MILLE ANS DE SERVITUDE

Dans la so­cié­té ex­trê­me­ment hié­rar­chi­sée qu’est l’Inde, les da­lits sont re­lé­gués au bas de l’échelle. Tra­di­tion­nel­le­ment char­gés des be­sognes les plus in­grates, dé­tes­tés et mé­pri­sés par les castes su­pé­rieures, ceux qu’on ap­pe­lait les « in­tou­chables » comm

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - PANKAJ MISHRA. The New York Re­view of Books.

Dans la so­cié­té ex­trê­me­ment hié­rar­chi­sée qu’est l’Inde, les da­lits sont re­lé­gués au bas de l’échelle. Tra­di­tion­nel­le­ment char­gés des be­sognes les plus in­grates, dé­tes­tés et mé­pri­sés par les castes su­pé­rieures, ceux qu’on ap­pe­lait les « in­tou­chables » com­mencent à re­le­ver la tête.

Beau­coup de lo­ge­ments in­diens sont en­core do­tés de simples la­trines, qui consistent en un grand trou dans le sol. Les ex­cré­ments sont ra­mas­sés la nuit par des « vi­dan­geurs ma­nuels » qui, écrit Su­ja­tha Gid­la, « éva­cuent la merde hu­maine » avec « pour seuls ou­tils un pe­tit ba­lai et un seau en fer-blanc ». La plu­part sont des femmes 1. Au­tre­fois, elles « rem­plis­saient d’ex­cré­ments leurs pa­niers en feuilles de pal­mier et les trans­por­taient sur la tête sur une di­zaine de ki­lo­mètres jus­qu’à un en­droit en pé­ri­phé­rie de la ville où elles étaient au­to­ri­sées à les dé­ver­ser ». Les pa­niers ont au­jourd’hui cé­dé la place un peu par­tout à des seaux et des char­rettes. Mais le net­toyage des toi­lettes, des fosses sep­tiques, des ca­ni­veaux et des égouts re­vient tou­jours aux da­lits, qu’on ap­pe­lait au­tre­fois les in­tou­chables.

Un In­dien sur six est da­lit, mais, pen­dant des an­nées, je n’ai ni vu ni ima­gi­né la vie qu’ils pou­vaient avoir, même si chaque se­maine ou presque des en­tre­fi­lets dans les jour­naux fai­saient état des meurtres, des viols ou des tor­tures dont ils étaient vic­times. Si l’un de mes ca­ma­rades de classe, dans les écoles que j’ai fré­quen­tées, était da­lit, je n’en ai rien su – mon ap­par­te­nance à une caste su­pé­rieure fai­sait que je ne me ren­dais pas compte de l’exis­tence d’une hié­rar­chie qui était à mon avan­tage. En re­vanche, j’en­ten­dais mes proches mur­mu­rer beau­coup de mé­chan­ce­tés sur les « castes ré­per­to­riées » (le terme of­fi­ciel pour dé­si­gner les da­lits) et les me­sures de dis­cri­mi­na­tion po­si­tive des­ti­nées à leur as­su­rer une éga­li­té de trai­te­ment. C’est seule­ment dans mon uni­ver­si­té de pro­vince, dans un groupe d’étu­diants d’ex­trême gauche, que j’ai eu pour la pre­mière fois des contacts ré­gu­liers avec des da­lits. Et c’est en li­sant Ralph El­li­son à la fin de mon ado­les­cence que

2 j’ai com­men­cé à ré­flé­chir aux in­jus­tices his­to­riques et aux pa­tho­lo­gies so­ciales et psy­cho­lo­giques qui avaient oeu­vré à rendre des di­zaines de mil­lions de per­sonnes in­vi­sibles.

L’Inde, la plus grande dé­mo­cra­tie du monde, se trouve éga­le­ment être la so­cié­té la plus hié­rar­chi­sée du monde. Ses ci­toyens les plus riches et les plus puis­sants, is­sus en grande ma­jo­ri­té des hautes castes, sont très loin de se rendre compte de leurs pri­vi­lèges ou de réa­li­ser le cruel han­di­cap que re­pré­sente le fait d’ap­par­te­nir à une caste in­fé­rieure. Les da­lits sont très peu re­pré­sen­tés dans le cinéma po­pu­laire, les pubs et les feuille­tons té­lé­vi­sés. Au­cun mu­sée d’en­ver­gure ne com­mé­more leur longue souf­france. À la dif­fé­rence des États-Unis, où le ra­cisme sus­cite la condam­na­tion gé­né­rale, en Inde au­cun ta­bou so­cial n’in­ter­dit d’ex­pri­mer sa haine ou son dé­goût des hin­dous de basse caste, même si la loi le pro­hibe. Beau­coup de da­lits sont en­core trai­tés comme des « in­tou­chables », mal­gré les droits égaux que leur oc­troie la Cons­ti­tu­tion in­dienne.

