DE VA­LENCE À HOL­LY­WOOD

L’au­teur d’Arènes san­glantes fut long­temps le plus cé­lèbre écri­vain es­pa­gnol. Il édi­tait son propre quo­ti­dien, créa un par­ti po­li­tique, ten­ta d’éta­blir des co­lo­nies agri­coles en Ar­gen­tine… De tem­pé­ra­ment fou­gueux, il s’en­ga­gea aus­si contre la dic­ta­ture de

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - MICHEL ANDRÉ.

Vi­cente Bas­co Ibáñez fut un temps le plus cé­lèbre des écri­vains es­pa­gnol. Il édi­tait son propre quo­ti­dien, créa un par­ti po­li­tique, ten­ta d’éta­blir des co­lo­nies agri­coles en Ar­gen­tine… De tem­pé­ra­ment fou­gueux, il s’en­ga­gea aus­si contre la dic­ta­ture de Pri­mo de Ri­ve­ra.

Le meilleur ro­man de Vi­cente Blasco Ibáñez, a-t-on sou­vent dit, fut sa vie. Très po­pu­laire dans son pays, il fut aus­si de son vi­vant l’au­teur es­pa­gnol le plus ven­du dans le monde après Cer­vantes. Il fut éga­le­ment agi­ta­teur po­li­tique, di­rec­teur de jour­nal, cor­res­pon­dant de guerre, édi­teur, confé­ren­cier iti­né­rant et un grand voya­geur qui se vou­lait un aven­tu­rier : en 1910, en pleine force de l’âge, il en­tre­prit de créer deux co­lo­nies agri­coles en Ar­gen­tine ; quelques an­nées avant son dé­cès, à l’âge de 61 ans, il se lan­çait dans un vaste tour du monde. Fon­da­teur d’un mou­ve­ment po­li­tique qui por­tait son nom (le blas­quisme), élu six fois dé­pu­té de sa ville de Va­lence, em­pri­son­né à plu­sieurs re­prises pour la dif­fu­sion d’idées sé­di­tieuses, im­pli­qué dans plu­sieurs duels, il fut aus­si une cé­lé­bri­té et une fi­gure de la vie mon­daine, et le seul homme de lettres es­pa­gnol de son époque que ses livres, adap­tés pour cer­tains au cinéma, aient en­ri­chi ; il s’ha­billait chez les plus pres­ti­gieux tailleurs et rou­lait en Ca­dillac.

Au cours des dé­cen­nies qui sui­virent sa mort, son sou­ve­nir s’es­tom­pa, no­tam­ment en rai­son de l’aver­sion du ré­gime fran­quiste, qui trou­vait ses écrits im­mo­raux et sub­ver­sifs. Dans les an­nées 1970, ses livres re­com­men­cèrent à se vendre. En 1998, à l’ini­tia­tive des au­to­ri­tés de Va­lence, où son culte ne s’était ja­mais éteint, un col­loque in­ter­na­tio­nal à son su­jet était or­ga­ni­sé. Long­temps, on n’a dis­po­sé comme source d’in­for­ma­tions sur sa vie agi­tée que des té­moi­gnages de per­sonnes qui l’avaient connu, comme Emi­lio Gascó Con­tell, J. L. León Ro­ca ou sa belle-fille Pi­lar Tor­to­sa. Deux bio­gra­phies sont pa­rues ré­cem­ment : celle, très syn­thé­tique, de Ra­mi­ro Reig et

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celle, mo­nu­men­tale, de Ja­vier Va­re­la 2.

Né en 1867 de pa­rents d’ori­gine ara­go­naise, pe­tits com­mer­çants à Va­lence, Vi­cente Blasco Ibáñez a eu une jeu­nesse agi­tée et re­belle, mar­quée par un fort es­prit d’in­dé­pen­dance. Re­non­çant à faire car­rière dans la ma­rine par manque de goût pour les ma­thé­ma­tiques, il en­tre­prit des études de droit tout en li­sant avec vo­ra­ci­té. Deux fi­gures dé­ter­mi­nèrent sa double vo­ca­tion po­li­tique et lit­té­raire : l’homme d’État li­bé­ral Fran­cis­co Pi y Mar­gall et Vic­tor Hu­go. Ra­pi­de­ment, Blasco dé­ve­lop­pa des idées ré­pu­bli­caines et an­ti­clé­ri­cales. Ora­teur de grand talent, do­té d’une for­mi­dable pré­sence phy­sique, il exer­çait sur les foules un pou­voir ma­gné­tique bien dé­crit par l’écri­vain Max Aub, qui l’a connu dans sa jeu­nesse : « C’était un dieu, vous m’en­ten­dez ? Un dieu, et il en avait l’ap­pa­rence : grand, fort, qua­si her­cu­léen, les che­veux bou­clés, un peu gros, peut-être… Et une voix ! Quelle voix ! »

