Le ca­pi­ta­lisme peut-il fonc­tion­ner sans couche pro­tec­trice, sans une mo­rale des classes di­ri­geantes ?

Dans les pays avan­cés, la corruption est dé­sor­mais en grande par­tie lé­gale. Et elle sou­lève une ques­tion fon­da­men­tale : le ca­pi­ta­lisme peut-il conti­nuer à fonc­tion­ner sans une mo­rale contrai­gnante ?

Books - - 15 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO - EM­MA­NUEL TODD.

Dans les so­cié­tés oc­ci­den­tales, la corruption est de­ve­nue un vrai su­jet de pré­oc­cu­pa­tion. Ce­la res­sort clai­re­ment des ar­ticles pré­sen­tés dans ce dossier. Pour­quoi ? Voi­là, se­lon moi, la vraie ques­tion. Je pense qu’il faut mettre cette in­quié­tude nou­velle en rap­port avec l’évo­lu­tion du ca­pi­ta­lisme néo­li­bé­ral et la mon­tée des in­éga­li­tés. L’image que l’on se fait tra­di­tion­nel­le­ment de la corruption, en par­ti­cu­lier dans les pays en dé­ve­lop­pe­ment, est celle d’une corruption liée à des États trop puis­sants par rap­port à leurs so­cié­tés. L’État contrô­lant tous les le­viers éco­no­miques, les in­di­vi­dus à l’ex­té­rieur sont obli­gés, pour vivre, d’ache­ter les fonc­tion­naires par des pots-de-vin. Je me sou­viens qu’à une époque – l’avais-je lu dans le Court Trai­té de so­vié­to­lo­gie d’Alain Be­san­çon ? – on di­sait que, sans la corruption, l’URSS n’au­rait ja­mais pu fonc­tion­ner aus­si long­temps. Dans les sys­tèmes com­plè­te­ment éta­ti­sés, la corruption, c’est juste l’ap­pel d’air du mar­ché.

Ce qui est in­té­res­sant, c’est que dans les so­cié­tés oc­ci­den­tales ac­tuelles on a af­faire au phé­no­mène in­verse. De­puis plus d’une gé­né­ra­tion, on as­siste au re­pli et au dé­pe­çage de l’État au pro­fit d’in­té­rêts pri­vés. Et, si l’on craint que cer­taines per­sonnes soient ache­tées, ce n’est pas en rai­son d’une trop grande force de l’État mais d’une trop grande force de l’ar­gent pri­vé. Plus éton­nant et per­ni­cieux en­core : l’évo­lu­tion idéo­lo­gique a per­mis de re­vê­tir cette forme nou­velle de corruption d’un ha­billage lé­gal. Des lois ont été vo­tées qui font que l’im­mo­ra­li­té des in­di­vi­dus res­pecte les formes. Un exemple évident: les pri­va­ti­sa­tions. Dans l’idéo­lo­gie do­mi­nante, elles sont sy­no­nymes de mo­der­ni­té éco­no­mique. En pra­tique, elles ont si­gni­fié non pas sim­ple­ment que des gens du pri­vé ra­che­taient des biens pu­blics, mais très sou­vent – c’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai de la France – que des gens du pri­vé, avec la com­pli­ci­té d’agents du pu­blic, ac­ca­pa­raient les biens de l’État. Pour com­prendre ce qui se passe dans le monde oc­ci­den­tal, il faut donc prendre en compte un concept élar­gi de corruption, ce que j’ap­pel­le­rai des phé­no­mènes de corruption col­lec­tive. Si le groupe des ins­pec­teurs des fi­nances fran­çais est l’ins­tru­ment de la pri­va­ti­sa­tion et qu’on re­trouve ces mêmes ins­pec­teurs à la tête des grandes banques pri­va­ti­sées, aug­men­tant mas­si­ve­ment leur sa­laire, de quoi s’agit-il si­non d’une forme de corruption lé­gale ? De la même fa­çon, aux États-Unis, si des lois ont été vo­tées qui rendent le lob­bying lé­gal et per­mettent d’in­jec­ter des mil­liards de dol­lars dans la po­li­tique, on est dans de la corruption of­fi­cielle. Tout ce­la a été as­sez bien théo­ri­sé par James K. Gal­braith dans son livre L’État pré­da­teur, qui montre que le mar­ché libre dé­fen­du par le néolibéralisme est une vaste blague et qu’à pré­sent, pour vrai­ment s’en­ri­chir, il faut uti­li­ser l’État, le contrô­ler et cap­ter ses res­sources 1.

