« HOUILLE ! ATIÉ ! ATIMBORA ! »

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE -

Ma­thieu Dosse est le lau­réat 2017 du prix Gulbenkian-Books de la meilleure tra­duc­tion en fran­çais d’une oeuvre de langue por­tu­gaise. Une ré­com­pense dé­cer­née pour son tra­vail sur le re­cueil de nou­velles Mon oncle le ja­guar et autres his­toires, du Bré­si­lien João Gui­marães Ro­sa. Mor­ceaux choi­sis.

Dans la fo­rêt bré­si­lienne, un In­dien re­çoit la vi­site in­opi­née d’un voya­geur avec qui il par­tage une bou­teille de ca­cha­ça. L’al­cool ai­dant, il se lance dans un long mo­no­logue et ra­conte à son in­ter­lo­cu­teur sa vie de chas­seur et sa pas­sion pour les onces, ou ja­guars. Ex­trait de la tra­duc­tion lau­réate du prix Gulbenkian-Books 2017. Mon oncle le ja­guar

– Hum ? Eh-eh… Oui. ’Sieu oui. An-han, vous vou­lez en­trer, vous pou­vez en­trer… Hum, hum. M’sieur sa­vait que j’ha­bite ici ? Comment qu’il sa­vait ? Hum-hum…

Eh. ’Sieu non, n’t, n’t… Vous avez que ce che­val-là ? Chi ! Un che­val boi­teux, four­bu. Il sert plus à rien. Chiste… Mais oui. Hum, hum. Vous avez vu mon pe­tit feu de loin ? Oui. Eh, donc. En­trez, vous pou­vez vous mettre ici.

Han-han. C’est pas une mai­son, ça… Oui. Pos­sible. Il me semble. Chuis pas fa­zen­dei­ro, c’est ici chez moi… Oui, c’est pas chez moi non plus. Moi – par­tout. Je suis ici, quand je veux je pars. Oui. Ici je dors. Hum. Hein ? C’est vous qui le dites. ’Sieu non… Vous y al­lez ou vous en ve­nez ?

Han, vous pou­vez tout mettre de­dans. Ereh ! Dé­shar­na­chez votre che­val, j’aide. At­ta­chez votre che­val, j’aide… Met­tez votre be­sace à l’in­té­rieur, votre sac, vos pliages. Hum, hum ! Vous pou­vez. Vous êtes ci­priua­ra, un homme ve­nu pour moi, mon in­vi­té ; iá-gnan ? Bon. Beau. Vous pou­vez vous as­seoir, vous cou­cher sur le lit de bois. Le lit de bois est pas à moi. Moi – ha­mac. Je dors dans un ha­mac. Le lit de bois est au Noir. Main­te­nant je vais res­ter ac­crou­pi. C’est bon aus­si. Je souffle sur le feu. Hein ? Si c’est chez moi, hein ? Le ha­mac est à moi. Hum. Hum-hum. Oui. ’Sieu non. Hum, hum… Alors, pour­quoi est-ce que vous vou­lez pas ou­vrir votre sac, prendre ce qu’il y a de­dans ? Atié ! M’sieur est un loup gras… Atié… C’est pas à moi, non ? Qu’est-ce que ça me re­garde ? Je prends pas vos af­faires, chuis pas un vo­leur. A-hé, a-hé, ’sieu oui, je veux. J’aime ça. Met­tez-en dans l’écuelle. J’aime ça, beau­coup…

Bon. Beau. A-han. Cette ca­cha­ça à vous est très bonne. J’en au­rais ai­mé une me­sure-d’un-litre… Ah, mou­gnan-mou­gnan : des bê­tises. Je dis des bê­tises, je mou­gnan­mouïne. Je suis content. Apé ! Vous êtes un bel homme, si riche. Hein ? ’Sieu non. Par­fois. J’ap­pré­cie. Presque ja­mais. Je sais la faire, j’en fais : au ca­jou, aux fruits des bois, au maïs. Mais c’est pas bon. Elle a pas de bon-beau feu, non. C’est trop de tra­vail. J’en ai pas au­jourd’hui, non. J’ai rien. Vous ai­mez pas. C’est de la ca­cha­ça sale, de pauvre…

