Quand un agent du fisc congo­lais touche un potde-vin, il gagne en es­time de soi.

De­puis 2001, les États-Unis af­firment vou­loir fa­vo­ri­ser la bonne gou­ver­nance dans le pays. Mais ils ont en réa­li­té en­cou­ra­gé la corruption, une ins­ti­tu­tion en­ra­ci­née de longue date. Des­ti­née à com­battre les ta­li­bans, cette po­li­tique a fi­na­le­ment contri­bué

Books - - 15 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO - PA­TRICK RADDEN KEEFE. The New Yor­ker.

En oc­tobre 1951, une bande de vo­leurs dé­ro­ba une im­por­tante car­gai­son d’opium dans la ville por­tuaire de Pung­gol, dans le nord-est de Sin­ga­pour. Le Sin­ga­pour de l’époque ne res­sem­blait guère à ce­lui d’au­jourd’hui. Plaque tour­nante du tra­fic de drogue entre l’Inde et la Chine, l’île était ron­gée par la cri­mi­na­li­té et la corruption. L’en­quête me­née par les au­to­ri­tés bri­tan­niques conclut que plu­sieurs hauts gra­dés de la po­lice sin­ga­pou­rienne fi­gu­raient par­mi les cou­pables. À la suite de cette af­faire, l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale créa un Of­fice de lutte an­ti­cor­rup­tion. Quelques an­nées plus tard, lors de l’ac­ces­sion de Sin­ga­pour de l’in­dé­pen­dance, le nou­veau Pre­mier mi­nistre, Lee Kuan Yew, dé­cla­ra que la dé­ca­dence et la corruption le dé­goû­taient et ju­ra de dé­bar­ras­ser Sin­ga­pour de ce fléau. Lors de leur prise de fonc­tions of­fi­cielle, ses mi­nistres por­taient des che­mises et des pan­ta­lons blancs pour ma­ni­fes­ter la pu­re­té de leurs in­ten­tions.

Les nou­veaux di­ri­geants ne condamnent sou­vent la vénalité de leurs pré­dé­ces­seurs que pour la sur­pas­ser lors­qu’ils ac­cèdent au pou­voir. De Du­va­lier, à Haï­ti, à Fu­ji­mo­ri, au Pé­rou, en pas­sant par Er­doğan, en Tur­quie, c’est un re­bon­dis­se­ment que l’on re­trouve à chaque tran­si­tion po­li­tique. Mais Lee Kuan Yew fit ce qu’il avait dit. Il pro­mul­ga une nou­velle loi an­ti­cor­rup­tion et confé­ra un pou­voir réel à l’Of­fice de lutte an­ti­cor­rup­tion. Il aug­men­ta la ré­mu­né­ra­tion des fonc­tion­naires afin qu’ils soient moins ten­tés de mon­nayer leur in­fluence et ins­ti­tua de lourdes peines de pri­son pour ceux qui ac­cep­te­raient des pots-de-vin. En 1986, son mi­nistre du Dé­ve­lop­pe­ment na­tio­nal, l’ar­chi­tecte Teh Cheang Wan, fit l’ob­jet d’une en­quête pour avoir ac­cep­té des des­sous-de-table de la part de deux pro­mo­teurs im­mo­bi­liers. Il se don­na la mort en ab­sor­bant une dose lé­tale de bar­bi­tu­riques. « Ce n’est que jus­tice de payer ma faute au prix fort », écri­vait-il dans la lettre qu’il avait lais­sée à l’in­ten­tion de Lee Kuan Yew.

Lorsque Lee Kuan Yew quit­ta le pou­voir en 1990, Sin­ga­pour, au­tre­fois l’un des pays les plus cor­rom­pus de la pla­nète, était de­ve­nu l’un des plus exem­plaires. Dans l’In­dice de per­cep­tion de la corruption 2014 de Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal, Sin­ga­pour se si­tuait au sep­tième rang mon­dial en ma­tière de trans­pa­rence – de­vant l’Aus­tra­lie et l’Is­lande, et très loin de­vant les États-Unis [lire «Les li­mites d’un in­dice», p.24]. C’est une his­toire qui fait plai­sir à en­tendre mais qui reste ex­cep­tion­nelle. On n’a qua­si­ment ja­mais vu un pays par­ve­nir à éra­di­quer à ce point ses pra­tiques de corruption. Cer­tains États font des pro­grès, d’autres re­culent, mais, au ni­veau mon­dial, la corruption per­dure.

«Tout le monde le fait : les Ro­mains et les Wi­si­goths, les An­glais et les Afri­cains, les ca­tho­liques et les juifs, les païens et les pro­tes­tants, les ca­pi­ta­listes et les com­mu­nistes, les im­pé­ria­listes et les pa­triotes », écri­vait en 1984 le juge fé­dé­ral ca­li­for­nien John Noo­nan dans son livre consa­cré à l’his­toire de la corruption 1. Le mot vient du verbe la­tin cor­rum­pere, qui peut si­gni­fier «sou­doyer», mais aus­si «dé­truire», « gâ­ter ». De toute évi­dence, la corruption s’est in­si­nuée dans tant de pans de nos ac­ti­vi­tés qu’elle consti­tue un trait re­gret­table de la na­ture hu­maine. Un gou­ver­ne­ment in­tègre est à coup sûr un idéal – à moins qu’il s’agisse d’une ano­ma­lie.