Cette Cons­ti­tu­tion a été ré­di­gée à la fin des an­nées 1940, avec le concours de B. R. Am­bed­kar, un di­ri­geant da­lit, dont la ré­pu­ta­tion de pen­seur au­da­cieux et ico­no­claste a été éclip­sée par le

culte voué à ses ri­vaux des castes su­pé­rieures Ja­wa­har­lal Neh­ru et Mo­han­das Gand­hi. Les prin­cipes fon­da­teurs de la dé­mo­cra­tie in­dienne qu’Am­bed­kar a contri­bué à ins­crire vont en­core plus loin que ceux des États-Unis dans la ga­ran­tie de l’éga­li­té des droits et l’in­ter­dic­tion de toute dis­cri­mi­na­tion fon­dée sur la re­li­gion, la race, la caste, le sexe ou le lieu de naissance. Mais, en Inde, les nobles in­ten­tions de la loi s’ac­com­pagnent ra­re­ment du né­ces­saire chan­ge­ment des men­ta­li­tés. L’ins­ti­tu­tion de la caste, le groupe so­cial au­quel les In­diens ap­par­tiennent par leur naissance, reste le plus grand obs­tacle à la créa­tion d’une so­cié­té éga­li­taire.

Dans la hié­rar­chie, un brah­mane oc­cupe le sommet en rai­son de la « pu­re­té » de ses fonc­tions de prêtre et d’éru­dit, et le da­lit est re­lé­gué au rang le plus bas en rai­son de sa proxi­mi­té avec les ex­cré­ments et autres sub­stances cor­po­relles. Am­bed­kar, par exemple, ap­par­te­nait à une caste in­fé­rieure dont les membres étaient contraints de mar­cher avec un ba­lai at­ta­ché à la taille, de fa­çon à faire dis­pa­raître leurs em­preintes de pas ma­ni­fes­te­ment conta­mi­nantes. Comme beau­coup de mi­li­tants, il était pro­fon­dé­ment exas­pé­ré de voir que les da­lits, en se voyant re­fu­ser l’ac­cès à l’édu­ca­tion et à la pro­prié­té, avaient été « to­ta­le­ment mis hors d’usage », comme il l’a écrit dans « L’abo­li­tion de la caste » (1936) :« Ils n’avaient pas le droit de por­ter des armes, et, sans armes, ils ne pou­vaient pas se re­bel­ler. Ils étaient tous la­bou­reurs – ou plu­tôt, condam­nés à être la­bou­reurs –, et ils n’ont ja­mais eu le droit de trans­for­mer le soc de leur char­rue en épée. Ils n’avaient pas de baïon­nette, et, par consé­quent, n’im­porte qui pou­vait leur mar­cher sur les pieds, et le fai­sait. À cause du sys­tème de castes, ils ne pou­vaient pas re­ce­voir d’ins­truc­tion. Ils ne pou­vaient pas ré­flé­chir et trou­ver le moyen de s’en sor­tir. Ils étaient condam­nés à être humbles ; ne sa­chant pas comment s’échap­per et n’ayant pas les moyens de le faire, ils se sont faits à la servitude éternelle, qu’ils ont ac­cep­tée comme leur sort iné­luc­table » 3.