An-han, le Noir, il vient plus. Le Noir, il est mort. Qu’est-ce que j’en sais ? Il est mort, par là, il est mort de ma­la­die. Tendre de ma­la­die. C’est la vé­ri­té. Je dis la vé­ri­té… Hum… Votre em­ployé prend son temps, il ar­rive que demain soir. En­core ? ’Sieu oui, je bois. Apé ! Une bonne ca­cha­ça. Vous avez pris que cette bou­teille-là ? Eh, eh. Votre em­ployé est là demain, avec les mon­tures ? C’est sûr ? Vous avez la fièvre. L’em­ployé pour sûr aura des mé­di­ca­ments… Hum-hum… ’Sieu non. Je bois du thé aux herbes. Aux ra­cines. Je sais les trou­ver, ma mère m’a ap­pris, je connais bien. Chuis ja­mais ma­lade. Juste des dé­man­geai­sons, des fu­roncles aux jambes, ces zi­gue­zigues, la grat­telle. Sale af­faire, je suis une bête de la fo­rêt.

Hum, ça sert plus à rien de cher­cher… Les ani­maux sont dé­jà loin. L’em­ployé au­rait pas dû. Mau­vais em­ployé, n’t, n’t ! ’Sieu non. Ils se sont en­fuis vite, vite, eh donc. Le monde est grand : par­tout par là c’est les ge­raïs, du sertão brut,

ta­poui­ta­ma 1… Demain, l’em­ployé re­vient, avec d’autres. Hum, hum, le che­val est dans la fo­rêt. Je sais les trou­ver, j’écoute leurs pas. J’écoute, l’oreille à terre. Un che­val qui court, ça ta­gade… Je sais suivre une trace. Ti… main­te­nant non, c’est trop tard, c’est trop spa­cieux par ici. Ils sont loin. L’once est en train de les man­ger… ça vous at­triste ? C’est pas ma faute ; c’est ma faute des fois ? Soyez pas triste. Vous êtes riche, vous avez plein de che­vaux. Mais, ceux-là, l’once les a man­gés, atiou­ca ! Un che­val qui s’ap­proche de la brousse, il est man­gé… Les singes ont crié – c’est que l’once l’a at­tra­pé…

Eh, en­core, ’sieu oui. J’aime ça. Une ca­cha­ça de pre­mière. Vous avez aus­si du ta­bac ? Oui, du ta­bac à chi­quer, à pé­tu­ner. Vous en avez en­core, en trop ? Ha-han. C’est bon. Du beau ta­bac, du ta­bac fort. ’Sieu oui, eh donc. Vous m’en don­nez, je prends. J’ap­pré­cie. Du vrai bon pé­tun. C’est du chi­co-sil­va ? Au­jourd’hui tout est si bon, vous trou­vez pas ?

Vous vou­lez man­ger ? Y a de la viande, du ma­nioc. Eh, là, de la pa­ço­ca 2. Beau­coup de poivre. Du sel, j’en ai pas. J’en ai plus. Ce qui sent si bon, beau, c’est la viande. Un ta­ma­noir que j’ai chas­sé. Vous en man­gez pas ? C’est bon le ta­ma­noir. Y a de la fa­rine, de la ra­pa­du­ra 3. Vous pou­vez tout man­ger, demain je chasse en­core, je tue un che­vreuil. Demain, non, je tue pas de che­vreuil : pas be­soin. L’once a dé­jà at­tra­pé votre che­val, elle lui a sau­té des­sus, l’a sai­gné par la veine-ar­tère… La grosse bête est dé­jà plus que morte, et elle lâche pas, elle reste sur son corps… Elle lui a bri­sé le crâne, dé­chi­ré son cou… Bri­sé ? Bri­sééé !... Elle lui a su­cé tout son sang, man­gé un gros bout de sa viande. En­suite, elle a traî­né le che­val mort, vers la li­sière, avec ses mâ­choires. Elle l’a re­cou­vert de feuilles. Main­te­nant elle dort, dans les four­rés… L’once mou­che­tée com­mence par man­ger le der­rière, la croupe. La souas­sou­ra­na com­mence par ici, par la poi­trine. Le ta­pir, les deux lui mangent d’abord le ventre : sa peau est épaisse… Vous m’avez cru ? Mais la souas­sou­ra­na tue pas de ta­pir, elle en est pas ca­pable. La mou­che­tée, elle en tue, oui ; la mou­che­tée est une pa­rente à moi !