Les dé­fi­ni­tions de la corruption mettent gé­né­ra­le­ment l’ac­cent sur le conflit d’in­té­rêts qui sur­vient quand la sphère pri­vée em­piète sur la sphère pu­blique. L’éco­no­miste Ro­bert Klit­gaard, qui a étu­dié la corruption sur le ter­rain dans des di­zaines de pays, pro­pose la for­mule sui­vante : Corruption = Mo­no­pole + Pou­voir dis­cré­tion­naire – Trans­pa­rence. Pour Klit­gaard, la corruption est un crime ra­tion­nel. Dans ce cas, des so­lu­tions ra­tion­nelles ne pour­raient-elles en ve­nir à bout? Il suf­fi­rait à n’im­porte quel pays de prendre mo­dèle sur Sin­ga­pour et d’ajus­ter quelques va­riables, comme l’a fait Lee Kuan Yew, no­tam­ment en ré­équi­li­brant le rap­port entre les risques en­cou­rus par les fonc­tion­naires et les gra­ti­fi­ca­tions es­comp­tées. Les spé­cia­listes de la corruption, qu’ils soient cher­cheurs ou mi­li­tants, en parlent sou­vent comme d’un pro­blème qui peut être éra­di­qué, à la ma­nière de la va­riole. Noo­nan lui-même conclut son vaste ré­cit d’un mil­lé­naire de pots-de-vin par une note cu­rieu­se­ment op­ti­miste. Pour lui, de même que l’es­cla­vage jadis lar­ge­ment ac­cep­té et à pré­sent una­ni­me­ment condam­né, la corruption pour­rait un jour « de­ve­nir ob­so­lète ».

Mais elle a sur­vé­cu à toutes les pré­dic­tions de sa dis­pa­ri­tion. De fait, elle pros­père. Se­lon les chiffres de l’Union afri­caine, les pots-de-vin ont si­phon­né un quart du PIB du conti­nent au cours des an­nées 1990. Les Nations unies es­timent que la corruption re­pré­sente pour les en­tre­prises un sur­coût de 10% dans de nom­breux pays. Elle conta­mine toute la hié­rar­chie ad­mi­nis­tra­tive, pèse sur l’aide au dé­ve­lop­pe­ment, fa­vo­rise le ter­ro­risme et ali­mente les ré­seaux cri­mi­nels trans­na­tio­naux. C’est un pro­blème ré­cur­rent dans les en­tre­prises, les ins­ti­tu­tions re­li­gieuses, l’en­sei­gne­ment et le sport.

Pour­tant, notre vo­ca­bu­laire semble im­puis­sant à sai­sir la spé­ci­fi­ci­té de cette pa­tho­lo­gie. Le terme même de «corruption» est si vaste que sa si­gni­fi­ca­tion se di­lue, puis­qu’il en­globe les pots-de-vin, le né­po­tisme, les ap­pels d’offres tru­qués, les mal­ver­sa­tions, l’ex­tor­sion de fonds, l’achat de voix, l’en­tente sur les prix, le ra­cket et une cen­taine d’autres pra­tiques frau­du­leuses.

La corruption s’in­si­nue sans qu’on puisse la dé­ce­ler, « comme un gaz in­odore», écrit Sa­rah Chayes dans son livre Thieves of State. Elle fait dé­railler les ob­jec­tifs sans que les dé­ci­deurs y at­tachent trop d’im­por­tance. Sa­rah Chayes a vé­cu en Afghanistan l’es­sen­tiel des an­nées 2000. Dans son ou­vrage à mi-che­min entre le ré­cit au­to­bio­gra­phique et l’es­sai, elle af­firme que les États-Unis ont ten­dance non seule­ment à fer­mer les yeux sur la corruption in­ter­na­tio­nale mais aus­si à l’ag­gra­ver. Or dans des pays comme l’Afghanistan, cet aveu­gle­ment in­ten­tion­nel peut s’avé­rer dé­sta­bi­li­sant et dan­ge­reux. Chayes ra­conte l’his­toire pas­sion­nante du com­bat an­ti­cor­rup­tion de type sin­ga­pou­rien qu’elle a ten­té de me­ner dans l’un des pays les plus cor­rom­pus de la pla­nète. Elle est ar­ri­vée en Afghanistan en 2001 afin de cou­vrir la chute des ta­li­bans pour la sta­tion de ra­dio pu­blique amé­ri­caine NPR. Elle a at­ter­ri dans la ville aride et pous­sié­reuse de Kan­da­har. Peu de temps après son ar­ri­vée, elle dé­cide d’aban­don­ner sa car­rière de jour­na­liste afin de tra­vailler pour Af­ghans for Ci­vil So­cie­ty, une ONG fon­dée par Qayum Kar­zaï, un homme d’af­faires af­ghan en exil

éta­bli à Bal­ti­more avant l’in­va­sion amé­ri­caine, qui se trouve être le frère aî­né de Ha­mid Kar­zaï – ce­lui-là même que les forces de la coa­li­tion avaient pla­cé à la tête du pays comme pré­sident in­té­ri­maire en 2002.

