et de nou­velles re­li­gions, il n’y a pas­be­soind’in­ter­mé­diaires.On­peut­com­mu­ni­quer di­rec­te­ment avec ces per­son­nages et leur de­man­der ce que l ’État mexi­cain a en prin­cipe le de­voir d’of­frir à ses ci­toyens : sé­cu­ri­té, jus­tice, équi­té, édu­ca­tion, san­té, lo­ge­ment, tra­vail et pro­tec­tion so­ciale.

Ain­si, d’une cer­taine ma­nière, l’État de­vrait tous les re­mer­cier parce qu’ils ca­na­lisent l’in­sa­tis­fac­tion crois­sante de

mil­lions de Mexi­cains qui, au lieu de se tour­ner vers la ré­bel­lion, ont di­ri­gé leurs pas vers les cha­pelles à la re­cherche d’un mi­racle pour sur­vivre. »

Les fi­dèles conti­nuent de faire la queue au sanc­tuaire d’Alejandro Korn. En at­ten­dant, la plu­part al­lument une bougie, touchent les sta­tues du Gau­chi­to et des saints, vont faire un tour à la bou­tique d’ar­ticles de culte. Un couple prend place dans la file après avoir ache­té des ru­bans, des bou­gies et des bou­teilles d’eau « Gau­chi­to An­to­nio Gil ». La femme ne cesse de se ca­res­ser le ventre. Elle est en­ceinte de sept mois. « On était ve­nus parce qu’elle ne pou­vait pas avoir d’en­fant, ra­conte l’homme. Main­te­nant, on re­vient pour le re­mer­cier. Le pe­tit s’ap­pel­le­ra An­to­nio. »

La file avance. Le couple a du mal à suivre le mou­ve­ment avec toutes les bou­teilles qu’ils trans­portent. L’eau est condi­tion­née en bou­teilles de 3 litres éti­que­tées à l’ef­fi­gie du Gau­chi­to par la co­opé­ra­tive Exal­ta­tion de la Croix. C’est le pre­mier pro­duit à avoir été com­mer­cia­li­sé par le sanc­tuaire. Ru­bén a dé­po­sé la marque Gau­chi­to An­to­nio Gil avec un as­so­cié il y a une di­zaine d’an­nées. La bou­teille est ven­due 15 pe­sos, soit en­vi­ron 60 cen­times d’eu­ro.

Es­pi­na­zo n’existe que deux fois par an, à l’oc­ca­sion de l’an­ni­ver­saire du Niño Fi­den­cio, en oc­tobre, et de sa fête, au mois de mars. Le reste du temps, c’est un vil­lage fan­tôme per­du dans un pay­sage dé­ser­tique qui semble tout droit sor­ti du Lla­no en flammes, le re­cueil de nou­velles de Juan Rul­fo. Sa gare de voya­geurs est désaf­fec­tée. Seuls cir­culent au­jourd’hui des trains de mar­chan­dises. Dans les an­nées 1930, des rames bon­dées dé­ver­saient les pè­le­rins ar­més de leurs ma­la­dies et les ca­ji­tas avec leurs cha­peaux à gre­lots et leurs gants.

À pré­sent, les en­fants s’amusent à mettre des pièces de mon­naie sur les rails. Au pas­sage du train, les roues font des étin­celles et les pièces s’af­folent. La voie fer­rée est la mé­moire de ce Mexique ma­gique qui re­fuse de dis­pa­raître. « Nous sommes ré­gé­né­rés », dit un groupe de chauf­feurs de taxi qui viennent d’ac­com­plir le ri­tuel. Ils ont prié pour avoir de quoi man­ger, pour qu’au­cun membre de leur fa­mille ne tombe ma­lade et pour ne pas se faire dé­va­li­ser à nou­veau.

À la tom­bée du jour, Key­la se sou­met à un des­po­jo dans le fleuve Ya­ra­cuy. Jesús Col­me­nares, un des gué­ris­seurs les plus an­ciens du lieu, l’en­duit d’un li­quide vert à base de plantes mé­di­ci­nales. Pas ques­tion de ré­vé­ler les­quelles, c’est un se­cret pro­fes­sion­nel. Il in­voque Dieu – ce­lui des ca­tho­liques – et María Lion­za. Il dit un Notre Père et adresse une prière à la « reine ». « Les re­li­gions, confie Jesús Col­me­nares, sont dan­ge­reuses. Sur­tout celle-ci, c’est pour­quoi il faut la res­pec­ter d’un bout à l’autre. Ce n’est pas une su­per­che­rie, le contact avec l’au-de­là n’est pas un jeu. »

LE LIVRE

San­tos po­pu­lares. La fe en tiem­pos de cri­sis (« Saints po­pu­laires. La foi en temps de crise »), Gri­jal­bo Mexique, 2017, 120 p.

L’AU­TEUR

Jo­sé Gil Ol­mos est jour­na­liste à l’heb­do­ma­daire mexi­cain

Pro­ce­so. Il a si­gné plu­sieurs best-sel­lers, dont Los bru­jos del po­der (« Les sor­ciers du pou­voir »), consa­cré au rôle de l’oc­cul­tisme dans la po­li­tique mexi­caine, et

La San­ta Muerte. La Vir­gen de los ol­vi­da­dos (« La Sainte Mort. La Vierge des lais­sés­pour-compte »).

Tous les 8 jan­vier, quelque 200 000 per­sonnes se rendent sur la tombe du Gau­chi­to Gil, dans le nord-ouest de l’Ar­gen­tine, pour y dé­po­ser des of­frandes et sol­li­ci­ter une aide spi­ri­tuelle.

Un adepte de María Lion­za cé­lé­brant la danse du feu. La dé­vo­tion à la déesse s’est ré­pan­due dans tout le Venezuela.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.