En peu de temps, Blasco Ibáñez de­vint l’âme d’un mou­ve­ment po­li­tique ré­gio­nal. Fé­dé­ra­liste sans être ré­gio­na­liste (bien que maî­tri­sant le va­len­cien, Blasco n’a ja­mais sou­hai­té pro­mou­voir cette langue ni se rap­pro­cher des mou­ve­ments ca­ta­la­nistes), dé­fen­dant des thèses proches à cer­tains égards de celles du Par­ti ra­di­cal en France, le blas­quisme était une va­rié­té ré­pu­bli­caine de po­pu­lisme, ap­puyé sur la pe­tite

bour­geoi­sie et les classes po­pu­laires. Sa forte pré­sence à Va­lence, où, à l’ex­cep­tion des an­nées de dic­ta­ture de Pri­mo de Ri­ve­ra (1923-1930), il est res­té au pou­voir sans in­ter­rup­tion jus­qu’à la guerre ci­vile (1936-1939), ré­dui­sit consi­dé­ra­ble­ment dans cette ville l’in­fluence du Par­ti so­cia­liste et du mou­ve­ment anar­chiste 3.

Pour pro­pa­ger ses idées, Blasco Ibáñez créa un quo­ti­dien, El Pue­blo, qu’il di­ri­geait, ani­mait et ré­di­geait lui-même en grande par­tie. Dans l’in­ten­tion d’ai­der la po­pu­la­tion à s’in­for­mer, s’édu­quer et se culti­ver, il mit sur pied une mai­son d’édi­tion qui pu­bliait des clas­siques de la lit­té­ra­ture (Wal­ter Scott, Tol­stoï, Schil­ler, Cer­vantes, Hu­go, Zo­la) et de la pen­sée po­li­tique (Proud­hon, Kro­pot­kine). Au ca­ta­logue fi­gu­raient deux gros ou­vrages que Blasco avait lui-même tra­duits : His­toire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, de Mi­che­let, et Nou­velle géo­gra­phie uni­ver­selle, d’Éli­sée Re­clus.

Du­rant cette époque, Blasco Ibáñez a pro­duit à un rythme sou­te­nu ceux de ses livres qu’on consi­dère una­ni­me­ment comme ses meilleurs, ses « ro­mans va­len­ciens » : Ar­roz y tar­ta­na (« Riz et tar­tane »), Flor de mayo (Fleur de mai), La bar­ra­ca (Terres mau­dites, sans doute son chef-d’oeuvre), Entre na­ran­jos (Dans les oran­gers) et Cañas y bar­ro (Boue et ro­seaux) [lire « Pour al­ler plus loin », p. 73]. Bâ­tis sur des in­trigues simples et so­lides, ré­di­gés dans une langue vi­gou­reuse et co­lo­rée fai­sant lar­ge­ment ap­pel au style in­di­rect libre, no­tam­ment dans le sou­ci de ré­duire au mi­ni­mum l’usage du va­len­cien, ces ro­mans, avec un mé­lange d’em­pa­thie et de cru­di­té qui n’est pas sans faire pen­ser à Mau­pas­sant, ra­content la vie des pe­tits com­mer­çants de Va­lence, le com­bat pour la sub­sis­tance des pê­cheurs du lit­to­ral, les luttes des culti­va­teurs de riz avec les grands pro­prié­taires ter­riens. Écrits fré­né­ti­que­ment, sou­vent la nuit après le bou­clage du Pue­blo du len­de­main, presque tou­jours pu­bliés d’abord en feuille­ton dans le jour­nal, ces livres portent les traces des cir­cons­tances de grande ten­sion dans les­quelles ils furent com­po­sés. Peu de temps après, Blasco fe­ra pa­raître une sé­rie de ro­mans dits « sociaux », dont l’ac­tion se dé­roule dans d’autres mi­lieux et ré­gions d’Es­pagne qui lui étaient moins fa­mi­liers : leur réa­lisme et leur force en sont moindres.