«L’er­reur clas­sique que com­mettent les nou­veaux ve­nus en Afghanistan, c’est de se trou­ver un in­ter­mé­diaire», écrit Chayes. Mé­sa­ven­ture ha­bi­tuelle : qu’il soit jour­na­liste, gé­né­ral ou ad­mi­nis­tra­teur co­lo­nial, l’étran­ger qui dé­barque dans le pays ignore tout des langues et cou­tumes lo­cales; il lui faut quel­qu’un qui lui serve à la fois d’in­ter­prète et de guide. Sou­vent, l’étran­ger paie (ou sur­paie) ce ser­vice: il offre de l’ar­gent ou quelque autre avan­tage, de sorte que se noue une re­la­tion d’in­ter­dé­pen­dance entre l’in­ter­mé­diaire et son client. L’un des su­jets cen­traux de Thieves of State est le pou­voir qu’ac­quièrent in­si­dieu­se­ment les in­ter­mé­diaires et la dé­pen­dance crois­sante des étran­gers pro­digues mais dé­pour­vus de re­pères à l’égard de leur homme de ter­rain 2.

Par une iro­nie de l’his­toire sur la­quelle Chayes passe un peu vite, ses pre­miers in­ter­mé­diaires fai­saient tous par­tie du clan Kar­zaï. Qayum Kar­zaï, qui nour­ris­sait de grandes am­bi­tions pour son pays, de­vint une sorte de men­tor de l’au­teure. Son fixeur, Ab­dul­lah, lui avait été re­com­man­dé par un autre membre du clan, le très in­fluent ba­ron de la drogue Ah­med Wa­li Kar­zaï. Chayes ra­conte sa lente ini­tia­tion à la vie po­li­tique de l’Afghanistan oc­cu­pé, jus­qu’au mo­ment où elle dé­couvre tar­di­ve­ment que les Kar­zaï sont en réa­li­té une bande d’es­crocs. En 2003, lors d’un dî­ner, Chayes voit Ah­med Wa­li ré­cep­tion­ner des liasses de billets en­ve­lop­pés dans du pa­pier d’alu­mi­nium.

Chayes fi­nit par cou­per les ponts avec les Kar­zaï et en­tre­prend de mon­ter en 2005 une fa­brique de sa­von à Kan­da­har. Elle adopte les cou­tumes lo­cales. Elle par­tage une ré­si­dence avec une fa­mille nom­breuse af­ghane, en­tre­tient des liens étroits avec ses col­lègues et voi­sins. Elle sus­cite la cu­rio­si­té à Kan­da­har : une

Amé­ri­caine de grande taille qui s’ha­bille comme un homme af­ghan, parle pach­toune et dort avec une Ka­lach­ni­kov à cô­té de son lit.

À la sa­von­ne­rie, les sa­la­riés se plaignent des ra­vages de la corruption. L’ar­gent de la re­cons­truc­tion af­flue dans le pays mais se vo­la­ti­lise aus­si­tôt. Les chan­tiers semblent de­voir ne ja­mais s’ache­ver, tan­dis que les maîtres d’oeuvre, les sous-trai­tants et leurs proches s’en­ri­chissent. On sait qui sont les pro­fi­teurs : « Ils se pa­va­naient en ville dans des 4x4 ru­ti­lants coû­tant l’équi­valent de plu­sieurs an­nées de ré­coltes d’un pay­san or­di­naire.» Do­pée par la de­mande de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, la fi­lière de la sé­cu­ri­té pri­vée de­vient une lu­cra­tive ac­ti­vi­té de ra­cket. Chaque jour, des mil­lions de dol­lars en es­pèces sont ex­pé­diés par cour­sier à l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal de Ka­boul avant de s’en­vo­ler vers les Émi­rats arabes unis, où la nou­velle élite af­ghane fait des pla­ce­ments dans l’im­mo­bi­lier et les voi­tures de luxe. D’après l’ins­pec­teur gé­né­ral spé­cial amé­ri­cain pour la re­cons­truc­tion de l’Afghanistan, les États-Unis ont dé­pen­sé 104mil­liards de dol­lars (en dol­lars constants, presque l’équi­valent du plan Mar­shall) de­puis 2002 pour re­mettre le pays sur pied. Une part im­por­tante de cette somme, dif­fi­cile à es­ti­mer, a été sub­ti­li­sée par des in­ter­mé­diaires avant de

pou­voir pro­duire la moindre amé­lio­ra­tion tan­gible pour le peuple af­ghan.

Le pays a pris l’ha­bi­tude de comp­ter sur la gé­né­ro­si­té de bailleurs de fonds étran­gers. Comme l’ob­serve l’an­thro­po­logue Tho­mas Bar­field dans son his­toire de l’Afghanistan 3, les puis­sances étran­gères n’ont ces­sé de ré­tri­buer les chefs af­ghans de­puis le xixe siècle. La pra­tique a mar­qué l’his­toire du pays: la dis­tri­bu­tion de ces pré­bendes, ex­plique l’au­teur, a sou­vent «consti­tué le seul ci­ment de l’État af­ghan ». Dans une so­cié­té très cor­rom­pue, le lien so­cial tient en ef­fet à une sé­rie de ré­ci­pro­ci­tés im­bri­quées. L’agent de po­lice qui ra­ckette un pas­sant doit re­ver­ser une part de ses gains à son su­pé­rieur, le­quel en fait au­tant avec le sien, et ain­si de suite. Les fa­veurs peuvent aus­si être dis­tri­buées dans l’autre sens. Ces pra­tiques sont tel­le­ment an­crées que la corruption est dif­fi­cile à éra­di­quer, mais elles peuvent aus­si avoir pour ef­fet pa­ra­doxal de sou­der une so­cié­té par ailleurs di­vi­sée. Dans son ar­ticle de 1968 «La corruption n’est pas for­cé­ment scan­da­leuse », le po­li­to­logue James Wil­son af­firme que le pu­ri­ta­nisme bor­né des Amé­ri­cains les em­pêche de dis­tin­guer «les formes de corruption pré­ju­di­ciables de celles qui le sont moins », et de « mo­du­ler [leur] ré­pro­ba­tion mo­rale en fonc­tion de l’am­pleur du pro­blème ».