Au fil du temps, ce ter­rible sort a été jus­ti­fié par toutes sortes d’ar­gu­ments re­li­gieux et phi­lo­so­phiques. Le Pre­mier mi­nistre na­tio­na­liste hin­dou Na­ren­dra Mo­di pré­tend que les vi­dan­geurs ma­nuels savent de­puis long­temps qu’il est de leur « de­voir d’oeu­vrer au bon­heur de la so­cié­té tout en­tière et des dieux » et « que ce tra­vail de net­toyage doit se pour­suivre en tant qu’ac­ti­vi­té spi­ri­tuelle in­té­rieure pour les siècles à ve­nir ». De tels pro­pos sont d’au­tant plus fa­ciles à te­nir que les va­leurs, les croyances, les pré­ju­gés, les pho­bies et les ta­bous du sys­tème de castes ont été pro­fon­dé­ment in­té­rio­ri­sés par ceux qui en sont les vic­times, par­mi les­quelles se trouvent des chré­tiens et des mu­sul­mans dont les an­cêtres ont cher­ché à échap­per au stig­mate de l’in­tou­cha­bi­li­té en re­non­çant à l’hin­douisme : la fa­mille de Su­ja­tha Gid­la, par exemple, s’est conver­tie au chris­tia­nisme.

Cette ca­pi­tu­la­tion to­tale de­vant les normes hié­rar­chiques de dé­fé­rence et de de­voir a pen­dant long­temps em­pê­ché toute so­li­da­ri­té par­mi les castes op­pri­mées, cou­pant court à toute ten­ta­tive concer­tée de re­mise en cause par le bas de ce sys­tème inique. En ef­fet, l’ordre so­cial in­dien, consti­tué de mul­tiples strates, semble or­ga­ni­sé de ma­nière plus ma­chia­vé­lique que la simple hié­rar­chie qui pla­çait les Blancs au-des­sus des Noirs aux États-Unis. L’ar­ri­vée de Do­nald Trump au pou­voir et la ba­na­li­sa­tion du su­pré­ma­cisme blanc ont de nou­veau at­ti­ré l’at­ten­tion sur la ma­nière dont l’avi­lis­se­ment des Afro-Amé­ri­cains au siècle a ser­vi à as­seoir les droits et la di­gni­té des hommes blancs pauvres. « Les hommes blancs, écri­vit le pré­sident des États confé­dé­rés Jef­fer­son Da­vis, bé­né­fi­cient d’une éga­li­té qui ré­sulte de la pré­sence d’une caste in­fé­rieure, une éga­li­té qui ne peut exis­ter là où les hommes blancs oc­cupent la place oc­cu­pée ici par la race ser­vile. »

Mais dans le sys­tème de castes hin­dou, ca­rac­té­ri­sé par une « in­éga­li­té éche­lon­née », se­lon la brillante définition d’Am­bed­kar, « il n’y a pas de classe com­plè­te­ment dé­nuée de pri­vi­lèges, ex­cep­tée celle qui est à la base de la py­ra­mide so­ciale ». Du coup, toutes les castes, à l’ex­cep­tion de la plus basse, ont in­té­rêt à ce que le sys­tème per­dure et s’y em­ploient en do­mi­nant ou en hu­mi­liant celle qui est juste au-des­sous. Le poète de langue ma­rathe Go­vin­da­raj le dit en­core plus crû­ment : la so­cié­té hin­doue est consti­tuée d’hommes « qui courbent la tête sous les coups de pied ve­nant d’en haut et qui, si­mul­ta­né­ment, en donnent à ceux d’en bas, sans ja­mais son­ger à re­fu­ser les uns et à s’abs­te­nir des autres ».

Cette définition for­mu­lée à la fin du xixe siècle reste en grande par­tie va­lable au­jourd’hui. Dans les ré­gions ru­rales, dont sont is­sus bon nombre d’hin­dous de haute caste, ce sont sou­vent les membres des an­ciennes castes in­ter­mé­diaires su­bal­ternes qui sont res­pon­sables des pires atro­ci­tés com­mises contre les da­lits au­jourd’hui. Il est vrai éga­le­ment qu’un nombre crois­sant de per­sonnes si­tuées tout en bas de la hié­rar­chie s’op­posent vi­gou­reu­se­ment aux coups de pied ve­nant d’en haut. Des par­tis po­li­tiques et des mou­ve­ments sociaux or­ga­ni­sés au­tour de l’iden­ti­té da­lit ont vu le jour ces der­nières dé­cen­nies. La force élec­to­rale de ce ré­veil po­li­tique est telle que le ré­gime na­tio­na­liste hin­dou au pou­voir, bien que do­mi­né par des hin­dous des castes su­pé­rieures, a été obli­gé de se po­ser en bien­fai­teur des da­lits. La li­bé­ra­li­sa­tion de l’éco­no­mie in­dienne à par­tir de 1991 a réus­si à cer­tains en­tre­pre­neurs da­lits, ce qui a fait dire à des com­men­ta­teurs op­ti­mistes que la mon­dia­li­sa­tion per­met­tait en­fin de s’af­fran­chir des in­éga­li­tés de caste.