En 1909, Blasco Ibáñez fut in­vi­té à faire en Ar­gen­tine une tour­née de confé­rences qu’il consa­cra à une sé­rie de grands noms de l’his­toire lit­té­raire et ar­tis­tique es­pa­gnole (Cer­vantes, Cal­derón, Que­ve­do, Veláz­quez, Goya) et fran­çaise (Bal­zac, Hu­go, Zo­la). Il conçut à cette oc­ca­sion le pro­jet de fon­der dans cette par­tie du monde une co­lo­nie de peu­ple­ment pour les agri­cul­teurs va­len­ciens. Avec l’ap­pui des au­to­ri­tés ar­gen­tines, qui lui concé­dèrent des terres, deux co­lo­nies de ce type virent le jour : l’une ap­pe­lée Co­lo­nie Cer­vantes, éta­blie sur les bords du Río Ne­gro, dans une ré­gion de Pa­ta­go­nie gla­ciale en hi­ver, l’autre bap­ti­sée Nou­velle Va­lence, tout au nord, à la fron­tière de l’Uru­guay et du

Pa­ra­guay, en pleine zone tro­pi­cale. Avec ce mé­lange de té­mé­ri­té et d’os­ten­ta­tion qui ca­rac­té­ri­sait tout ce qu’il en­tre­pre­nait – des pho­tos le montrent pa­ra­dant au mi­lieu d’In­diens à de­mi nus ou en pon­cho, un fu­sil à la main –, Blasco dé­ploya des ef­forts énormes pour concré­ti­ser ce qui ne de­meu­ra qu’un rêve très vite fra­cas­sé. Au bout de quatre ans, me­su­rant les sa­cri­fices qu’al­lait exi­ger la trans­for­ma­tion de ce songe en une en­tre­prise ren­table et re­fu­sant la pers­pec­tive de de­voir re­non­cer pour tou­jours à la lit­té­ra­ture, rui­né et en­det­té, il re­vint en Eu­rope pour se re­mettre à écrire.

Homme d’ac­tion, Blasco Ibáñez ex­su­dait une pro­di­gieuse éner­gie vi­tale. Im­pé­tueux, pas­sion­né et sen­suel, il ai­mait la musique, plus par­ti­cu­liè­re­ment celle de Wa­gner et de Bee­tho­ven, les pay­sages et les odeurs de Va­lence, les jar­dins, sur­tout d’oran­gers, et les femmes. « À la dif­fé­rence des grands amants ro­man­tiques, sou­ligne J. L. León Ro­ca dans le pe­tit livre qu’il a consa­cré à sa vie sen­ti­men­tale 4, Blasco Ibáñez goû­tait les aven­tures amou­reuses mais ne s’en­ga­geait pas. […] Le risque de la chasse l’ex­ci­tait, comme l’émo­tion de voir s’écrou­ler une for­te­resse qui lui op­po­sait de la ré­sis­tance. Mais, quand les fi­lets de l’amour me­na­çaient de l’em­pri­son­ner dans les bras d’une femme, il aban­don­nait le ter­rain. » En d’autres termes, il se com­por­tait, se­lon Ro­ca, comme « notre clas­sique Don Juan ».

Blasco s’est ma­rié à l’âge de 25 ans avec une Va­len­cienne qui lui a don­né quatre en­fants, dont un fils mort en pleine jeu­nesse. Ses ac­ti­vi­tés po­li­tiques et lit­té­raires lui lais­saient peu de dis­po­ni­bi­li­té pour la vie fa­mi­liale mais ne l’em­pê­chaient pas de sai­sir les oc­ca­sions d’aven­tures qui se pré­sen­taient. Toutes ont été éphé­mères, à quelques ex­cep­tions près, dont la plus fa­meuse fut sa longue liai­son avec Ele­na Ortú­zar, femme d’un riche homme d’af­faires chi­lien et le grand amour de sa vie. Il l’avait ren­con­trée à Ma­drid, et elle l’ac­com­pa­gna lors de plu­sieurs de ses sé­jours à l’étran­ger, no­tam­ment à Pa­ris et à l’oc­ca­sion de ce voyage en Tur­quie dont il al­lait ra­me­ner le ré­cit Oriente. Fer­vente ca­tho­lique, elle ne consen­tit ja­mais à di­vor­cer. Mais, après le dé­cès de son ma­ri et la mort de la femme de Blasco, elle l’épou­sa.