Pour cer­tains spé­cia­listes, la corruption peut même être utile dans des États en pleine tran­si­tion po­li­tique. Le po­li­to­logue Samuel Hun­ting­ton a émis l’idée qu’une dose de corruption pou­vait être un « lu­bri­fiant bien­ve­nu» sur la voie de la mo­der­ni­sa­tion. Pour sti­mu­ler la crois­sance éco­no­mique, es­time-t-il, « une bu­reau­cra­tie ri­gide, ex­ces­si­ve­ment cen­tra­li­sée et in­tègre est en­core pire qu’une bu­reau­cra­tie ri­gide, ex­ces­si­ve­ment cen­tra­li­sée et mal­hon­nête». Les éco­no­mistes jugent sou­vent que la corruption est un obs­tacle au dé­ve­lop­pe­ment, mais beau­coup de pays, à com­men­cer par la Chine, connaissent une crois­sance vi­gou­reuse en dé­pit de la corruption en­dé­mique. Cer­tains sou­tiennent que la Chine n’au­rait pas connu un tel essor éco­no­mique si ses di­ri­geants n’avaient pas to­lé­ré une re­la­tion sym­bio­tique entre l’État et les in­té­rêts pri­vés. Pékin mène à pré­sent un com­bat contre la corruption dont cer­tains craignent qu’elle n’en­trave la pro­duc­ti­vi­té. « Au­pa­ra­vant, vous pou­viez grais­ser la patte d’un fonc­tion­naire pour faire avan­cer les choses, rap­pelle l’éco­no­miste chinois Mao Yu­shi dans The New York Times. À pré­sent, les fonc­tion­naires n’ac­ceptent plus l’ar­gent mais ne dé­livrent pas non plus les au­to­ri­sa­tions né­ces­saires.»

La corruption qui pros­pé­rait en Afghanistan était-elle un mal né­ces­saire dans un pays tra­ver­sant une passe dif­fi­cile? Pour l’éco­no­miste Man­cur Ol­son, avec le pas­sage de l’anar­chie à un dé­but d’ordre po­li­tique, les ban­dits no­mades se sé­den­ta­risent. Le ban­dit no­made pille ce qu’il peut et s’en va, jus­qu’à ce qu’il réa­lise qu’il pour­rait vo­ler bien da­van­tage s’il exer­çait les fonc­tions éta­tiques mi­ni­males re­quises pour ac­croître la pro­duc­tion de ri­chesse et ins­ti­tu­tion­na­li­ser sa pré­da­tion «sous forme d’im­pôts». Ain­si, c’est son seul in­té­rêt per­son­nel qui le conduit à «se po­ser, por­ter une cou­ronne et rem­pla­cer l’anar­chie par l’État ». C’est ce que le po­li­ti­cien amé­ri­cain George Wa­shing­ton Plun­kitt ap­pe­lait la « corruption hon­nête », un cas de fi­gure où le conflit d’in­té­rêts n’existe pas, du moins en théo­rie, parce que l’in­té­rêt égoïste du di­ri­geant coïn­cide avec l’in­té­rêt su­pé­rieur de l’État.

La corruption du gou­ver­ne­ment Kar­zaï, comme s’en aper­çoit Chayes, est tout sauf in­of­fen­sive. Les membres de l’élite po­li­tique af­ghane ne se conten­taient pas de dé­tour­ner les fonds des­ti­nés à la re­cons­truc­tion : ils s’em­pa­raient aus­si des terres agri­coles de leurs com­pa­triotes. Les sei­gneurs de guerre per­sua­daient les forces spé­ciales amé­ri­caines d’éli­mi­ner leurs ad­ver­saires en leur fai­sant croire qu’ils étaient liés aux ta­li­bans. Et beau­coup de ceux qui se sont en­ri­chis grâce à l’aide in­ter­na­tio­nale avaient le tra­fic de drogue comme ac­ti­vi­té an­nexe.

L’Afghanistan est sou­vent qua­li­fié d’«État dé­faillant», mais, au vu du vol ca­rac­té­ri­sé qui s’y dé­roule, Chayes change de fa­çon de voir. Le gou­ver­ne­ment af­ghan ne s’ef­force pas sé­rieu­se­ment mais en vain de ser­vir le peuple. Il at­teint bien son ob­jec­tif, mais ce­lui-ci est tout autre puis­qu’il consiste à en­ri­chir ses membres. Wa­shing­ton a sou­te­nu Ha­mid Kar­zaï, ses mi­nistres et ses lieu­te­nants dans l’es­poir qu’il pour­rait ins­tau­rer un État stable, ai­der à tra­quer Al-Qaï­da et te­nir les ta­li­bans à dis­tance. Mais le gou­ver­ne­ment Kar­zaï n’en était pas un, conclut Chayes. C’était « une or­ga­ni­sa­tion cri­mi­nelle verticalement in­té­grée ». Les États-Unis ont trai­té Kar­zaï comme un ban­dit sé­den­taire, alors qu’il était en fait un ban­dit no­made mas­qué.