Hein ? Demain matin elle y re­tourne, elle en mange en­core un bout. En­suite elle va boire de l’eau. J’ar­rive là-bas, avec les uru­bus… Une sa­lo­pe­rie, ces uru­bus, ils logent dans la Grotte du Ba­hut… J’ar­rive là-bas, je me coupe un mor­ceau de viande. Main­te­nant, je sais ça : c’est l’once qui chasse pour moi, quand elle peut. L’once est une pa­rente à moi. Mes pa­rentes, mes pa­rentes, aïe, aïe, aïe… Je me moque pas de vous. Je mou­nian­mouine tout seul, pour moi, anioum. La viande du che­val va pas pour­rir d’ici demain. La viande de che­val, c’est très bon, c’est du pre­mier choix. Je mange pas de viande pour­rie, zeste ! L’once en mange pas non plus. Quand c’est une souas­sou­ra­na qui a tué, j’aime moins : elle re­couvre tout avec du sable, et de la terre sale…

Du ca­fé, y en a pas. Hum, le Noir bu­vait du ca­fé, il ai­mait ça. Je veux plus ha­bi­ter avec au­cun Noir, ja­mais plus… Des ma­caques. Les noirs, ils sentent… Mais le Noir di­sait que je sen­tais moi aus­si : une odeur dif­fé­rente, une odeur âpre. Hein ? La ca­bane est pas à moi, non ; la ca­bane est à per­sonne. Elle était pas au Noir non plus, non. Le bu­ri­ti du toit est tout vieux, tout pour­ri, mais la pluie passe pas, ça pi­pi­cote juste un p’tit peu. Chi, quand je dé­mé­nage d’ici, je mets le feu à la ca­bane : pour que per­sonne puisse plus ha­bi­ter là. Per­sonne ha­bite par-des­sus mon odeur…

M’sieur peut man­ger, c’est pas une pa­ço­ca de ta­ma­noir, non. C’est une pa­ço­ca de bonne viande, du ta­tou-hou. Un ta­tou que j’ai tué. Je l’ai pas pris à l’once, non. Les pe­tites bêtes, elles les gardent pas : elles mangent tout, en en­tier. Beau­coup de poivre, han… Hein ? An-han, oui, il fait sombre. La lune est pas en­core là. La lune ves­père en­core, mais elle va bientôt ap­pa­raître. Hum, y en a pas. Y a pas de bou­geoir, non, pas de lu­mière du tout. Je souffle sur le feu. C’est rien, la ca­bane prend pas feu, j’ai l’oeil, l’oei­loeil. Un p’tit feu sous le ha­mac, c’est bon­beau, ça éclaire, ça ré­chauffe. Y a ici des brin­dilles, de l’ara­çá, du bon bois. Pour moi tout seul, pas be­soin, je sais com­prendre dans le noir. Je vois dans la fo­rêt. Hé, au mi­lieu de la fo­rêt, ça brille : al­lez voir, c’est pas un oeil, non – c’est une ti­qui­ra, une goutte d’eau, une ré­sine d’arbre, un in­secte, une grosse arai­gnée… Vous avez peur ? M’sieur, alors, peut pas être une once… Vous pou­vez pas com­prendre l’once. Vous pou­vez ? Par­lez ! Moi, j’en­dure la cha­leur, j’en­dure le froid.

L’once a dé­jà at­tra­pé votre che­val, elle lui a sau­té des­sus, l’a sai­gné par la veine-ar­tère.

Le Noir gei­gnait à cause du froid. Un Noir bon tra­vailleur, vrai­ment, il ai­mait ça. Il al­lait cher­cher du bois, il cui­si­nait. Il a plan­té du ma­nioc. Quand y aura plus de ma­nioc, je pars d’ici. Eh, elle est bonne cette ca­cha­ça !