londe, opu­lente, or­gueilleuse, ob­serve Ja­vier Va­re­la, [Ele­na Ortú­zar] pa­raît in­car­ner l’idéal type des femmes que Blasco Ibáñez a dé­crit dans presque tous ses ro­mans » : des Wal­ky­ries, de la va­rié­té rus­tique ou culti­vée, im­po­santes et ten­ta­trices, ins­pi­rant à la fois fas­ci­na­tion, dé­sir et crainte. La pas­sion de l’écri­vain pour Ele­na Ortú­zar lui a ins­pi­ré trois ro­mans (La femme nue de Goya, Arènes san­glantes et Les morts com­mandent), quatre si l’on compte La vo­lun­tad de vi­vir, que son au­teur, pris de re­mords, fit re­ti­rer de la vente à peine im­pri­mé et qui ne pa­rut qu’après sa mort. Arènes san­glantes ra­conte l’amour tra­gique d’un jeune et brillant to­re­ro pour une riche et sé­dui­sante aris­to­crate, qui le mè­ne­ra à sa perte. Con­trai­re­ment à beau­coup d’écri­vains es­pa­gnols, Blasco n’éprou­vait pas beau­coup d’at­ti­rance pour la cor­ri­da. Mais il connais­sait très bien le mi­lieu de la tau­ro­ma­chie, dont le ro­man met en lu­mière de fa­çon réa­liste les as­pects les moins re­lui­sants : la cruau­té du spec­tacle, la gros­siè­re­té et la ver­sa­ti­li­té du pu­blic, la vé­na­li­té et la soif de no­to­rié­té des pro­ta­go­nistes.

Une ques­tion sou­vent po­sée est celle de l’ap­par­te­nance de Blasco Ibáñez à la « gé­né­ra­tion de 98 », ce groupe d’écri­vains es­pa­gnols du tour­nant du xxe siècle com­pre­nant no­tam­ment le phi­lo­sophe Mi­guel de Una­mu­no, les ro­man­ciers Ramón del Valle-In­clán et Pío Ba­ro­ja, l’es­sayiste Azorín et le poète An­to­nio Ma­cha­do. En rai­son de sa date de naissance, Blasco Ibáñez est par­fois rat­ta­ché à ce groupe, avec le­quel il n’avait en réa­li­té rien en com­mun. Bien plus proche par ses in­té­rêts et ses choix ar­tis­tiques des grands ro­man­ciers réa­listes du mi­lieu du xixe siècle comme Be­ni­to Pé­rez Galdós et Clarín, Blasco, par sa pas­sion de l’ac­tion et son goût du luxe, son ca­rac­tère ins­tinc­tif et exu­bé­rant, son fé­roce ap­pé­tit de la vie et sa pro­pen­sion à la van­tar­dise, se dis­tin­guait ra­di­ca­le­ment de ces hommes au tem­pé­ra­ment plu­tôt mé­di­ta­tif et an­gois­sé, trau­ma­ti­sés par la perte des co­lo­nies de Cu­ba et des Phi­lip­pines, pré­oc­cu­pés par l’iden­ti­té et l’ave­nir de leur pays et sou­cieux d’ex­pé­ri­men­ter de nou­velles formes d’ex­pres­sion. Même lors­qu’ils ve­naient comme lui de pro­vince, tous ces écri­vains par­ti­ci­paient de sur­croît as­si­dû­ment à cette vie­so­ciale, lit­té­raire et in­tel­lec­tuelle ma­dri­lène à la­quelle, consi­dé­rant qu’il y avait mieux à faire que « pas­ser son exis­tence dans les ca­fés et ne connaître la vie que par l’in­ter­mé­diaire des livres et des conver­sa­tions », il ne s’est ja­mais vrai­ment in­té­gré.

En dé­pit de tout ce qui le sé­pa­rait d’eux, Blasco Ibáñez par­vint à main­te­nir des re­la­tions cour­toises, cor­diales et as­sez ami­cales avec Una­mu­no et Azorín. Il ne ces­sa par contre de faire l’ob­jet d’une hos­ti­li­té dé­cla­rée de la part de deux autres re­pré­sen­tants du groupe : Ba­ro­ja, qui l’ac­cu­sa d’avoir pla­gié un de ses ro­mans et le trai­tait de « Tar­ta­rin va­len­cien » vul­gaire, et Valle-In­clán, qui, in­ter­ro­gé à la mort de Blasco, pré­sen­ta l’an­nonce de celle-ci comme un « coup de pu­bli­ci­té », puis pré­ten­dit contre toute évi­dence n’avoir ja­mais rien lu de lui. Toute sa vie, l’écri­vain va­len­cien dut su­bir des at­taques de ce genre, aux­quelles, avec ma­gna­ni­mi­té, il ne ré­pon­dit ja­mais. On lui re­pro­chait son style re­lâ­ché, l’at­mo­sphère « le­van­tine » de ses ré­cits, la gros­siè­re­té de ses su­jets. Der­rière les consi­dé­ra­tions mo­rales et ar­tis­tiques, ces cri­tiques étaient sans doute en grande par­tie mo­ti­vées par la ja­lou­sie qu’éveillait le succès com­mer­cial de ses livres.