Pour­quoi la corruption est-elle plus ré­pan­due dans cer­tains pays que dans d’autres et pour­quoi si peu d’entre d’eux sont-ils par­ve­nus, comme Sin­ga­pour, à l’en­di­guer? Une ex­pli­ca­tion pour­rait être que la corruption est en­dé­mique à cer­taines cultures. Dans Les Gang­sters de l ’éco­no­mie. C or­rup­tion, vio­lence et pau­vre­té des nations 4, les éco­no­mistes Ray­mond Fis­man et Ed­ward Mi­guel évoquent une ex­pé­rience des­ti­née à dé­ter­mi­ner si la corruption étaient plu­tôt liée au contexte cultu­rel ou bien à la plus ou moins grande sé­vé­ri­té de la loi. Ils ont exa­mi­né les amendes de sta­tion­ne­ment im­payées ac­cu­mu­lées sur cinq ans par des di­plo­mates en poste aux Nations unies, à New York. Lee Kuan Yew était convain­cu que des sanc­tions éle­vées pou­vaient mo­di­fier les com­por­te­ments. Fis­man et Mi­guel ont cher­ché à tes­ter l’hy­po­thèse in­verse: puisque les di­plo­mates bé­né­fi­cient d’une im­mu­ni­té et n’en­courent donc au­cune sanc­tion s’ils ne payent pas leur sta­tion­ne­ment, quels sont ceux qui pré­fèrent payer plu­tôt que d’abu­ser de leurs pri­vi­lèges? Ils ont dé­cou­vert que les di­plo­mates de cer­tains pays n’avaient pas de contra­ven­tions im­payées, tan­dis que d’autres en avaient ac­cu­mu­lé des quan­ti­tés. En une seule an­née, une per­sonne avait ain­si at­teint le re­cord de 526 im­payés – c’était un Ko­weï­tien. En se fon­dant sur un in­dice de corruption de la Banque mon­diale, les deux éco­no­mistes ont en­suite cor­ré­lé ces ré­sul­tats au de­gré de corruption du pays d’ori­gine. Les di­plo­mates is­sus des pays très cor­rom­pus avaient ac­cu­mu­lé beau­coup de contra­ven­tions im­payées ; à l’in­verse, les res­sor­tis­sants de pays peu cor­rom­pus avaient ten­dance à payer leurs in­frac­tions, si tant est qu’ils en avaient com­mis. Inu­tile de dire que les Nor­vé­giens étaient ir­ré­pro­chables.

Mais ces don­nées ne per­mettent pas de tran­cher en fa­veur d’un strict dé­ter­mi­nisme cultu­rel. Le res­pect de la loi que peut ma­ni­fes­ter un Nor­vé­gien hors de son pays tient moins à une iden­ti­té cultu­relle im­muable qu’à la sé­rie de ré­flexes ci­viques qui lui ont été in­cul­qués comme à tous ses conci­toyens. « Le confu­cia­nisme en­seigne que l’homme peut être amé­lio­ré, mais, pour ma part, je n’en suis pas si sûr, confia un jour Lee Kuan Yew lors d’un en­tre­tien. On peut le dres­ser, le dis­ci­pli­ner.» L’exemple de Sin­ga­pour semble in­di­quer qu’en chan­geant les lois on par­vient en fin de compte à chan­ger aus­si les com­por­te­ments.

Comme l’ob­serve Noo­nan, si la corruption existe à toutes les époques et dans toutes les cultures, la ré­pro­ba­tion mo­rale qu’elle ins­pire aus­si. Même dans les pays où elle fait par­tie de la vie quo­ti­dienne, elle sus­cite l’in­di­gna­tion et de­meure à tout le moins in­ter­dite par la loi. Noo­nan aime com­pa­rer la corruption à une autre pra­tique hu­maine tout aus­si ré­pan­due en dé­pit de l’op­probre mo­ral et re­li­gieux qu’elle s’at­tire : la sexua­li­té. Les ex­pa­triés bla­sés de Ka­boul font preuve d’un es­sen­tia­lisme fa­cile quand ils disent que les Af­ghans aiment la corruption, que c’est leur mode de fonc­tion­ne­ment de­puis tou­jours. Mais, dans sa sa­von­ne­rie, Chayes a en­ten­du tout autre chose. Ces mal­ver­sa­tions éhon­tées sus­citent une telle ran­coeur chez les ci­toyens or­di­naires qu’ils éprouvent quelque chose de pire que de la co­lère – un dé­sir de ven­geance. Un des em­ployés de l’ate­lier, Nou­ral­lah,

un an­cien po­li­cier, lui fait part de l’hu­mi­lia­tion res­sen­tie par son frère lors­qu’il s’est fait ra­cket­ter par la po­lice. « Si je vois quel­qu’un po­ser un en­gin ex­plo­sif ar­ti­sa­nal sur la route au mo­ment où ar­rive une voi­ture de po­lice… ça m’éton­ne­rait que je les aver­tisse», avoue-t-il. C’est la grande ré­vé­la­tion de Thieves of State : à un cer­tain stade, la corruption sys­té­mique n’est plus uni­que­ment une consé­quence re­gret­table de la guerre, elle de­vient un ac­cé­lé­ra­teur de conflit. Tous ces potsde-vin et des­sous-de-table ont ra­di­ca­li­sé la po­pu­la­tion lo­cale, qui s’est re­tour­née contre le gou­ver­ne­ment af­ghan et s’est par­fois je­tée dans les bras des ta­li­bans.