Niem­hein ? J’ai chas­sé l’once, et comment. Je suis un vrai chas­seur d’once. Je suis ve­nu ici pour chas­ser l’once, rien que pour chas­ser l’once. ’Sieu Nhuão Guede m’a ame­né ici. Il me payait. Je ga­gnais la peau, je ga­gnais de l’ar­gent pour chaque once tuée. De l’ar­gent bien bon : glim-glim… Y avait que moi qui sa­vais chas­ser l’once. C’est pour ça que ’Sieu Nhuão Guede m’a dit de res­ter ici, pour déson­cer toute cette contrée. Anioum, oui, tout seul… Araan… Je ven­dais la peau, je ga­gnais plus d’ar­gent. J’ache­tais du plomb, de la poudre. J’ache­tais du sel, j’ache­tais de l’amorce. Eh, j’al­lais loin d’ici, ache­ter tout ça. De la ra­pa­du­ra aus­si. Moi – loin. Je sais mar­cher long­temps, beau­coup, mar­cher vite, je sais comment po­ser les pieds pour pas fa­ti­guer, un pied après l’autre, je marche toute la nuit. Une fois chuis al­lé jus­qu’au Boeuf de l’Urucúia… Oui. À pied. Je veux pas de che­val, non, j’aime pas. J’avais un che­val, il est mort, par­ti, il y en a plus, coué­ra 4. Il est mort de ma­la­die. Vrai de vrai. Je dis la vé­ri­té… Je veux pas de chien non plus. Un chien, ça fait du bruit, l’once le tue. L’once, elle aime tuer, tout…

Houille ! Atié ! Atimbora ! Vous pou­vez pas dire que j’ai tué des onces, vous pou­vez pas. Moi, je peux. Dites pas ça, non. Je tue plus d’once, j’en tue plus. C’est pas beau – que j’ai tué. L’once ma pa­rente. J’en ai tué, des tas. Vous sa­vez comp­ter ? Comp­tez quatre, dix fois, voi­là : ce tas, vous le comp­tez quatre fois. Tant que ça ? Pour cha­cune que j’ai tuée, j’ai mis un caillou dans la ca­le­basse. Dans la ca­le­basse, y a plus la place pour un caillou de plus. Main­te­nant je vais je­ter la ca­le­basse pleine de cailloux dans la ri­vière. Je veux pas voir tué d’once, non. Si vous dites que j’ai tué des onces, je me mets en rage. Dites que j’en ai pas tué, non, oui ? C’est dit ? A-é, an-an. Bon, beau, pour de vrai. Vous êtes mon ami !

’Sieu oui, pour ma part, j’en bois en­core. Une bonne ca­cha­ça, spé­ciale. M’sieur boit, lui aus­si : c’est votre ca­cha­ça à vous ; un pe­tit coup de ca­cha­ça, c’est bon pour la san­té… Vous lor­gnez. Vous vou­lez me don­ner cette montre ? Ah, vous pou­vez pas, vous vou­lez pas, d’ac­cord… D’ac­cord, c’est bon ! Je veux pas de montre, non. C’est bon. Je pen­sais que vous vou­liez être mon ami… Hum. Hum-hum. Oui. Hum. Iá chiste. Je veux pas de ca­nif, non. Je veux pas d’ar­gent. Hum. Je sors de­hors. Vous pen­sez que l’once s’ap­proche pas de la ca­bane, qu’elle mange pas votre autre che­val boi­teux ? Ih, si, elle s’ap­proche. Elle pose sa main en avant, énorme. L’herbe a bou­gé ar­ron­die, em­ba­lan­cée, len­te­ment, dou­ce­ment : c’est elle. Elle vient par l’in­té­rieur. Once main – once pied – once queue… Elle ar­rive sans rien dire, elle veut man­ger. Vous au­riez bien rai­son d’avoir peur ! Oui ? Si elle ru­git, eh, mo­ca­nie­mo, vous avez peur. Elle grogne – elle ru­git à s’en en­fler la gorge, à s’en creu­ser les flancs… Ur­rur­ru-rr­rur­ru… Comme un ton­nerre. Tout tremble. Une grande gueule spa­cieuse, une grande gueule à deux bouches ! Apé ! Vous avez peur ? Bon, je sais, vous avez pas peur. Vous êtes que­rem­baoua, bon-beau, cou­ra­geux. Mais alors main­te­nant vous pou­vez me don­ner le ca­nif et l’ar­gent, une p’tite somme. Je veux pas de la montre, non, d’ac­cord, je plai­san­tais. Pour­quoi que je vou­drais une montre ? J’en ai pas be­soin…