Sa ré­pu­ta­tion au­près de ses pairs ne s’amé­lio­ra guère avec le temps. Aux yeux des deux fi­gures les plus cé­lèbres de la « gé­né­ra­tion de 14 », Jo­sé Or­te­ga y Gas­set et Ramón Pé­rez de Aya­la,

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Blasco était « un ré­pu­bli­cain ro­man­tique à l’es­thé­tique dé­pas­sée : un homme du xixe siècle », écrit Ja­vier Va­re­la. Quant aux écri­vains proches du fran­quisme, ils n’eurent pas de mots as­sez durs à son égard. Eu­ge­nio d’Ors l’ac­cu­sait d’« im­pos­ture lit­té­raire » et d’avoir contri­bué à dif­fu­ser une grille de va­leurs contes­table. Gon­za­lo Tor­rente Bal­les­ter, qui lui re­con­nais­sait pour seule ver­tu son « ex­tra­or­di­naire vi­ta­li­té », stig­ma­ti­sait son « im­mense vul­ga­ri­té » et la fa­çon dont ses ro­mans ex­ha­laient « une

Ces cri­tiques ré­sul­taient sans doute de la ja­lou­sie qu’éveillait le succès com­mer­cial de ses livres.

odeur de sexe et de sueur avec des re­lents de pael­la va­len­cienne ».

Dans une lettre en­voyée à Ju­lio Ce­ja­dor, un éru­dit et cri­tique lit­té­raire par ailleurs prêtre – texte d’an­tho­lo­gie ex­trê­me­ment ré­vé­la­teur –, Blasco Ibáñez livre son cre­do ar­tis­tique. « Je m’en­or­gueillis d’être un écri­vain le moins lit­té­raire pos­sible. Je suis un homme qui vit et qui, de sur­croît, écrit des livres. » Ce­la dans le pro­lon­ge­ment de la « tra­di­tion es­pa­gnole noble et vi­rile » : « Les meilleurs gé­nies lit­té­raires de notre race furent des hommes, de vrais hommes, au sens le plus fort du mot ; des sol­dats, de grands voya­geurs, qui ont cou­ru l’aven­ture en de­hors de l’Es­pagne, connu la cap­ti­vi­té et la mi­sère et, en outre, ont écrit ». Pre­nant ses dis­tances avec les théo­ries « scien­ti­fiques » de la lit­té­ra­ture d’une de ses idoles de jeu­nesse, Zo­la, il ré­af­firme avec force le rôle cen­tral de l’ir­ra­tion­nel dans la créa­tion : « La rai­son et l’in­tel­li­gence peuvent for­mer de grands écri­vains dignes d’ad­mi­ra­tion, mais ni des ro­man­ciers, ni des dra­ma­turges, ni des poètes », dont le talent re­pose sur « l’ins­tinct, le sub­cons­cient, les forces mys­té­rieuses et in­vi­sibles qu’on ap­pelle com­mu­né­ment “l’ins­pi­ra­tion” ».

En 1923, il ef­fec­tue un grand pé­riple sur le conti­nent amé­ri­cain, en Asie et en Afrique, dont il fait peu après la re­la­tion cir­cons­tan­ciée dans les trois vo­lumes de son Voyage d’un ro­man­cier au­tour du monde. Dans le pro­logue de ce gros ou­vrage, sou­li­gnant qu’il éprou­vait de­puis ses pre­mières lec­tures d’en­fance l’en­vie de voir le monde, il jus­ti­fie son ini­tia­tive par « le plai­sir du mou­ve­ment, l’ivresse de l’ac­tion, la cu­rio­si­té ar­dente de contem­pler de près, de ses propres yeux, ce que l’on a lu dans les livres ». Son voyage n’a rien de très aven­tu­reux : Blasco na­vigue sur un pa­que­bot de luxe, dort dans les meilleurs hô­tels, est ac­cueilli par­tout avec tous les hon­neurs, et, sur cer­taines des très nom­breuses pho­tos qu’il a soin de faire prendre tout au long de ses dé­pla­ce­ments, on le voit en cos­tume im­pec­cable, confor­ta­ble­ment as­sis dans une chaise à por­teurs. Ré­di­gé dans un es­prit en­cy­clo­pé­dique, n’épar­gnant au lec­teur que peu d’in­for­ma­tions sur la géo­gra­phie, l’his­toire, les moeurs et les cou­tumes des pays tra­ver­sés, le ré­cit de cette ex­cur­sion de quelques mois n’est pas sans charmes. Ne goû­tant que mé­dio­cre­ment ce qui dif­fé­ren­ciait les pays qu’il vi­si­tait du sien, Blasco, re­lève jus­te­ment Ja­vier Va­re­la, était « moins un ama­teur d’exo­tisme, pour em­ployer le terme in­ven­té par Vic­tor Se­ga­len, qu’un amou­reux du pit­to­resque à la ma­nière de Pierre Lo­ti ». Son ré­cit est sou­vent en­ta­ché de cli­chés orien­ta­listes ou co­lo­niaux, et cer­taines de ses re­marques au su­jet des po­pu­la­tions qu’il ren­contre choquent par leur ca­rac­tère condes­cen­dant ou mé­pri­sant.

