Un Bri­tan­nique sur deux ne sait plus re­con­naître un moi­neau.

Les en­fants bri­tan­niques ne savent plus re­con­naître une pie, un hêtre ou une vi­père. Se­lon une étude ré­cente, ils passent moins de temps à l’air libre que les dé­te­nus. Écri­vains, ar­tistes et as­so­cia­tions tentent de ré­pa­rer ce lien rom­pu avec la nature.

Books - - 22 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO - RO­BERT MACFARLANE. The Guar­dian.

En août 1913, l’au­teure de livres pour en­fants Elea­nor Far­jeon ren­dit vi­site au poète Ed­ward Tho­mas et à sa fa­mille dans leur mai­son près des South Downs, dans le sud de l’An­gle­terre. Lors de leur pre­mière pro­me­nade, la fille aî­née des Tho­mas, Bron­wen, 11 ans, réa­li­sa que Far­jeon la ci­ta­dine ne connais­sait le nom de presque au­cune des fleurs sau­vages qui pous­saient dans les en­vi­rons. « Elle fut hor­ri­fiée par mon igno­rance », se sou­vint plus tard l’écri­vaine.

Un cours de rat­tra­page fut promp­te­ment or­ga­ni­sé. Bron­wen cueillit une cen­taine de va­rié­tés de fleurs et de plantes, in­di­qua leurs noms à Far­jeon («ai­gre­moine, éper­vière, lo­tier cor­ni­cu­lé…») et lui fit pas­ser le len­de­main une in­ter­ro­ga­tion écrite. Elle avait dis­po­sé les échan­tillons nu­mé­ro­tés de la cueillette de la veille se­lon un ordre pré­cis sur la table. Far­jeon avait une heure pour ache­ver son de­voir : elle au­rait la men­tion « pas­sable » si elle ar­ri­vait à nom­mer 60 plantes et la men­tion « bien » si elle en iden­ti­fiait 70. Elle avait bonne mé­moire et par­vint à 90. «Bron­wen était fière de moi.» Far­jeon al­lait faire fi­gu­rer ces noms de fleurs dans ses livres pour en­fants, qui sont émaillés de connais­sances sur la nature, no­tam­ment son conte de fées

El­sie Pid­dock et sa corde à sau­ter et ses

1 ré­cits de Mar­tin Pip­pin.

Près d’un siècle plus tard, des cher­cheurs de l’uni­ver­si­té de Cam­bridge ont sou­mis à un test si­mi­laire une co­horte d’en­fants bri­tan­niques âgés de 4 à 11 ans, dans le but d’éva­luer leur «de­gré de connais­sance de la nature ». Ils avaient réa­li­sé un jeu de 100 cartes illus­trées re­pré­sen­tant cha­cune une es­pèce com­mune de la faune et de la flore bri­tan­niques, tels que la vi­père, le hé­ron, la loutre, le ma­ca­reux, le roi­te­let et la ja­cinthe des bois. Ils avaient aus­si fa­bri­qué un jeu de 100 cartes re­pré­sen­tant des «es­pèces com­munes» de Po­ké­mon telles que Dar­da­gnan, Ar­bok, Ty­gnon, Amo­ni­ta, Psy­kok­wak, Bulbizarre et Gro­dou­dou.

Ils ont en­suite mon­tré aux en­fants un échan­tillon de cartes is­sues des deux jeux et leur ont de­man­dé d’iden­ti­fier ce qu’ils voyaient sur chaque image. Les ré­sul­tats étaient par­lants. Les plus de 8 ans re­con­nais­saient «net­te­ment mieux » les Po­ké­mon (avec près de 80 % de réus­site) que des or­ga­nismes vi­vants tels que le chêne ou le blaireau (moins de 50 % de réus­site).