Mais, quand on s’in­té­resse à l’his­toire du ca­pi­ta­lisme, on s’aper­çoit très vite que cette fra­gi­li­té fon­da­men­tale du néolibéralisme avait été théo­ri­sée avant même qu’il n’ap­pa­raisse – par les écoles al­le­mandes (au sens large), la tra­di­tion in­car­née par We­ber, Po­la­nyi, Schum­pe­ter. Ils avaient po­sé une ques­tion fon­da­men­tale : le ca­pi­ta­lisme peut-il fonc­tion­ner sans couche pro­tec­trice, c’est-à-dire sans une mo­rale des classes di­ri­geantes ? La théo­rie néo­li­bé­rale ne s’ap­puie que sur des ar­gu­ments éco­no­mistes. Or on constate que les per­sonnes et les peuples qui réus­sissent le mieux éco­no­mi­que­ment sont ceux qui ont des pré­oc­cu­pa­tions autres qu’éco­no­miques et pré­sentent un ni­veau d’hon­nê­te­té su­pé­rieur. Ce n’est pas un ha­sard si le ca­pi­ta­lisme est né dans les pays pro­tes­tants, qui pos­sède un ni­veau de conscience re­li­gieuse et mo­rale éle­vé, et si le pre­mier pays non oc­ci­den­tal à connaître un dé­col­lage de type ca­pi­ta­liste a été le Ja­pon, qui se ca­rac­té­rise par des va­leurs hé­ri­tées de la mo­rale féo­dale.

Je me suis pen­ché sur le clas­se­ment de la corruption par pays éta­bli par Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal. Ce qu’il me­sure n’est pas très clair: des faits, des sen­ti­ments? Cet or­ga­nisme a été fon­dé par un Al­le­mand et est ac­cu­sé d’être une of­fi­cine amé­ri­caine. Il est vrai que, d’après sa carte de la corruption, les zones les moins cor­rom­pues cor­res­pondent au ré­seau des bases amé­ri­caines. Ce qui me fait pen­ser que si Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal est clas­sé comme or­ga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­tale, l’Otan de­vrait l’être aus­si [lire aus­si « Les li­mites d ’un in­dice », p. 24].

Cer­tains ré­sul­tats ont néan­moins un haut de­gré de vrai­sem­blance. Ain­si, on trouve par­mi les pays les moins cor­rom-

pus les pays d’Eu­rope du Nord, scan­di­naves et autres, bref les pays pro­tes­tants. Et, en bas du clas­se­ment, des pays comme la So­ma­lie et la Sy­rie. Mais ce sont des pays où l’État n’existe plus. Et qu’est-ce que la corruption post-éta­tique ?

D’autres élé­ments me semblent plus contes­tables. Le Ja­pon, par exemple, y est pré­sen­té comme à peine moins cor­rom­pu que la France. Peut-être est-ce dû à l’hé­ri­tage de l’époque féo­dale dont je par­lais: le sen­ti­ment d’obli­ga­tion et de res­pect des contrats a une forte di­men­sion in­ter­per­son­nelle et il en ré­sulte sans doute des si­tua­tions où les règles éta­tiques in­di­vi­dua­listes strictes ne sont pas com­plè­te­ment res­pec­tées. Mais fran­che­ment, quand on voit la mer­veille qu’est Tokyo – 40 mil­lions d’ha­bi­tants et pas un pa­pier gras par terre –, on a du mal à ima­gi­ner que ce pays soit pra­ti­que­ment au même ni­veau de corruption que la France. Autre pro­blème, avec la Rus­sie cette fois : au vu du ni­veau de corruption que lui prête Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal (pire que la Chine !), ce pays ne pour­rait tout sim­ple­ment pas te­nir de­bout.

J’en suis ve­nu à me dire que, face à des don­nées aus­si peu vé­ri­fiables, le meilleur in­di­ca­teur de corruption était sans doute… le taux de mor­ta­li­té in­fan­tile.