Mais c’est un ob­ser­va­teur hors pair, un voya­geur ins­truit et sou­vent très lu­cide. C’est aus­si un écri­vain de talent, qui par­sème son ré­cit de des­crip­tions évo­ca­trices comme celle qu’il fait d’une pe­tite bour­gade de l’île d’Ha­waii : « Une pluie fine et tiède com­men­ça à tom­ber, le ra­fraî­chis­se­ment quo­ti­dien des pays tro­pi­caux à la vé­gé­ta­tion exu­bé­rante. Les chaus­sées bi­tu­mées lui­saient comme des mi­roirs noirs, re­flé­tant, la tête à l’en­vers, les py­lônes de l’éclairage pu­blic avec leurs globes de lu­mière lac­tée et les co­co­tiers ali­gnés des deux cô­tés de la route. La terre ex­ha­lait une pé­né­trante et riche odeur de gua­no. »

Peu après le re­tour de Blasco en Eu­rope, la Pre­mière Guerre mon­diale écla­tait. Ardent fran­co­phile, il mit im­mé­dia­te­ment sa plume au ser­vice des forces de l’En­tente et de la lutte contre l’en­va­his­seur al­le­mand : ar­ticles po­lé­miques contre les mi­lieux ger­ma­no­philes en Es­pagne, textes de pro­pa­gande mi­li­taire, re­por­tages sur le front. Rê­vant de ré­di­ger une « His­toire de la guerre » qui ne vit ja­mais le jour, il réus­sit en re­vanche à pu­blier du­rant celle-ci trois ro­mans dont l’in­trigue lui était di­rec­te­ment liée. Le plus réus­si est Les Quatre Ca­va­liers de l’Apo­ca­lypse, his­toire de deux bel­les­fa­milles d’ori­gine ar­gen­tine se re­trou­vant des deux cô­tés du conflit. Conte­nant une des­crip­tion de la ba­taille de la Marne qui, sans éga­ler le ré­cit de celle Bo­ro­di­no par Tol­stoï – un autre de ses maîtres –, ne manque pas de puis­sance, le livre ren­con­tra im­mé­dia­te­ment un grand succès pu­blic et cri­tique en Es­pagne et à l’étran­ger. Il trans­for­ma la car­rière de l’écri­vain, no­tam­ment en lui ou­vrant les portes d’Hol­ly­wood.

Blasco Ibáñez avait tou­jours été fas­ci­né par le cinéma. Du­rant la guerre, avec les en­cou­ra­ge­ments de Ga­briele D’An­nun­zio, il pro­dui­sit à Pa­ris une adap­ta­tion de son ro­man Arènes san­glantes, réa­li­sée par Max André, dont il avait lui­même écrit le scé­na­rio. Dans l’im­mé­diat après-guerre, il fut sol­li­ci­té pour un cycle de confé­rences aux États-Unis, qu’il don­na en es­pa­gnol en se fai­sant tra­duire. Très sé­vère à l’égard du Mexique, dont il condam­nait les ex­cès ré­vo­lu­tion­naires tout en dé­non­çant le ré­gime mi­li­taire, Blasco ap­pré­ciait par contre le dy­na­misme de la so­cié­té amé­ri­caine, l’es­prit d’en­tre­prise et de li­ber­té qui la ca­rac­té­ri­sait. Son cir­cuit le condui­sit jus­qu’à Hol­ly­wood, où il eut l’oc­ca­sion d’as­sis­ter au tour­nage de cer­taines scènes du film ti­ré des Quatre Ca­va­liers de l’Apo­ca­lypse, réa­li­sé par Rex In­gram avec Ru­dolph Va­len­ti­no et Wal­lace Ber­ry. Peu après, une nou­velle adap­ta­tion d’Arènes san­glantes fut tour­née, avec le même Va­len­ti­no dans le rôle du ma­ta­dor. D’autres films ti­rés de ses ro­mans sui­virent, dont deux lan­cèrent la car­rière amé­ri­caine de Gre­ta Gar­bo. Blasco se mit à écrire des scé­na­rios, mais leur in­trigue n’avait pas la so­li­di­té de celles de ses ro­mans. Long­temps après la mort de l’écri­vain, Rou­ben Ma­mou­lian réa­li­sa une troi­sième ver­sion d’Arènes san­glantes avec Ty­rone Po­wer, Ri­ta Hay­worth et Lin­da Dar­nell, et Vin­cente Mi­nel­li une deuxième adap­ta­tion des Quatre Ca­va­liers de l’Apo­ca­lypse avec Glenn Ford, In­grid Thu­lin et Charles Boyer.