Les cher­cheurs concluaient leur ar­ticle, pu­blié dans la re­vue Science, par ces mots : « Les jeunes en­fants ont ma­ni­fes­te­ment une fa­cul­té ex­tra­or­di­naire pour ap­prendre des choses sur les ani­maux, qu’ils soient réels ou créés de toutes pièces.» Mais ils sont ac­tuel­le­ment « plus at­ti­rés par des créa­tures ar­ti­fi­cielles » que par des « or­ga­nismes vi­vants ». Les cher­cheurs at­tri­buaient « la moindre connais­sance de la nature au fait d’en être de plus en plus cou­pé » et pré­co­ni­saient de «re­mettre les en­fants en contact avec la nature pour ga­gner les coeurs et les es­prits de la pro­chaine gé­né­ra­tion»,car «on aime ce qu’on connaît […] Quel sens a la dis­pa­ri­tion du condor pour un en­fant qui n’a ja­mais vu un roi­te­let ? ».

J’ai d’abord été conster­né à la lec­ture de cet ar­ticle. Puis ce­la m’a don­né en­vie d’écrire un livre pour en­fants qui évo­que­rait la ma­gie des créa­tures vi­vantes

et non des ob­jets créés de toutes pièces. Ma troi­sième ré­ac­tion a été la per­plexi­té. Com­ment se fai­sait­il que les mots pour dé­si­gner la nature en­vi­ron­nante aient à ce point dis­pa­ru de la vie et des lec­tures des en­fants bri­tan­niques ?

D’autres études sont ve­nues confir­mer les prin­ci­pales conclu­sions des cher­cheurs de Cam­bridge. Se­lon une en­quête me­née en 2008 par le Na­tio­nal Trust 2, un tiers seule­ment des 8­11 ans étaient ca­pables de re­con­naître une pie alors qu’ils étaient neuf sur dix à pou­voir nom­mer un Da­lek, cette es­pèce mu­tante de la sé­rie Doc­teur Who. Une étude réa­li­sée en 2017 par la Royal So­cie­ty for the Pro­tec­tion of Birds (RSPB) éva­lue de fa­çon très ju­di­cieuse les connais­sances des pa­rents et non celles des en­fants. Sur les 2 000 adultes in­ter­ro­gés, la moi­tié ne pou­vait pas re­con­naître un moi­neau, un quart ne connais­sait pas la mé­sange bleue ou l’étour­neau, un cin­quième igno­ rait que le mi­lan royal était un oi­seau. En re­vanche, ils étaient neuf sur dix à sou­hai­ter que leurs en­fants en sachent da­van­tage sur la faune et la flore bri­tan­niques. Se­lon une autre en­quête conduite la même an­née par le Wild­life Trust, un tiers des adultes étaient in­ca­pables de re­con­naître une chouette ef­fraie, trois quarts, un frêne, et les deux tiers avaient le sen­ti­ment d’avoir «per­du le contact avec la nature ».

L’en­vie existe, mais pas le sa­voir. Où sont donc pas­sés tous ces mots ? Leur dis­pa­ri­tion est­elle un pro­blème ? Et, si c’est le cas, que faire pour nous in­cul­quer, à nous et à nos en­fants, ce que l’an­thro­po­logue Beth Po­vi­nel­li ap­pelle une « culture de la nature » ? A­t­elle ja­mais vrai­ment exis­té ? Les ré­sul­tats de ces en­quêtes nous consternent et nous font dou­ter de nous­mêmes. Mes en­fants, par exemple, peuvent nom­mer une poule d’eau mais pas une tour­te­relle turque, un merle mais pas un étour­neau. Ils connaissent le chêne mais pas l’au­bé­pine, le hêtre mais pas le frêne. Ils se sou­viennent en­core de ce jour où, dans la fo­rêt, j’avais re­con­nu ca­té­go­ri­que­ment, à une di­zaine de mètres de dis­tance, une ama­nite tue­mouche. À y re­gar­der de plus près, la chose se ré­vé­la être une tranche de pas­tèque aban­don­née (j’in­cri­mi­nai mes lu­nettes). Je sais que j’au­rais échoué à l’exa­men flo­ral de Bron­wen, même si je vis moi­même sur des terres crayeuses et que j’adore les fleurs et les plantes qui poussent sur leur sol cal­caire.