Eh, je suis pas avare non plus, moi. M’sieur veut une peau d’once ? Han-han, il y a qu’à voir, an-han. Elles sont belles, les peaux ? C’est tout ce que j’ai moi­même chas­sé, y a long­temps. Celles-ci je les ai pas ven­dues, non. J’ai pas vou­lu. Celle-là ? Un can­gous­sou mâle, que j’ai tué au bord de la ri­vière So­ron­go. Je l’ai tué d’un seul coup de pique, pour pas abî­mer la peau. Eh, sha­man ! Un gros grand mâ­le­tou. Il a mor­du le manche de ma sa­gaie, on y voit en­core la marque de ses dents. Comme ça, ce gros ja­guar s’est ra­ta­ti­né en boule, en se re­tour­nant, tout mou tout mou, en un éclair, comme un ana­con­da, le corps dé­fait par la rage, sous mon fer. Il se tor­dait, en­ra­gé, les pattes folles, et il miau­lait, un gro­gne­ment sau­vage, il vou­lait en­core me traî­ner dans un pe­tit four­ré, tout en épines… Il m’a qua­ji­ment eu !

Et cette autre, une mou­che­tée aus­si, mais à grandes taches celle-là, une ja­gua­ra­pi­ni­ma, une grande once qui miaule gras. Je l’ai tuée à coups de balles, elle avait grim­pé sur un arbre. As­sise sur une branche de l’arbre. Elle était là, sans cou. Comme si elle dor­mait. Mais sûr qu’elle me re­gar­dait… Elle me re-

Elle grogne – elle ru­git à s’en en­fler la gorge, à s’en creu­ser les flancs... Ur­rur­ru-rr­rur­ru...

gar­dait même avec mé­pris. Je l’ai pas lais­sée dres­ser les oreilles : prend ça, prend ça, poum ! – une gi­clée de feu… Un coup de feu dans sa bouche, pour pas abî­mer la peau. An-han, elle a en­core es­sayé d’ac­cro­cher ses ongles à la branche d’en des­sous – d’où elle ti­rait le souffle pour ça ? Elle est res­tée ac­cro­chée de tout son long, puis elle est vrai­ment tom­bée de là-haut, elle a dé­grin­go­lé, en cas­sant deux branches… Par terre, ih, eh !

Hein ? Une once noire ? Il y en a beau­coup ici, des pi­chou­nas, beau­coup. Je les tuais, pa­reille­ment. Hum, hum, l’once noire et l’once mou­che­tée s’ac­couplent toutes les deux. Elles na­geaient, l’une der­rière l’autre, la tête qui dé­pas­sait, l’échine qui dé­pas­sait. J’ai grim­pé sur un arbre, au bord de la ri­vière, je les ai tuées à coups de fu­sil. D’abord la mâle, une once ja­gua­re­té-pi­ni­ma, qui ve­nait la pre­mière. Si l’once nage ? Eh, plu­tôt, oui ! Elle tra­verse le fleuve, droit de­vant elle, elle sort où elle veut… La souas­sou­ra­na, elle nage aus­si, mais celle-là, elle aime pas tra­ver­ser les fleuves, non. Ces deux-là, le couple dont je vous parle, c’était du cô­té d’en bas, une autre ri­vière, qui a pas même pas de nom, une ri­vière sale… La fe­melle était une pi­chou­na, mais elle était pas noire comme du char­bon noir : elle était noir cou­leur ca­fé. J’ai ré­cu­pé­ré les deux mortes dans le gué, j’ai pas per­du les peaux, non… Bon, mais ra­con­tez pas que j’ai tué des onces, hein ? Écou­tez et dites rien. Vous pou­vez pas. Han ? Vrai ? Hué ! At­ten­tion, j’aime le rouge, moi ! Vous le sa­vez bien…