L’ins­tau­ra­tion en 1923 de la dic­ta­ture de Mi­guel Pri­mo de Ri­ve­ra, pré­sident du gou­ver­ne­ment du roi Al­phonse XIII après son coup d’État, re­mit la po­li­tique au coeur de la vie du ro­man­cier. Avec Una­mu­no, il fut en ef­fet l’une des fi­gures cen­trales de l’op­po­si­tion au ré­gime, contre le­quel les deux hommes mul­ti­plièrent les ini­tia­tives. Una­mu­no et Blasco Ibáñez me­naient leur ac­tion à par­tir de Pa­ris, et on a conser­vé une pho­to des deux écri­vains as­sis à la ter­rasse de La Ro­tonde au mi­lieu d’autres in­tel­lec­tuels es­pa­gnols en exil. Le contraste de leur ap­pa­rence res­pec­tive lors­qu’on les voyait côte à côte, re­flet de leurs per­son­na­li­tés très dif­fé­rentes, est bien sai­si par Ja­vier Va­re­la : Una­mu­no « comme tou­jours

« Les meilleurs gé­nies lit­té­raires de notre race furent des hommes, de vrais hommes. »

en pan­ta­lon et ves­ton noirs, gi­let noir fer­mé au col d’où dé­pas­saient les pointes d’une che­mise blanche, avec un cha­peau rond qui lui don­nait l’air d’un pré­di­ca­teur ou d’un qua­ker […] la barbe en­tiè­re­ment blanche et un nez aqui­lin d’oi­seau de mau­vais au­gure » ; Blasco Ibáñez « ha­billé d’un com­plet neuf et élé­gant […] bien cou­pé, or­né d’une cra­vate et d’une po­chette, en chaus­sures ver­nies, un mo­nocle à mon­ture do­rée à l’oeil, la sil­houette ar­ron­die et élar­gie par les an­nées et le manque d’exer­cice phy­sique ». Ni Al­phonse XIII ni son Pre­mier mi­nistre, sou­ligne Va­re­la, ne prirent la me­sure des consé­quences de la réunion à Pa­ris de ces deux hommes, les écri­vains es­pa­gnols les plus connus, dont l’as­so­cia­tion contre eux contri­bua si­gni­fi­ca­ti­ve­ment au dis­cré­dit in­ter­na­tio­nal du ré­gime dic­ta­to­rial et de la mo­nar­chie.

Un an au­pa­ra­vant, Blasco Ibáñez s’était éta­bli dans le mi­di de la France, dans une pro­prié­té si­tuée à Men­ton ap­pe­lée Fon­ta­na Ro­sa qu’il trans­for­ma peu à peu en un étrange mo­nu­ment kitsch. Cet en­semble d’édi­fices de cou­leurs vives, de jar­dins d’oran­gers et de ci­tron­niers, de co­lon­nades, de bas­sins, de jets d’eau et de ton­nelles se vou­lait à la fois un mor­ceau d’Es­pagne en ter­ri­toire fran­çais et un hom­mage ar­chi­tec­tu­ral aux grands écri­vains : où que le re­gard se tour­nât, il tom­bait sur un por­trait ou un buste de Cer­vantes, Sha­kes­peare, Di­ckens, Hu­go, Zo­la ou Dos­toïevs­ki. Or­née de mo­saïques, dé­co­rée d’ob­jets d’art exo­tiques ou d’ori­gine orien­tale, la pro­prié­té, à force d’ex­ten­sions, fi­nit par comp­ter douze bâ­ti­ments dont un, sur­mon­té d’un bel­vé­dère, com­pre­nait la bi­blio­thèque de l’écri­vain et une salle de cinéma de 130 places. « Par bon­heur, iro­nise Ja­vier Va­re­la, les voies fer­rées et les Alpes li­mi­taient les pos­si­bi­li­tés de construc­tion » 6.