Pas­sion­né de­puis une di­zaine d’an­nées par le rap­port entre le lexique et la nature, j’ai écrit en 2015 un livre sur le su­jet in­ti­tu­lé Land­marks 3. Je m’in­té­resse plus par­ti­cu­liè­re­ment à l’in­ci­dence qu’ont ces ques­tions sur les en­fants d’au­jourd’hui – et no­tam­ment à la fa­çon dont elles sont trai­tées dans ce qu’on ap­pelle la « lit­té­ra­ture pour en­fants » mais que je pré­fère dé­si­gner sous le terme de « lit­té­ra­ture lue par des en­fants » afin de ne pas cir­cons­crire ou trai­ter avec condes­cen­dance cette pro­duc­tion ex­tra­or­di­nai­re­ment va­riée.

Je ne suis pas cer­tain que les en­fants aient be­soin de mots pour avoir be­soin de nature. Dans le der­nier cha­pitre de Land­marks, ins­pi­ré des tra­vaux d’une spé­cia­liste de la pe­tite en­fance, Deb Wi­lens­ki, je ra­conte le «voyage fan­tas­tique» d’une classe d’en­fants de 4 à 5 ans dans un parc na­tu­rel du Cam­brid­ge­shire. Tous les lun­dis, pen­dant trois mois, les en­fants ont ex­plo­ré le parc et l’ont car­to­gra­phié à l’aide de textes et de des­sins. J’ai été fas­ci­né par la ma­nière qu’ils avaient de tis­ser un ré­cit au­tour de ce pe­tit es­pace, dé­li­mi­té par une route à quatre voies et le par­king de l’hô­pi­tal voi­sin. En fait, si on leur en donne l’oc­ca­sion, les en­fants in­ventent un nou­veau sens à la nature, lui donnent de nou­veaux mots. Si on leur en laisse l’oc­ca­sion, ils vont à la ren­contre du vi­vant avec leur corps et leur in­tel­lect, en le tou­chant, en le goû­tant, en le rê­vant : ils n’ont pas be­soin de Lin­né.

Mais je crois aus­si que les noms ont leur im­por­tance et que la fa­çon que nous avons de dé­si­gner le monde na­tu­rel dé­ter­mine le rap­port éthique et ima­gi­naire que nous avons avec lui. « Les mots exercent un pou­voir ex­tra­or­di­naire sur notre res­sen­ti », écri­vait ré­cem­ment le jour­na­liste et mi­li­tant éco­lo­giste George Mon­biot, dans un ar­ticle où il in­vi­tait à créer de nou­veaux mots pour en­cou­ra­ger la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. Sans noms pour la dé­crire en dé­tail, la nature peut ra­pi­de­ment se trans­for­mer en une cou­lée verte et uni­forme, une toile de fond ou un pa­pier peint je­tables. Alors que les bons noms, bien uti­li­sés, peuvent jouer le rôle de porte d’en­trée – de «passe­brous­saille», pour re­prendre le terme de l’au­teur de fan­ta­sy Ro­bert Hold­stock – vers le monde

4 plus qu’hu­main d’oi­seaux, de mam­mi­fères, d’arbres et d’in­sectes. Les bons noms font avan­cer les connais­sances et convoquent le mer­veilleux. Et le mer­veilleux est un équi­pe­ment de sur­vie in­dis­pen­sable à l’ère de l’an­thro­po­cène.

L’ab­sence de « culture de la nature », sur­tout de la nature en­vi­ron­nante, est clai­re­ment due aux grandes mu­ta­tions sur­ve­nues dans la vie des en­fants des pays dé­ve­lop­pés. La culture nu­mé­rique a pris une place pré­pon­dé­rante ; le temps pas­sé de­vant les écrans est mon­té en flèche. En Grande­Bre­tagne, le rayon d’au­to­no­mie des en­fants, l’es­pace dans le­quel ils sont au­to­ri­sés à jouer sans sur­veillance, a ré­tré­ci de plus de 90 % en qua­rante ans. L’aug­men­ta­tion de la cir­cu­la­tion au­to­mo­bile, l’ac­cu­mu­la­tion des de­voirs, les craintes des pa­rents, la di­mi­nu­tion des es­paces verts, tout ce­la a contri­bué à la dis­pa­ri­tion du jeu libre et des connais­sances qu’il pro­cure [lire aus­si « Esprit ludique, es-tu là ? », p. 13]. « Des en­fants seuls dans la nature, dans les bois ou dans les champs, ça n’existe plus», dé­plo­rait en 2012 le pré­sen­ta­teur de do­cu­men­taires ani­ma­liers Ch­ris Pack­ham. Pen­dant ce temps, la san­té phy­sique et men­tale des en­fants se dé­grade et le taux d’obé­si­té monte en flèche. Une étude de 2016 (fi­nan­cée no­tam­ment par la marque de les­sive Per­sil) était in­ti­tu­lée « Les en­fants passent moins de temps de­hors que les pri­son­niers ».

