TROP HU­MAINS

Dans le mo­na­chisme oc­ci­den­tal, le goût de l’as­cèse n’a ja­mais du­ré très long­temps.

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Le mo­nas­tère, sy­no­nyme de sé­ré­ni­té, de tran­quilli­té ? Au­jourd’hui peut-être, mais les dé­buts du mo­na­chisme oc­ci­den­tal ont une his­toire bien agi­tée, celle d’un mou­ve­ment ti­raillé de­puis l’ori­gine entre deux at­trac­tions contraires : l’une vers l’in­té­rio­ri­té, la so­li­tude, l’as­cèse, l’autre vers l’ex­té­rieur, le monde, le pou­voir.

Dans un pre­mier temps, au iiie siècle, c’est l’op­tion n°1 qui pré­vaut. Lorsque le mo­na­chisme (de mo­nos, « seul » en grec) prend naissance dans les dé­serts d’Égypte, de Syrie et de Ju­dée, les er­mites pra­tiquent en so­li­taire une nou­velle forme de mar­tyre, l’« as­cé­tisme com­pé­ti­tif », avec comme cham­pion ès mor­ti­fi­ca­tions saint Si­méon le Sty­lite, res­té qua­rante-sept ans de­bout sur une co­lonne. Puis les ana­cho­rètes se re­groupent en com­mu­nau­tés ; et qui dit vie en com­mun (cé­no­bi­tisme) dit obli­ga­toi­re­ment règles. Au vie siècle, l’Ita­lien saint Be­noît co­di­fie la règle bé­né­dic­tine, tou­jours en vi­gueur au­jourd’hui – hu­maine mais sé­vère, avec jeûne, prières à toute heure du jour et de la nuit, si­lence, lec­tio di­vi­na, mais aus­si tra­vail (de bé­né­dic­tin). Le moine « n’est pro­prié­taire de rien, même pas de son corps ». Les mo­nas­tères sont to­ta­le­ment cou­pés du monde, et même de l’Église. « Le moine doit ab­so­lu­ment fuir les femmes et les évêques » écri­vait dé­jà Cas­sien, l’ins­pi­ra­teur de saint Be­noît.

L’Église et le monde ont ce­pen­dant tôt fait de se rap­pe­ler au bon sou­ve­nir des moines. À par­tir du viiie siècle, les mo­nas­tères com­mencent à re­ce­voir des pri­vi­lèges et des do­ta­tions (nou­veau moyen de ra­chat des pé­chés en lieu et place des pé­ni­tences) qui les rendent riches et puis­sants. Clu­ny, en Bour­gogne, de­vient ain­si l’épi­centre d’un vé­ri­table « em­pire mo­nas­tique ». Du coup, le mou­ve­ment clu­ni­sien se re­trouve dans le col­li­ma­teur de ceux qui prônent le re­tour à la règle ori­gi­nelle.

À par­tir de là se suc­cèdent mou­ve­ments de ré­forme et in­évi­tables re­lâ­che­ments. Les Cis­ter­ciens, qui en­ten­daient pro­mou­voir un nou­veau mo­dèle de vie apos­to­lique axé sur la prière et la so­li­tude, sont à leur tour vic­times de son succès. Bientôt, des moines d’un genre nou­veau ap­pa­raissent. D’abord, avec les croi­sades, le moine-sol­dat – et banquier. C’est l’heure de gloire des Tem­pliers, avant leur chute bru­tale. Puis, au xiiie siècle, dans les villes mé­dié­vales en pleine ex­pan­sion, le moine men­diant, por­teur d’un nou­vel idéal d’as­cèse pour ci­ta­dins. Comme à chaque fois, ce beau sur­saut ne dure pas. Un siècle plus tard, les an­ciens tra­vers ré­ap­pa­raissent et beau­coup de mo­nas­tères re­de­viennent d’opu­lentes et puis­santes ins­ti­tu­tions dont les ab­bés sont de vé­ri­tables sei­gneurs.

Le Mo­na­chisme mé­dié­val. Formes de vie re­li­gieuse en Eu­rope oc­ci­den­tale au Moyen Âge, de C. H. La­wrence, tra­duit de l’an­glais par Nicolas Fi­li­cic, Les Belles Lettres, 432 p., 27 €.

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