C’est là que Blasco Ibáñez pas­sa ses cinq der­nières an­nées, es­sen­tiel­le­ment à écrire. Blasco, ob­serve Va­re­la, « ne cher­chait plus ni la gloire ni l’ar­gent. Le tra­vail, af­fir­mait-il, était le seul plai­sir qu’il s’au­to­ri­sait. Quand il ne tra­vaillait pas, il s’en­nuyait et était de mau­vaise hu­meur ». Au cours de cette der­nière pé­riode, il pro­dui­sit une sé­rie de ro­mans his­to­riques alour­dis par une éru­di­tion gra­tuite et sans grande puis­sance dra­ma­tique. Parce qu’il était cou­pé de sa prin­ci­pale source d’ins­pi­ra­tion, le monde po­pu­laire va­len­cien, le talent n’était plus au ren­dez-vous. Peu à peu, les pro­blèmes de san­té eurent rai­son de sa for­mi­dable vi­ta­li­té. Dia­bé­tique à une époque où le trai­te­ment par l’in­su­line était en­core à in­ven­ter, ten­tant sans succès de li­mi­ter sa ten­dance à l’obé­si­té par la marche et des ré­gimes aux­quels il ne par­ve­nait pas à se te­nir, il per­dit pro­gres­si­ve­ment la vue d’un oeil. Fu­meur in­vé­té­ré de ci­gares jus­qu’au mi­lieu de la cin­quan­taine, il souf­frait aus­si de troubles res­pi­ra­toires chro­niques, ain­si que des sé­quelles de la ma­la­ria. En 1928, il mou­rut. Dans le dé­lire de son ago­nie, il pro­non­ça les noms de Cer­vantes et Ch­ris­tophe Co­lomb et était per­sua­dé d’avoir aper­çu Vic­tor Hu­go.

« Puis­sant ra­con­teur », pour re­prendre l’ex­pres­sion de la ro­man­cière Al­mu­de­na Grandes, Vi­cente Blasco Ibáñez a été et de­meure un au­teur ex­trê­me­ment ap­pré­cié du pu­blic, à l’ins­tar, au­jourd’hui, d’Ar­tu­ro Pé­rez-Re­verte, au­quel le cri­tique de cinéma Car­los Boye­ro l’a com­pa­ré non sans jus­tesse. Mais il n’était pas un écri­vain du même ca­libre que les géants des lettres qu’il vé­né­rait. Si son ac­ti­vi­té jour­na­lis­tique et édi­to­riale a lais­sé des traces, le mou­ve­ment qui porte son nom est res­té sans hé­ri­tage po­li­tique ou in­tel­lec­tuel. Ses pro­jets de co­lo­nies se sont vite ef­fon­drés, et, à des yeux un peu exi­geants, être de­ve­nu un homme riche et cé­lèbre ne peut être consi­dé­ré comme une au­then­tique réus­site. Pour­tant, on ne peut s’em­pê­cher d’éprou­ver l’im­pres­sion qu’il a eu une exis­tence ex­cep­tion­nelle. C’est que le tout de sa vie tu­mul­tueuse est plus que la somme de ses par­ties : peu d’hommes ont été tout ce qu’il a été à la fois, et avec une telle in­ten­si­té. En ce sens, il était bien une sorte de per­son­nage de ro­man.

LE LIVRE

El úl­ti­mo conquis­ta­dor. Blasco Ibáñez 1867-1928 (« Le der­nier conquis­ta­dor Tec­nos, 2015, 926 p.

L’AU­TEUR

Ja­vier Va­re­la est un uni­ver­si­taire es­pa­gnol. Pro­fes­seur d’his­toire de la pen­sée po­li­tique à l’Uned (Uni­ver­si­dad na­cio­nal de en­señan­za a dis­tan­cia), il est l’au­teur de plu­sieurs bio­gra­phies de fi­gures in­tel­lec­tuelles es­pa­gnoles de la fin du XIXe siècle.

Il a été le com­mis­saire d’une ex­po­si­tion consa­crée à Vi­cente Blasco Ibáñez en 2011 à Va­lence.

En 1922, Blasco Ibáñez s’éta­blit à Men­ton, dans la vil­la Fon­ta­na Ro­sa. Il y crée un jar­din d’oran­gers et de ci­tron­niers or­né de co­lon­nades, de bas­sins et de ton­nelles qui rap­pellent sa Va­lence na­tale.

Pa­ris, 1924. Vi­cente Blasco Ibáñez (3e en par­tant de la gauche), en com­pa­gnie de Mi­guel de Una­nu­mo (à sa gauche) et d’autres in­tel­lec­tuels es­pa­gnols en exil à la ter­rasse de La Ro­tonde.

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