Les lec­teurs an­glo­phones peuvent ap­pré­hen­der la di­ver­si­té et la com­plexi­té de ce que vivent les da­lits grâce aux tra­vaux de cher­cheurs et de cri­tiques comme Anand Tel­tumbde, Go­pal Gu­ru et D. R. Na­ga­raj. À ce­la s’ajoute Ba­lu­ta, de Daya Pa­war, la pre­mière au­to­bio­gra­phie d’un da­lit, qui dé­crit la vio­lence de caste à Bom­bay dans les an­nées 1940 et 1950. Joo­than, d’Om­pra­kash Val­mi­ki,

et Gro­wing Up Un­tou­chable in In­dia, de Va­sant Moon, sont des ré­cits per­son­nels éclai­rants du mi­lieu du xxe siècle, tan­dis que le re­cueil de nou­velles Un­clai­med Ter­rain, d’Ajay Na­va­ria, porte un re­gard iro­nique sur l’émer­gence ré­cente d’une classe moyenne da­lit, grâce aux me­sures de dis­cri­mi­na­tion po­si­tive et à la li­bé­ra­li­sa­tion éco­no­mique 4.

Ants Among Ele­phants, de Su­ja­tha Gid­la, qui suit sur près d’un siècle la vie d’une fa­mille da­lit de l’Andh­ra Pra­desh, un État du centre de l’Inde, en­ri­chit consi­dé­ra­ble­ment la nou­velle lit­té­ra­ture da­lit an­glo­phone. Gid­la a gran­di en Inde et tra­vaille à pré­sent comme conduc­trice de mé­tro à New York. Elle a une connais­sance de pre­mière main de la pau­vre­té et de la dis­cri­mi­na­tion dont plu­sieurs gé­né­ra­tions de sa fa­mille ont souf­fert et semble dé­ter­mi­née à res­ti­tuer la vé­ri­té de leur vé­cu dans toute sa com­plexi­té et ses nuances. Le ré­sul­tat est un livre à la fron­tière de plu­sieurs genres – au­to­bio­gra­phie, his­toire, eth­no­gra­phie et lit­té­ra­ture –, re­mar­quable par l’in­ten­si­té et la por­tée de son pro­pos.

L’au­teure sait par­fai­te­ment que les textes sa­crés de l’hin­douisme ap­prouvent le sys­tème des castes. Mais elle s’in­té­resse vi­si­ble­ment da­van­tage à la fa­çon dont le co­lo­nia­lisme et le ca­pi­ta­lisme qui ont ébran­lé l’Inde au xixe siècle ont ex­ploi­té le sys­tème de castes à leur avan­tage. Elle re­late de fa­çon alerte la vie de ses an­cêtres :« Ils ado­raient leurs déesses tri­bales et avaient peu de contacts avec la so­cié­té en de­hors de la fo­rêt où ils ha­bi­taient. […] Quand les Bri­tan­niques dé­fri­chèrent la fo­rêt pour y plan­ter du teck, le clan de mes ar­rière-grand­spa­rents fut chas­sé vers les plaines, là où vi­vaient les gens ci­vi­li­sés, sé­den­taires, ceux qui pos­sé­daient la terre et sa­vaient la culti­ver – au­tre­ment dit, les hin­dous. Le pe­tit clan trou­va un grand lac et s’éta­blit au­tour. Il n’y avait au­cun signe de vie hu­maine à des ki­lo­mètres à la ronde. Ils se mirent à l’agri­cul­ture. La terre au­tour du lac était fer­tile et com­blait lar­ge­ment leurs be­soins. Ils nom­mèrent leur nou­veau vil­lage San­ka­ra­pa­du, en hom­mage à l’un de leurs dieux.