Ce genre d’af­fir­ma­tion à l’em­por­te­pièce cache néan­moins une réa­li­té plus com­plexe. Le contact avec la nature va­rie énor­mé­ment en fonc­tion de la ca­té­go­rie so­ciale, de re­ve­nu et de l’ap­par­te­nance eth­nique. Dans le dis­cours sur le « dé­fi­cit de nature », on in­cri­mine trop sou­vent de fa­çon sim­pliste le nu­mé­rique, alors qu’il peut être un al­lié de poids. Et on sup­pose l’exis­tence d’un âge d’or où les en­fants al­laient pieds nus. Ces titres sen­sa­tion­na­listes oc­cultent éga­le­ment tous les signes en­cou­ra­geants et les

pro­grès vi­sibles, se­lon moi du moins, en Grande­Bre­tagne et ailleurs. Dans son livre Last Child in the Woods [« Le der­nier en­fant dans la fo­rêt»], Ri­chard Louv fait va­loir que les adultes comme les en­fants consi­dèrent de plus en plus la nature « comme quelque chose que l’on re­garde, que l’on consomme, que l’on use, bref que l’on ba­foue ». Iné­vi­ta­ble­ment, un tel bas­cu­le­ment – si tant est que ce­la en soit un et non la ré­édi­tion d’un vieux pro­blème – a des consé­quences sur les ter­ri­toires de l’ima­gi­na­tion au­tant que sur ceux de la réa­li­té. « Si les en­fants dé­sertent les ter­rains vagues et les lits des ruis­seaux, les ruelles et les bois, que de­vien­dront le monde des contes et la lit­té­ra­ture elle­même ?» se de­man­dait le ro­man­cier Mi­chael Cha­bon dans The New York Re­view of Books 5.

Une ré­ponse à la ques­tion de Cha­bon est ap­por­tée par les don­nées is­sues du concours an­nuel « Une his­toire en 500 mots », or­ga­ni­sé par la BBC et Ox­ford Uni­ver­si­ty Press à l’in­ten­tion des 5­13 ans et au­quel par­ti­cipent plus de 120000 en­fants (soit un cor­pus an­nuel de plus de 50 mil­lions de mots). Pris en­semble, ces textes offrent un ex­tra­or­di­naire aper­çu de l’ima­gi­na­tion et du lexique des pe­tits Bri­tan­niques. On peut y consta­ter l’ap­pa­ri­tion et la dis­pa­ri­tion d’in­trigues et de per­son­nages, mais aus­si de mots. Sans sur­prise, dans la cu­vée 2017, le mot Trump tient la ve­dette de même qu’une sé­rie de va­riantes telles que Trum­pe­do et Trumps­tils­kin 6. En 2015, les per­son­nages les plus fré­quents étaient Wayne Roo­ney, Blanche­Neige, Adolf Hit­ler, Lio­nel Mes­si et Cen­drillon. Avec 3 975 oc­cur­rences – un score en­cou­ra­geant –, « chêne » était le mot du lexique de la nature le plus fré­quent cette an­née­là. Tout en bas de la liste, voués à la dis­pa­ri­tion, fi­gu­raient « gland » (293), «re­non­cule» (168), «merle» (167) et « mar­ron » (155). « Le nu­mé­rique prend une place pré­pon­dé­rante dans la vie des en­fants », no­tait Ox­ford Uni­ver­si­ty Press, qui ve­nait de dé­si­gner « ha­sh­tag » comme mot de l’an­née 2015 chez les en­fants.La tech­no­lo­gie est fan­tas­tique mais le vi­vant l’est tout au­tant, no­tam­ment cette nature qui nous en­toure au quo­ti­dien. Et cette mer­veille du monde se re­trouve au­jourd’hui re­lé­guée à la marge de l’ex­pé­rience et de l’ex­pres­sion orale et écrite de beau­coup d’en­fants [lire l ’en­ca­dré p. 24].

