RAYÉS DE LA CARTE

Un phi­la­té­liste nor­vé­gien re­trace l’his­toire de 50 États ou ter­ri­toires éphé­mères dont il ne sub­siste plus au­jourd’hui que des timbres­poste.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - JAN MOR­RIS. — Jan Mor­ris est une his­to­rienne et écri­vaine de voyages bri­tan­nique née en 1926. Elle est l’au­teure de nom­breux ou­vrages, dont Trieste (Ne­vi­ca­ta, à pa­raître le 26 mai 2018). — Cet ar­ticle est pa­ru dans la Li­te­ra­ry Re­view en dé­cembre 2017. Il

Un phi­la­té­liste nor­vé­gien re­trace l’his­toire de 50 États ou ter­ri­toires éphé­mères dont il ne reste plus au­jourd’hui que des timbres-poste.

J’adore les ou­vrages ex­cen­triques, et Now­he­re­lands en est un. Ce livre tra­duit du nor­vé­gien est une com­pi­la­tion sé­rieuse et sou­vent amu­sante de toutes sortes de faits et de com­men­taires sur 50 ter­ri­toires de la pla­nète qui, à un mo­ment ou à un autre de­puis 1840, ont ces­sé d’être des en­ti­tés po­li­tiques – un drôle d’as­sor­ti­ment qui va de la Si­cile au sul­ta­nat du Haut­Ya­fa, au Yé­men. Le livre est consti­tué de té­moi­gnages, d’ana­lyses his­to­riques et de ré­flexions sur des mu­siques, des films et même des re­cettes de cui­sine, mais son socle reste la col­lec­tion de timbres de l’au­teur. Lors­qu’il l’a consti­tuée, ex­plique Berge, il vou­lait qu’elle com­prenne un timbre­poste de chaque pays en ayant émis de­puis le pre­mier Pen­ny Black 2. Et uni­que­ment des exem­plaires obli­té­rés. Chaque cha­pitre du livre est illus­tré par une pièce is­sue de sa col­lec­tion. (Il a aus­si goû­té beau­ coup des re­cettes qu’il donne, autre moyen se­lon lui de « faire corps avec son su­jet »).

Ces sin­gu­la­ri­tés en­ri­chissent le livre plu­tôt qu’elles ne le pé­na­lisent – Now­he­re­lands est tout de ques­tion­ne­ment éru­dit et de cu­rio­si­té. Je l’ouvre au ha­sard au cha­pitre consa­cré à Elo­bey, An­nobón et Co­ris­co – po­pu­la­tion : 2 950 ha­bi­tants, su­per­fi­cie : 35 km². Exis­tence en tant qu’en­ti­té po­li­tique : 1777­1909 3. Je parie que vous n’aviez ja­mais en­ten­du par­ler d’Elo­bey, An­nobón et Co­ris­co, dans le golfe de Gui­née ; moi non plus. Le timbre de la col­lec­tion de Bjørn Berge émis par ce ter­ri­toire in­su­laire porte le ca­chet d’Elo­bey – les ha­bi­tants des deux autres îles ex­pé­diaient ra­re­ment du cour­rier. Mais, nous dit l’au­teur, l’ex­plo­ra­trice bri­tan­nique Ma­ry King­sley en a par­lé en 1895 – elle s’y était fait ser­vir du thé et des avo­cats par des mis­sion­naires ca­tho­liques. Au­jourd’hui, An­nobón (mais pas Elo­bey ni Co­ris­co) se­rait conta­mi­née par un en­fouis­se­ment de dé­chets ra­dio­ac­tifs.

Ou bien pre­nez l’île que nous connais­sons sous le nom de Tas­ma­nie. Elle est re­pré­sen­tée dans le livre par un timbre dé­fraî­chi da­tant de 1855, sur le­quel fi­gure la jeune reine Vic­to­ria, sou­ve­raine de la Terre de Van Die­men, comme on ap­pe­lait l’île à l’époque. Bjørn Berge nous donne un re­mar­quable aper­çu de l’his­toire de la Tas­ma­nie, de­puis l’époque où Jo­na­than Swift si­tua Lilli­put dans son voi­si­nage jus­qu’à ces an­nées ef­froyables où elle abri­ta un bagne bri­tan­nique de si­nistre re­nom­mée. On y ap­prend, par exemple, qu’un ba­gnard qui avait ten­té de s’en éva­der dé­gui­sé en kan­gou­rou re­çut 150 coups de fouet. L’ef­fi­gie de la reine sur le timbre s’ins­pire, nous ra­conte en­core Berge, d’un ta­bleau de 1837 qui montre Vic­to­ria sou­riant avec bien­veillance ; mais, sur le timbre im­pri­mé vingt ans plus tard, elle a un re­gard fuyant et apeu­ré, qui cor­res­pond mieux à la ré­pu­ta­tion épou­van­table de l’en­droit.