Mais bientôt, les gens ci­vi­li­sés re­mar­quèrent leur pré­sence. Ils furent dé­cou­verts par un agent du za­min­dar lo­cal – le grand pro­prié­taire ter­rien dé­si­gné par les Bri­tan­niques pour col­lec­ter l’im­pôt dans la ré­gion –, qui avait vu du riz pous­ser dans leurs champs et leur pré­le­va des taxes, dont il met­tait une bonne par­tie dans sa poche.Mais cet agent n’en avait ja­mais as­sez. Il s’ins­tal­la à proxi­mi­té avec sa fa­mille et les gens de sa caste et en­tre­prit de leur vo­ler leurs terres, par la force et par la ruse. Ils prê­taient au clan des sommes in­si­gni­fiantes à des taux usu­raires. In­ca­pables de rem­bour­ser leurs dettes, les vil­la­geois durent cé­der leurs terres acre par acre. Mes an­cêtres, qui avaient dé­fri­ché et via­bi­li­sé la zone, en furent ré­duits à tra­vailler sur leurs an­ciennes ri­zières comme jour­na­liers. »

En quelques phrases for­mu­lées sim­ple­ment, nous avons un conden­sé de l’his­toire de l’Inde et du monde : l’ex­ploi­ta­tion de po­pu­la­tions pra­ti­quant l’agri­cul­ture de sub­sis­tance par des féo­daux, des co­lo­nia­listes, des ca­pi­ta­listes et d’autres peuples « ci­vi­li­sés ». Gid­la sait per­ti­nem­ment que ce que nous pre­nons pour des tra­di­tions est en fait as­sez

ré­cent. Ain­si du sys­tème vet­ti de l’Inde cen­trale, en ver­tu du­quel « toutes les fa­milles in­tou­chables de tous les vil­lages de­vaient cé­der leur pre­mier en­fant de sexe mas­cu­lin si­tôt qu’il sa­vait par­ler et mar­cher » au pro­prié­taire ter­rien du coin. Le sys­tème puise son ori­gine, écri­telle, dans la « vo­lon­té des Bri­tan­niques de maxi­mi­ser les re­cettes », ain­si que dans les ré­formes agraires qui créèrent une classe de pro­prié­taires ter­riens abu­sifs, tout en trans­for­mant les pay­sans et les ar­ti­sans de basse caste en for­çats. « Bien que fon­dé sur les hié­rar­chies de castes tra­di­tion­nelles, écrit Gid­la, le sys­tème vet­ti n’a rien de tra­di­tion­nel. Si ar­chaïque qu’il puisse pa­raître, il n’est ap­pa­ru qu’à la fin du xixe siècle. Comme l’es­cla­vage dans les Amé­riques, c’est un pro­duit mo­derne du ca­pi­ta­lisme. »

Gid­la ne dé­peint pas ses per­son­nages comme de pauvres et faibles vic­times, at­ten­dant d’être li­bé­rées de leur exis­tence pri­mi­tive par une idéo­lo­gie ou une ins­ti­tu­tion mo­derne telle que la dé­mo­cra­tie laïque, le na­tio­na­lisme hin­dou ou le ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé. Elle pré­fère sa­luer leur in­gé­nio­si­té et leur créa­ti­vi­té, leur riche éven­tail de cultures et d’his­toires.

Le per­son­nage le plus mé­mo­rable du livre est la mère de l’au­teure, Man­ju­la. Le com­bat que mène cette femme douée contre les pré­ju­gés de caste et la mi­so­gy­nie, tous deux bien en­ra­ci­nés, consti­tue le coeur du ré­cit. Mais la part du lion re­vient à l’oncle ma­ter­nel de Gid­la, K. G. Sa­tya­mur­thy, un cé­lèbre poète et ré­vo­lu­tion­naire, qui mit sur pied dans les an­nées 1970 un mou­ve­ment de gué­rilla vi­sant à « li­bé­rer la cam­pagne, vil­lage par vil­lage, chas­ser les pro­prié­taires et ral­lier suf­fi­sam­ment de monde pour en­cer­cler les villes et s’em­pa­rer du pou­voir po­li­tique ».