Chayes men­tionne une en­quête conduite par le com­man­de­ment mi­li­taire amé­ri­cain à Ka­boul au­près de pri­son­niers ta­li­bans pour sa­voir ce qui les a conduits à re­joindre la rébellion. La rai­son prin­ci­pale, se­lon Chayes, n’était « pas la dis­cri­mi­na­tion eth­nique, ni le manque de res­pect en­vers l’is­lam, ni la crainte que l’ar­mée amé­ri­caine oc­cupe du­ra­ble­ment le pays». C’est «le sen­ti­ment que le gou­ver­ne­ment af­ghan est ir­ré­vo­ca­ble­ment cor­rom­pu ». Il existe à pré­sent une abon­dante lit­té­ra­ture sur le nou­vel essor des ta­li­bans après l’in­va­sion de 2001, par rap­port à la­quelle l’ap­proche de Chayes peut pa­raître ré­duc­trice. Mais, dans son ex­po­sé ac­ca­blant des ef­fets per­vers de l’in­va­sion 5, le jour­na­liste Anand Go­pal ra­conte la tra­jec­toire d’Ak­bar Gul : ayant aban­don­né l’in­sur­rec­tion ar­mée pour re­ve­nir à la vie ci­vile, ce chef ta­li­ban a choi­si de se ré­en­ga­ger aux cô­tés des re­belles, dé­mo­ra­li­sé par l’ex­tor­sion sys­té­ma­tique pra­ti­quée par la po­lice af­ghane.

En ap­por­tant leur sou­tien à des ré­gimes des­po­tiques et peu re­com­man­dables, les États-Unis ne font qu’ali­men­ter l’ex­tré­misme, c’est bien connu. Mais, en ap­pli­quant la lo­gique du «re­tour de bâ­ton» à la ques­tion de la corruption en Afghanistan, Chayes re­nou­velle pro­fon­dé­ment l’ap­proche du su­jet. La bonne gou­ver­nance ap­pa­raît sou­vent comme une pré­oc­cu­pa­tion es­sen­tiel­le­ment hu­ma­ni­taire, sans cesse contre­car­rée par des consi­dé­ra­tions stra­té­giques ju­gées plus ur­gentes. Mais Chayes a ac­quis la convic­tion qu’en Afghanistan c’est bien la klep­to­cra­tie qui « pro­dui­sait les ta­li­bans» et ali­men­tait l’in­sur­rec­tion. Dans des pays in­stables et po­ten­tiel­le­ment ex­plo­sifs comme ce­lui-ci, ex­plique-t-elle, le di­lemme de la corruption ne pro­cède pas, contrai­re­ment aux idées re­çues, d’un conflit entre les va­leurs des États-Unis et leurs in­té­rêts bien com­pris. Même le plus fervent adepte de la real­po­li­tik de­vrait consi­dé­rer la corruption comme un pro­blème urgent, sou­tient l’au­teure, car l’État de droit et les prin­cipes dé­mo­cra­tiques ne sont pas seuls en jeu : c’est « une ques­tion de sé­cu­ri­té na­tio­nale ».

Lorsque Ba­rack Oba­ma a été élu pré­sident en 2008, Chayes y a vu l’oc­ca­sion de plai­der pour que la corruption en Afghanistan soit ap­pré­ciée à sa juste va­leur. En dé­mon­trant que la vénalité met­tait en pé­ril la sé­cu­ri­té na­tio­nale, elle dis­po­sait du type d’ar­gu­ment sus­cep­tible de convaincre un pu­blic cru­cial : les mi­li­taires. Au lieu de par­ler de jus­tice so­ciale et de dé­ve­lop­pe­ment, elle a construit ses ar­gu­ments en se fon­dant stric­te­ment sur l’in­té­rêt na­tio­nal: «La corruption, pour par­ler le lan­gage de l’ar­mée, fonc­tionne comme un am­pli­fi­ca­teur de puis­sance pour l’en­ne­mi.» Chayes s’est fi­na­le­ment re­trou­vée dans le saint des saints du Pen­ta­gone, ayant dé­cro­ché un ren­dez-vous avec Mike Mul­len, un ami­ral cha­leu­reux et culti­vé qui ve­nait d’être nom­mé chef d’état-ma­jor des ar­mées. Mul­len a em­bau­ché Chayes comme conseillère. Les États-Unis com­men­çaient en ef­fet à in­flé­chir leur stra­té­gie mi­li­taire en Afghanistan pour concen­trer leurs moyens sur la contre-in­sur­rec­tion. Il s’agis­sait no­tam­ment de pro­mou­voir la bonne gou­ver­nance afin de ne pas s’alié­ner da­van­tage la po­pu­la­tion af­ghane.