On dé­couvre en­suite l’État prin­cier de Nand­gaon, di­ri­gé à l’époque de l’Em­pire bri­tan­nique par des princes hin­dous de la secte des bai­ra­gis, qui ne se sou­ciaient que de ques­tions spi­ri­tuelles – même la nour­ri­ture ne les in­té­res­sait pas vrai­ment. Pas très mo­ti­vant a prio­ri pour Bjørn Berge, si ce n’est que, vers la fin du xixe siècle, le prince bai­ra­gi de l’époque dé­ci­da d’émettre des timbres­poste. Ces timbres, ap­prend­on, « étaient très gros­siè­re­ment li­tho­gra­phiés ». Le pa­pier était de mau­vaise qua­li­té et, « comme on l’a vu pré­cé­dem­ment avec les timbres d’Obock », rap­pelle l’au­teur, im­pi­toyable en­vers les lec­teurs in­at­ten­tifs comme moi qui ont dé­jà ou­blié tout ce qui concerne Obock, leurs den­te­lures étaient « de tra­vers ». Pire en­core pour les phi­la­té­listes éru­dits : en 1893, les stocks de timbres in­ven­dus furent frap­pés des ca­rac­tères la­tins MBD, les ini­tiales du sou­ve­rain du mo­ment.

Les titres des cha­pitres choi­sis par Bjørn Berge sont par­fois ma­li­cieu­se­ment trom­peurs. « La Si­bé­rie des Ca­raïbes », par exemple. Le timbre cor­res­pon­dant re­pré­sente un ba­teau à va­peur fran­chis­sant un pas­sage ma­ri­time avec un gros mo­no­plan au­des­sus. Il s’agit, ap­prend­on, du ca­nal de Pa­namá. Quand les Amé­ri­cains ont per­cé le ca­nal et s’en sont vu oc­troyer la conces­sion par l’État pan­améen, ils ad­mi­nis­traient aus­si la zone voi­sine, qui de­vint bientôt, se­lon l’au­teur, tout à fait sem­blable aux ci­tés in­dus­trielles que l’Union so­vié­tique avait bâ­ties en Si­bé­rie. Quant au cha­pitre in­ti­tu­lé «Une gé­noise avec Hit­ler», il re­late de fa­çon concise mais com­plète l’his­toire de Dant­zig (au­jourd’hui Gdansk) de 1921 à 1939, an­née où les Al­le­mands mirent un terme à son exis­tence d’État libre. Le gâ­teau par­ta­gé avec Hit­ler est une ré­fé­rence à un thé qui fut don­né à Ber­lin.

Il ne fau­drait pas en conclure que Now­he­re­lands n’est que cu­rio­si­té fu­tile. Son pro­pos, fon­ciè­re­ment sé­rieux, vise à dé­mon­trer que cha­cun de ces pe­tits ter­ri­toires à de­mi ou­bliés doit sa gran­deur et sa dé­ca­dence aux ca­prices de grandes puis­sances qui pour­sui­vaient des buts pas tou­jours avouables. Now­he­re­lands m’a amu­sé mais m’a aus­si épa­té, car c’est un ou­vrage ri­gou­reux, bien fait, exi­geant et, ce qui ne gâte rien, ab­so­lu­ment unique en son genre.

Avez-vous dé­jà en­ten­du par­ler du ter­ri­toire in­su­laire d’Elo­bey, An­nobón et Co­ris­co ?

Now­he­re­lands: An At­las of Va­ni­shed Coun­tries 1840-1975 (« Pays de nulle part : un at­las des pays dis­pa­rus 1840-1975 ») de Bjørn Berge 1, tra­duit du nor­vé­gien par Lu­cy Mof­fatt, Thames & Hud­son, 2017, 240 p.

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