C’était un pro­jet voué à l’échec, vu la su­pé­rio­ri­té mi­li­taire de l’État in­dien [lire « La guerre sans fin du Bas­tar », Books n°85, sep­tembre-oc­tobre 2017]. Mais il se­rait trop fa­cile de voir dans ses par­ti­sans une bande de ra­tés se ber­çant d’illu­sions, qui ne com­pre­naient pas les pos­si­bi­li­tés d’éma­ni­ci­pa­tion of­fertes par la dé­mo­cra­tie li­bé­rale et l’éco­no­mie de mar­ché. Pour beau­coup de da­lits, la fin de la tu­telle bri­tan­nique re­ve­nait à rem­pla­cer une classe di­ri­geante blanche par des hin­dous de haute caste. En pleines fes­ti­vi­tés de l’in­dé­pen­dance de l’Inde, en août 1947, un jeune gar­çon de­man­da à Sa­tya­mur­thy : « Vous pen­sez que cette in­dé­pen­dance est faite pour des gens comme vous et moi ? » Neh­ru, le pre­mier Pre­mier mi­nistre de l’Inde, ap­por­ta vite une ré­ponse à cette ques­tion en en­voyant son ar­mée for­mée par les Bri­tan­niques ré­pri­mer une ré­volte de pay­sans sans terre dans la ré­gion de Sa­tya­mur­thy.

Gid­la pré­sente Neh­ru, le hé­ros de la classe moyenne et des hautes castes in­diennes, comme un per­sé­cu­teur de plus des lais­sés-pour-compte mais ex­plique éga­le­ment pour­quoi les da­lits n’ont ja­mais été vrai­ment convain­cus par le pa­ter­na­lisme de Gand­hi, qui ré­dui­sait les mul­tiples cruau­tés du sys­tème so­cial in­dien à la ques­tion de la vi­dange ma­nuelle, dé­cla­rant que l’ins­ti­tu­tion des castes de­vait être ré­for­mée plu­tôt qu’abo­lie.

Il se pour­rait que Gid­la dé­con­certe bien des lec­teurs quand elle écrit que « tout ce qu’il y avait de pas­sion­nant et de pro­gres­siste » dans les an­nées 1950 et 1960 était « as­so­cié au com­mu­nisme ». Pour­tant, c’est vrai non seule­ment pour l’Inde ou les da­lits, mais aus­si pour beau­coup de po­pu­la­tions post­co­lo­niales d’Asie et d’Afrique. Des ac­ti­vi­tés à pre­mière vue dis­pa­rates – écrire des pièces de théâtre et des ro­mans, réa­li­ser des films, ré­ci­ter de la poé­sie, créer des clubs de lec­ture, des bi­blio­thèques, des mou­ve­ments ou­vriers et pro­tes­ta­taires – étaient in­dis­so­cia­ble­ment liées à la pro­messe d’une li­bé­ra­tion de plus grande en­ver­gure que celle qu’avaient ob­te­nue les lea­ders an­ti­co­lo­niaux de la pre­mière gé­né­ra­tion.

On peut sou­te­nir que le dis­cré­dit, de­puis 1989, des idéaux com­mu­nistes de jus­tice et de di­gni­té et des idées so­ciales-dé­mo­crates de pros­pé­ri­té col­lec­tive a créé un grand vide – que di­vers types de fon­da­men­ta­lisme eth­nique se sont em­pres­sés de com­bler. Le ré­cit que fait Gid­la de l’en­ga­ge­ment de son oncle Sa­tya­mur­thy montre de fa­çon fort in­té­res­sante que ces as­pi­ra­tions ont in­suf­flé (et in­sufflent en­core) une éner­gie mo­rale et un sens à la vie des op­pri­més. Et ce­la bien après que les ré­vo­lu­tions me­nées en leur nom en Rus­sie et en Chine se furent trans­for­mées en ty­ran­nies. Il est vrai que le com­mu­nisme a sem­blé ir­ré­sis­tible à

Sur les rives du Gange, à Va­ra­na­si (Bé­na­rès), la cré­ma­tion des morts in­combe tra­di­tion­nel­le­ment aux doms, sous-caste de da­lits.

LE LIVRE Ants Among Ele­phants: An Un­tou­chable Fa­mi­ly and the Ma­king of Mo­dern In­dia (« Des four­mis par­mi les élé­phants : une fa­mille d’in­tou­chables et l’avè­ne­ment de l’Inde mo­derne »), Far­rar, Straus & Gi­roux, 2017, 306 p. L’AU­TEURE Su­ja­tha Gid­la...

Les da­lits su­bissent des dis­cri­mi­na­tions à l’em­bauche et à l’ac­cès au lo­ge­ment, même en mi­lieu ur­bain (ici en 2003 à Bhav­na­gar, dans le Gu­je­rat).

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