La nature, les mots et les rêves s’en­tre­mêlent dans la scène de lec­ture en­fan­tine sans doute la plus cé­lèbre de la lit­té­ra­ture anglaise. Jane Eyre a 10 ans, et, au dé­but du ro­man épo­nyme de Char­lotte Brontë, elle se ré­fu­gie dans la lec­ture. As­sise en tailleur dans l’em­bra­sure d’une fe­nêtre, sé­pa­rée du reste de la mai­son par un épais ri­deau rouge, elle sa­voure sa « double re­traite » : der­rière un ri­deau, dans un livre. Le livre en ques­tion est «L’his­toire des oi­seaux de Gran­deB­re­tagne», de Tho­mas Be­wick, dans le­quel les planches re­pré­sen­tant les dif­fé­rentes es­pèces sont ac­com­pa­gnées de leur nom et d’une pe­tite no­tice. Alors qu’elle tourne les pages, son esprit va­ga­bonde : « Chaque gra­vure me di­sait une his­toire, mys­té­rieuse sou­vent pour mon in­tel­li­gence in­culte et pour mes sen­sa­tions im­par­faites, mais tou­jours pro­fon­dé­ment in­té­res­sante.» Elle s’ima­gine vo­guant vers le Grand Nord, dans l’im­men­si­té blanche de l’Arc­tique, por­tée sur les ailes des mots et des planches. «Je ne crai­gnais qu’une in­ter­rup­tion», dit­elle jo­li­ment 7.

En 2015, j’ai com­men­cé à tra­vailler avec l’illus­tra­trice Ja­ckie Mor­ris à un livre in­ti­tu­lé The Lost Words, consa­cré à la ma­gie des mots et de la nature. Au dé­but, nous sa­vions seule­ment que nous vou­lions faire un gri­moire mo­derne du monde na­tu­rel, un livre qui cher­che­rait à faire ré­ap­pa­raître les mots, les noms et les es­pèces qui étaient en train de som­brer dans l’ou­bli. Nous vou­lions cé­lé­brer les « iden­ti­fi­ca­tions » ren­dues pos­sibles par des noms qui font par­tie, se­lon la for­mule du chro­ni­queur de The Ob­ser­ver Hen­ry Por­ter, «du lexique eu­pho­nique or­di­naire du monde na­tu­rel et ne se contentent pas de dé­si­gner une chose mais, d’une ma­nière mys­té­rieuse et ma­gni­fique, en viennent à faire corps avec elle ».

Nous avons donc choi­si avec Ja­ckie 20 noms d’es­pèces ani­males et vé­gé­tales cou­rantes qui for­maient un qua­sia­bé­cé­daire – d’alouette à vi­père en pas­sant par cam­pa­nule, mar­tin­pê­cheur et saule. Pour chaque nom, j’ai ré­di­gé un sort d’in­vo­ca­tion sous forme d’acros­tiche, des­ti­né à être lu à voix haute par un en­fant à un adulte, par un adulte à un en­fant ou par un adulte à un autre adulte. La lec­ture à haute voix était une fa­çon de faire ré­ap­pa­raître le mot comme par en­chan­te­ment.

Comme je ne suis as­su­ré­ment pas un poète – et que je ne veux pas qu’on pense que je me consi­dère comme tel –, j’ai ima­gi­né mes pe­tits textes comme des «sorts» et non comme des poèmes. Je les ai écrits pour être dits à voix haute, et je me les suis sou­vent dits à voix haute avant de les cou­cher sur le pa­pier pour voir s’ils al­laient s’im­pri­mer dans ma mé­moire comme des in­can­ta­tions. L’acros­tiche sur la loutre m’est ve­nu lors d’une ran­don­née en com­pa­gnie de mon père en Écosse. Ce­lui sur le saule, sur le che­min de ha­lage de la Lea, à Londres. Ce­lui sur le tri­ton, alors que je fai­sais la queue à la caisse du su­per­mar­ché.