C’était le dé­but des Prin­temps arabes, et Chayes s’est ren­due en Tu­ni­sie, en Égypte, et dans d’autres points chauds pour prendre la me­sure de l’aver­sion po­pu­laire en­vers les ré­gimes klep­to­cra­tiques et étu­dier les fac­teurs dé­clen­cheurs de la ré­volte. Elle en est re­ve­nue avec la convic­tion que le lien entre klep­to­cra­tie et ex­tré­misme re­li­gieux est «un phé­no­mène mon­dial ». Chayes pèche peut-être là par ex­cès. Que dire en ef­fet de tous ces des­potes afri­cains cor­rom­pus dont la cu­pi­di­té n’ali­mente pas l’ex­tré­misme re­li­gieux? Que dire en­core de la Rus­sie, dont la grande ri­chesse a été ac­ca­pa­rée par une poi­gnée d’oli­garques sans pour au­tant en­traî­ner une vague de mé­con­ten­te­ment

po­pu­laire? À ces ré­serves près, il semble pour­tant peu contes­table qu’un État qui se livre à une corruption pré­da­trice met en dan­ger sa lé­gi­ti­mi­té po­li­tique et risque de nour­rir l’in­sur­rec­tion.

Des com­man­dants de la force de l’Otan en Afghanistan comme Stan­ley McCh­rys­tal et Da­vid Pe­traeus ont d’abord pa­ru ré­cep­tifs aux ar­gu­ments de Chayes. En théo­rie du moins, car, en pra­tique, elle ren­con­trait des ré­sis­tances chaque fois qu’elle pro­po­sait des me­sures sus­cep­tibles d’ir­ri­ter le pré­sident Kar­zaï et son cercle proche. Pour les dé­ci­deurs ci­vils et mi­li­taires amé­ri­cains à Ka­boul, ces der­niers étaient des al­liés dans le com­bat contre les ta­li­bans – des al­liés que les États-Unis ne pou­vaient pas se mettre à dos.

Lorsque Chayes cher­cha à dres­ser la liste des per­son­na­li­tés af­ghanes les plus mal­fai­santes, son ini­tia­tive fut stop­pée parce que, laisse-t-elle en­tendre, la CIA ré­mu­né­rait plu­sieurs des per­sonnes fi­gu­rant sur cette liste noire. En 2013, The New York Times ré­vé­la que l’agence avait fait par­ve­nir clan­des­ti­ne­ment des sacs de billets di­rec­te­ment au bu­reau de Kar­zaï. Et, en 2003, c’étaient des es­pions amé­ri­cains qui avaient re­mis des liasses de billets à Ah­med Wa­li Kar­zaï.

ÀSin­ga­pour, les en­quê­teurs an­ti­cor­rup­tion avaient toute la­ti­tude de pour­suivre même de hauts fonc­tion­naires sans craindre des re­pré­sailles. Mais, si les États-Unis ont ten­té de ré­for­mer la cul­ture po­li­tique af­ghane, ils ne s’en sont pris qu’au me­nu fre­tin. Et, en pra­tique, même les en­quêtes concer­nant des ac­teurs re­la­ti­ve­ment mi­neurs ont sus­ci­té de vio­lentes ré­ac­tions de la part de res­pon­sables plus haut pla­cés. Car, dans la hié­rar­chie de la corruption, ces hauts fonc­tion­naires achètent la loyau­té de leurs su­bor­don­nés en au­to­ri­sant ces der­niers à ponc­tion­ner à leur tour leurs su­bor­don­nés – et, en fin de compte, à ran­çon­ner la po­pu­la­tion en toute impunité. Les pour­suites en­ga­gées n’abou­tis­saient pas. Un fonc­tion­naire amé­ri­cain qui a tra­vaillé avec les en­quê­teurs af­ghans fait part de sa frus­tra­tion : « Même le me­nu fre­tin est une trop grosse prise pour nous.» Après quelques réunions à la Mai­son-Blanche n’ayant dé­bou­ché sur rien, la ques­tion de la corruption en Afghanistan a été dis­crè­te­ment mise de cô­té en 2011.

Thieves of State est la chro­nique d’une cam­pagne an­ti­cor­rup­tion avor­tée mais ne dit pas en quoi au­rait consis­té cette cam­pagne. Il peut pa­raître ten­tant d’ex­tra­po­ler à par­tir de l’exemple sin­ga­pou­rien, mais les deux cas ne sont pas com­pa­rables. Avec à peine plus de 5 mil­lions d’ha­bi­tants sur un ter­ri­toire de moins de 720 ki­lo­mètres car­rés, Sin­ga­pour est un pays en mi­nia­ture, cen­tra­li­sé, pai­sible – et riche. De sur­croît, il n’y a pas que la corruption qui ait été éra­di­quée: une sé­rie d’autres mau­vais com­por­te­ments de moindre im­por­tance sont éga­le­ment sé­vè­re­ment sanc­tion­nés (cra­cher dans la rue, ou­blier de ti­rer la chasse dans les toi­lettes pu­bliques…). Sur­tout, et c’est peut-être l’es­sen­tiel, Sin­ga­pour avait en Lee Kuan Yew un di­ri­geant vé­ri­ta­ble­ment en­ga­gé dans la lutte an­ti­cor­rup­tion. Au­pa­ra­vant, sous la do­mi­na­tion bri­tan­nique et sous l’oc­cu­pa­tion ja­po­naise pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, la corruption ré­gnait. La si­tua­tion n’a été as­sai­nie qu’après le dé­part des puis­sances étran­gères. D’une fa­çon gé­né­rale, l’oc­cu­pant a ten­dance à pré­ci­pi­ter les pays dans la corruption plu­tôt que de les en sor­tir. Bien que le livre de Chayes ne traite pas de l’Irak, la re­la­tion des États-Unis avec Nou­ri al-Ma­li­ki res­semble beau­coup à celle qu’ils ont en­tre­te­nue avec Kar­zaï. Dans les deux cas, Wa­shing­ton a pro­té­gé et en­ri­chi ses in­ter­mé­diaires jus­qu’à en faire des monstres.