Bon, je re­bois un pe­tit coup. Quoi, je bois jus­qu’à suer, jus­qu’à avoir de la cendre sur la langue… Caoui­gnoua­ra ! J’ai be­soin de boire, pour être content. J’en ai 5 be­soin, pour pou­voir cau­ser. Si je bois pas beau­coup, je parle pas, je sais pas, ça me fa­tigue… Suf­fit, demain vous par­tez. Je reste tout seul, anioum. Qu’est-ce que ça me fait ? Eh, c’est une belle peau, ça, de la pe­tite, une once à grosse tête. Vous la vou­lez ? Pre­nez-la. Vous me lais­sez le reste de la ca­cha­ça ? M’sieur a la fièvre. Il de­vrait s’al­lon­ger sur le lit de bois, s’en­ve­lop­per dans sa cape, se cou­vrir avec la peau, dor­mir. Vous vou­lez ? Dé­sha­billez-vous, met­tez la montre dans la ca­ra­pace de ta­tou, met­tez-y votre re­vol­ver aus­si, per­sonne y touche. Je touche pas à vos af­faires, non. Je ra­vive le feu, je garde l’oeil, je prends soin du feu, vous dor­mez. Dans la ca­ra­pace de ta­tou y a que ce bout de sa­von. Pas à moi, au Noir. J’aime pas le sa­von, non. Vous vou­lez pas dor­mir ? D’ac­cord, d’ac­cord, j’ai rien dit, rien dit…

Vous vou­lez en sa­voir plus sur les onces ? Eh, eh, elles meurent avec une de ces rages, elles disent ce qu’on dit pas… Rien qu’en un jour, j’en ai chas­sé trois. Eh, celle-là c’était une souas­sou­ra­na, une once rouge-re­nard, un grand chat d’une seule teinte, par­tout. Elle dor­mait le jour, ca­chée dans les hautes herbes. Eh, la souas­sou­ra­na est dif­fi­cile à chas­ser : elle court beau­coup, elle grimpe aux arbres. Elle trôle beau­coup, mais elle vit dans les hal­liers, sur les pla­teaux. La pi­ni­ma laisse pas la souas­sou­ra­na vivre au bord des ma­ré­cages, la pi­ni­ma, elle force la souas­sou­ra­na à fuir… De sa viande, j’en ai man­gé. Bonne, plus sa­vou­reuse, plus tendre. Je l’ai cui­si­née avec du jem­bê de ca­rou­rou sau­vage. Beau­coup de sel, du poivre fort. De la pi­ni­ma je man­geais que le coeur, mi­chi­ri, rô­ti, brai­sé, grillé, de toutes les fa­çons. Et je me frot­tais tout le corps avec la graisse. Pour que j’aie ja­mais peur !

’Sieu ? ’Sieu oui. Des an­nées et des an­nées. J’ai mis fin aux onces dans trois en­droits dif­fé­rents. De ce cô­té-là c’est le rio Su­cu­riú, qui dé­bouche sur le rio So­ron­go. Là-bas c’est un sertão aux fo­rêts vierges. Mais, de ce cô­té-ci c’est le 6 rio Ururáu, et après vingt lieues c’est la Bar­ra du Moine, on peut trou­ver des fa­zen­das là-bas, du bé­tail. J’ai tué toutes les onces… Eh, ici per­sonne peut ha­bi­ter, per­sonne à part moi. Eh, gnem ? Ahan-han… De mai­son, y en a pas. Y a une mai­son der­rière les pal­miers bu­ri­tis, à six lieues, au mi­lieu du ma­ré­cage. Un ve­re­dei­ro ha­bi­tait là, m’sieur Rau­re­mi­ro. Le ve­re­dei­ro est mort, sa femme, 7 ses filles, un pe­tit gar­çon. Tout le monde est mort de ma­la­die. Vrai de vrai. Je dis la vé­ri­té !... Ici per­sonne vient, c’est trop dif­fi­cile. C’est trop éloi­gné, per­sonne vient. Seule­ment de très loin, une se­maine de tra­jet, il en vient, des chas­seurs riches, ja­gua­ria­ra 8, tous les ans, au mois d’août, pour chas­ser l’once eux aus­si.

— Ce texte est le dé­but de la nou­velle Mon oncle le ja­guar, ti­rée du re­cueil épo­nyme pa­ru aux édi­tions Chan­deigne. Il a été tra­duit par Ma­thieu Dosse

J’ai tué toutes les onces… Eh, ici per­sonne peut ha­bi­ter, per­sonne à part moi.

João Gui­marães Ro­sa.

LE LIVRE Mon oncle le ja­guar et autres his­toires, tra­duit du por­tu­gais par Ma­thieu Dosse, Chan­deigne, 2016, 432 p. L’AU­TEUR Le Bré­si­lien João Gui­marães Ro­sa (1908-1967) est l’un des plus grands écri­vains de langue por­tu­gaise. Au­teur de poèmes, de...

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