Comme il re­flète la pro­tec­tion des plus faibles, no­tam­ment ceux des mi­lieux po­pu­laires, s’il est très bas, il tra­duit l’exis­tence d’une cer­taine conscience so­ciale. Avec un tel in­di­ca­teur, le Ja­pon et les pays scan­di­naves ca­ra­colent en tête, et la Rus­sie et les États-Unis – pays dont je doute qu’il soit en­core pro­tes­tant – se re­trouvent au même ni­veau. Se pose évi­dem­ment le pro­blème de la Bié­lo­rus­sie, la der­nière dic­ta­ture d’Eu­rope, que Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal classe 68e sur 180, der­rière la Ma­lai­sie. Son taux de mor­ta­li­té in­fan­tile (3 pour 1 000 nais­sances) est plus bas que ce­lui des États-Unis et même que ce­lui de la France. Avec un tel taux, il est peu cré­dible qu’il s’agisse vrai­ment d’un sys­tème cor­rom­pu, do­mi­né par des fonc­tion­naires mal­hon­nêtes. La France, quant à elle, s’en sort bien. Sans doute parce que le gros de la po­pu­la­tion y reste as­sez hon­nête. C’est en haut qu’on trouve la corruption. On a af­faire à une so­cié­té pour­rie par la tête.

Quel rôle joue l’hé­ri­tage ca­tho­lique dans ce phé­no­mène? La sur­vie de la mo­rale pro­tes­tante en Eu­rope du Nord est lo­gique puisque, dans cette concep­tion, cha­cun est son propre juge. Ce­la in­duit une conscience tour­men­tée que la dis­pa­ri­tion de la pra­tique re­li­gieuse n’at­teint pas au coeur. Rien de tel, en re­vanche, avec le ca­tho­li­cisme, où c’était le prêtre qui contrô­lait et ab­sol­vait. La dis­pa­ri­tion de la pra­tique re­li­gieuse fait alors qu’il n’y a plus de juges et que l’ab­so­lu­tion par le prêtre de­vient une au­to-ab­so­lu­tion au­to­ma­tique. Voi­là qui ex­pli­que­rait le manque to­tal de culpa­bi­li­té que semblent éprou­ver les élites fran­çaises.

Il est pos­sible qu’elles aient tou­jours été cor­rom­pues. Ce qui est nou­veau, c’est qu’elles ne semblent plus se re­con­naître de de­voir en plus. Pre­nez un homme comme Ri­che­lieu, consi­dé­ré comme un grand ser­vi­teur de la mo­nar­chie et de la nation : pen­dant qu’il construi­sait l’État, il construi­sait aus­si sa for­tune per­son­nelle aux frais de l’État. Per­sonne ne son­ge­ra à le lui re­pro­cher car, en réa­li­té, on peut être cor­rom­pu, du mo­ment qu’à cô­té on dé­fend aus­si l’in­té­rêt gé­né­ral. L’in­quié­tude ac­tuelle vient de ce que ce n’est même plus le cas.

Nous re­voi­là dans cette im­passe de la pen­sée néo­li­bé­rale éco­no­miste pure: com­bien de temps des so­cié­tés peu­ven­telles fonc­tion­ner sans une mo­rale col­lec­tive et in­di­vi­duelle as­sez contrai­gnante ? En 1958, l’an­thro­po­logue amé­ri­cain Ed­ward Ban­field a consa­cré un ou­vrage à l’Ita­lie du Sud, in­ti­tu­lé « La base mo­rale d’une so­cié­té ar­rié­rée » 2. Il y dé­cri­vait une so­cié­té où n’exis­tait pas de loyau­té au-de­là de la fa­mille nu­cléaire. Il n’est pas im­pos­sible que cette Ita­lie du Sud soit au coeur de l’in­cons­cient du néolibéralisme car, si l’on y ré­flé­chit bien, l’ho­ri­zon par­fait de ce der­nier – un monde sans État, sans re­li­gion, sans mo­rale, où n’existe que l’in­di­vi­du dans toute sa pu­re­té –, ce n’est pas le mar­ché par­fait. C’est Le Parrain.

Bu­ca­rest, automne 2015. Après l’in­cen­die d’une boîte de nuit qui a fait 32 morts, les Rou­mains ma­ni­festent contre le gou­ver­ne­ment, qu’ils ac­cusent de fer­mer les yeux sur la corruption.

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