Pour les jeunes en­fants, le lan­gage est une ex­pé­rience sen­suelle au­tant que sé­man­tique. Ils s’im­prègnent de ce que Fran­cis Spuf­ford ap­pelle dans son livre The Child that Books Built [« L’en­fant que les livres ont fait »] les élé­ments «mer­veilleu­se­ment ins­crits» dans la langue : « sa tex­ture, son timbre, son grain, sa mu­sique». C’est aus­si sur ces élé­ments que se fondent les sorts et les in­can­ta­tions, car ces énon­cés pro­viennent de cultures orales où tout pas­sait par le geste et la pa­role.

Nous ne de­vrions pas être sur­pris que les noms de cer­taines es­pèces na­tu­relles dis­pa­raissent de la bouche et de l’ima­gi­na­tion des en­fants, parce que la nature elle­même dis­pa­raît. Nous vi­vons ac­tuel­le­ment la sixième grande ex­tinc­tion : la bio­di­ver­si­té de la pla­nète dé­croît à un rythme et dans des pro­por­tions ja­mais vus de­puis le cré­ta­cé. Lo­ca­le­ment, ce­la se tra­duit par ce que le jour­na­liste Mi­chael McCar­thy a bap­ti­sé « le grand ap­pau­vris­se­ment ». Le

« Si les en­fants dé­sertent les ter­rains vagues, que de­vien­dra le monde des contes ? »

Rap­port bri­tan­nique sur l’état de la nature 2016 constate que le Royau­meU­ni fi­gure « par­mi les pays du monde où la nature a le plus re­cu­lé », 53 % de ses es­pèces au­toch­tones (dont les chouettes ef­fraies, les tri­tons, les moi­neaux et les étour­neaux) étant en dé­clin.

La nature s’ap­pau­vrit et, avec elle, le sou­ve­nir que nous en avons. Le syn­drome de la ré­fé­rence glis­sante oc­culte les pertes, et chaque gé­né­ra­tion s’ac­com­mode de l’état le plus ré­cent de la nature 8. La Route, de Cor­mac McCar­thy, en­tre­voit l’abou­tis­se­ment de ce pro­ces­sus. Dans ce ro­man, les es­pèces com­munes ont dis­pa­ru, mais leurs noms sub­sistent. Ils sont pro­non­cés sans au­cun es­poir, se­coués comme des ho­chets rem­plis de cendre.

Pour mettre fin à cet épou­van­table dé­clin, on nous parle sans ar­rêt de «re­nouer le contact avec la nature», comme s’il suf­fi­sait de re­bran­cher le grille­pain pour avoir à nou­veau de jo­lies tar­tines do­rées. Nous at­ten­dons beau­coup de cette ex­pres­sion à la mode mais n’exa­mi­nons que ra­re­ment ses as­pects pra­tiques ou phi­lo­so­phiques. Le rap­port 2013 de la RSPB, « En­trer en contact avec la nature », fait ex­cep­tion à la règle. Ce do­cu­ment, fruit de trois an­nées de re­cherches, consi­dère à juste titre le «dé­fi­cit de nature» comme un pro­blème com­plexe, où les fac­teurs so­cioé­co­no­miques et cultu­rels jouent un rôle im­por­tant. Il dé­plore que seul un en­fant bri­tan­nique sur cinq ait « un réel contact avec la nature ». Mais il sou­ligne avec une note d’es­poir que le contact avec la nature n’est pas seule­ment une ques­tion de «pré­ser­va­tion», mais aus­si d’édu­ca­tion, de san­té phy­sique et men­tale et d’ac­com­plis­se­ment per­son­nel. Bref, ce qui est bon pour la nature est aus­si bon pour l’en­fant.