On voit mal com­ment une puis­sance étran­gère pour­rait mettre en place un sys­tème d’in­ci­ta­tions et de sanc­tions suf­fi­sam­ment ef­fi­cace pour qu’un pays ré­forme son sys­tème po­li­tique. Dans le cadre de son pro­ces­sus d’adhé­sion à l’Union eu­ro­péenne, la Rou­ma­nie lan­ça en 2003 une cam­pagne de lutte an­ti­cor­rup­tion et nom­ma un mi­nistre de la Jus­tice co­riace, qui ac­cé­lé­ra les en­quêtes vi­sant une sé­rie de hauts fonc­tion­naires. Dès que la Rou­ma­nie est de­ve­nue membre de l’UE, en 2007, la cam­pagne a tour­né court, le mi­nistre de la Jus­tice a été re­mer­cié et les pour­suites ont été aban­don­nées 6. «Le pois­son pour­rit par la tête», ob­serve Chayes. On ne voit pas com­ment les États-Unis pour­raient gué­rir les maux de l’Afghanistan, de l’Irak ou d’ailleurs si ces pays ne pos­sèdent pas de di­ri­geants in­tègres et dis­po­sant de la vo­lon­té po­li­tique né­ces­saire – sans comp­ter qu’en outre Wa­shing­ton contri­bue à créer et à ali­men­ter ces pa­tho­lo­gies. Il n’est pas tou­jours fa­cile en ef­fet de dis­tin­guer entre un clien­té­lisme qui peut fa­vo­ri­ser la paix so­ciale – ce « ci­ment » qu’évoque Tho­mas Bar­field – et une pré­da­tion ins­ti­tu­tion­na­li­sée, qui, comme le montre Chayes de fa­çon très convain­cante, met en pé­ril aus­si bien la sé­cu­ri­té na­tio­nale de l’Afghanistan que celle des États-Unis.

Le pro­blème, c’est que plus d’un klep­to­crate in­jecte son ar­gent dans le sys­tème fi­nan­cier et le mar­ché de l’im­mo­bi­lier haut de gamme amé­ri­cains, et que les so­cié­tés der­rière les­quelles les di­gni­taires étran­gers dis­si­mulent leurs biens mal ac­quis sont sou­vent im­ma­tri­cu­lées aux États-Unis. Les banques amé­ri­caines s’ac­com­modent ai­sé­ment de ces tours de passe-passe, et, lorsque leur com­pli­ci­té en ma­tière de cri­mi­na­li­té off­shore ap­pa­raît fla­grante, le mi­nis­tère de la Jus­tice se contente gé­né­ra­le­ment de leur in­fli­ger une amende et un aver­tis­se­ment au lieu d’en­ga­ger des pour­suites. Ce­la té­moigne de la forme ci­vi­li­sée que prend sou­vent la corruption aux États-Unis. Nous pou­vons certes ser­mon­ner les Af­ghans, mais que pen­se­rait un Af­ghan du fi­nan­ce­ment de nos cam­pagnes élec­to­rales? Lé­gale ou non, la corruption per­dure. En sep­tembre 2014, Ash­raf Gha­ni, an­cien fonc­tion­naire de la Banque mon­diale et spé­cia­liste de la bonne gou­ver­nance, a ac­cé­dé à la pré­si­dence de l’Afghanistan, sur fond de ru­meurs per­sis­tantes de fraude élec­to­rale. Il a pro­mis de s’at­ta­quer à la corruption.

LE LIVREThieves of State: Why Corruption Th­rea­tens Glo­bal Se­cu­ri­ty (« Vo­leurs d’État : pour­quoi la corruption met en pé­ril la sé­cu­ri­té mon­diale »), Nor­ton, 2015, 272 p.L’AU­TEURESa­rah Chayes est cher­cheuse à la Fon­da­tion Car­ne­gie pour la paix in­ter­na­tio­nale. Elle a vé­cu une di­zaine d’an­nées en Afghanistan, où elle a été la cor­res­pon­dante de la ra­dio pu­blique amé­ri­caine NPR, avant de créer une en­tre­prise puis de conseiller le com­man­de­ment de la force de l’Otan à Ka­boul.

Bu­reau de change dans une rue de Ka­boul, 2012. L’Afghanistan a pris l’ha­bi­tude de comp­ter sur la gé­né­ro­si­té des bailleurs de fonds étran­gers.

Pla­cé à la tête de l’Afghanistan par les Oc­ci­den­taux en 2002, Ha­mid Kar­zaï a bé­né­fi­cié avec son clan de ver­se­ments clan­des­tins de la CIA et dé­tour­né les fonds des­ti­nés à la re­cons­truc­tion du pays.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.