Le dé­fi­cit de nature re­quiert des re­mèdes po­li­tiques et struc­tu­rels. De ma­nière en­cou­ra­geante, des cen­taines d’as­so­cia­tions s’em­ploient à rap­pro­cher les en­fants de la nature en tra­vaillant avec les écoles pour qu’elles mul­ti­plient les

classes vertes. La plu­part de ces as­so­cia­tions cherchent en particulier à aider les en­fants me­na­cés d’ex­clu­sion so­ciale ou qui n’ont que très peu de chances d’avoir ac­cès à des es­paces verts. Ja­ckie et moi re­ver­sons une par­tie des re­cettes is­sues de la vente de notre livre à Ac­tion for Con­ser­va­tion, une as­so­cia­tion ré­cente qui a pour mis­sion d’in­ci­ter les jeunes à agir pour la nature.

Le dé­fi­cit de nature re­quiert aus­si des ac­tions ar­tis­tiques et cultu­relles. «Nous avons la chance d’être do­tés d’une nature riche et d’une langue riche. Rap­pro­chons­les, et uti­li­sons l’une pour dé­fendre l’autre», écrit Mon­biot en conclu­sion de son ar­ticle sur la nature et les mots pour la nom­mer. Ab­so­lu­ment. Et, d’ailleurs, un nombre crois­sant d’auteurs de lit­té­ra­ture jeu­nesse les mêlent mer­veilleu­se­ment.

Dans Boys and Girls Fo­re­ver [« Gar­çons et filles pour tou­jours »], son étude dé­sor­mais clas­sique sur la lit­té­ra­ture en­fan­tine, Ali­son Lu­rie se sou­vient du jour où elle a dé­mé­na­gé de la ville à la cam­pagne et qu’elle a dé­cou­vert « l’im­pé­né­trable four­ré de ronces et de ta­bac du diable » der­rière la clô­ture du jar­din. Elle en a re­mi­sé son ra­tio­na­lisme au pla­card : « J’ai com­men­cé à croire à ce que di­saient mes livres de contes. Sou­dain, j’ai vu le pay­sage comme quelque chose de vi­vant, plein de mys­tère et de pro­messes. La nature me sem­blait, comme à la plu­part des en­fants qui en ont fait l’ex­pé­rience, puis­sante et sen­sible à la fois » [lire aus­si l’ar­ticle d’Ali­son Lu­rie « Dessine-moi une école», p. 30].

C’est ce­la que de­vrait être à mon avis la nature pour les en­fants, «vi­vante, puis­sante et sen­sible », et non pas, pour re­prendre l’ex­pres­sion de Ri­chard Louv, quelque chose que l’on re­garde, que l’on consomme, que l’on ba­foue. Cette dif­fé­rence s’ap­pa­rente à celle qui existe entre l’an­thro­po­mor­phisme et l’ani­misme : dans le pre­mier cas, nous re­mo­de­lons le monde plus qu’hu­main à notre image, dans le se­cond, nous ten­tons de per­cer sa com­plexi­té et ses mys­tères.

LE LIVREThe Lost Words (« Les mots per­dus »), Ha­mish Ha­mil­ton, 2017, 128 p.LES AUTEURSRo­bert Macfarlane est un écri­vain et jour­na­liste bri­tan­nique ré­pu­té pour ses écrits sur la nature et le pay­sage. On peut lire de lui en fran­çais L’Esprit de la mon­tagne (Plon, 2004).Ja­ckie Mor­ris est une illus­tra­trice et au­teure de lit­té­ra­ture jeu­nesse bri­tan­nique. On lui doit no­tam­ment Je suis le chat et L’Ourse des neiges, pa­rus chez Gau­tier-Lan­gue­reau.

Il­lus­tra­tion de Ja­ckie Mor­ris ti­rée du livre The Lost Words. Les auteurs ont choi­si 20 noms d’es­pèces ani­males et vé­gé­tales cou­rantes, d’alouette à vi­père en pas­sant par mar­tin-pê­cheur.

Se­lon un ré­cent rap­port, le Royaume-Uni fi­gure par­mi les pays du monde où la nature a le plus re­cu­lé : 53 % de ses es­pèces au­toch­tones sont en dé­clin.

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