Le vrai poète est ce­lui qui conti­nue à écrire des poèmes après 16 ans.

Books - - 15 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO - Par Jean-Louis de Mon­tes­quiou

Bien dif­fi­cile de te­nir à jour la liste de tous les bou­le­ver­se­ments qu’a ap­por­tés In­ter­net dans notre pay­sage in­tel­lec­tuel. A-t-on par exemple consi­dé­ré le sort de notre belle gram­maire fran­çaise – «la pre­mière par­tie de l’art de pen­ser», se­lon Con­dillac ? L’an­glais do­mine le Web (52% de conte­nu en an­glais contre 4 % en fran­çais) et dé­borde ses digues avec des mots comme like, post et tweet.

Par-des­sus le mar­ché, comme les in­ter­nautes pré­fèrent les phrases courtes et syn­co­pées, le bon fran­çais avec ses phrases longues sa­vam­ment ba­lan­cées pos­sède sur le Net un vé­ri­table han­di­cap. Quel geek se­rait prêt à consen­tir aux souf­frances d’un Emil Cio­ran qui avouait : «J’ai hur­lé la gram­maire à la main – tra­gé­die du mé­tèque !» ? Pour ne rien ar­ran­ger, à la dif­fé­rence de l’an­glaise, la gram­maire fran­çaise est «sexos­pé­ci­fique» (les choses y sont do­tées d’un genre – le so­leil, la lune). Or, montre une étude ré­cente, les lo­cu­teurs des langues qui di­visent le monde ar­bi­trai­re­ment entre les deux sexes en pro­fitent pour mar­gi­na­li­ser da­van­tage ce­lui dit faible, no­tam­ment dans l’ac­cès au monde du tra­vail, au dé­tri­ment de « la crois­sance et de l’ef­fi­ca­ci­té », re­con­naît un éco­no­miste de la Banque mon­diale, Mar­kus Gold­stein 1. Non seule­ment la gram­maire fran­çaise est peu pro­pice à la na­vi­ga­tion sur le Web, mais elle est même contraire à l’es­prit de pro­grès et de li­ber­té qui avait pré­si­dé aux dé­buts d’In­ter­net.

À vrai dire, en France la gram­maire n’a pas at­ten­du l’ère nu­mé­rique pour se trou­ver plu­tôt mal vue. On a en­core connu, au xxe siècle, quelques écri­vains pu­ristes, comme Clau­del – qui vo­mis­sait Sten­dhal («Un idiot, l’idole des pions»), en par­tie parce que ce­lui-ci avait « pour la gram­maire un mé­pris du­cal ». Paul Va­lé­ry dé­plo­rait quant à lui le triste sort ré­ser­vé à l’ad­jec­tif : « L’épi­thète est (dé­sor­mais) dé­pré­ciée. L’in­fla­tion de la pu­bli­ci­té a fait tom­ber à rien la puis­sance des ad­jec­tifs les plus forts». Mais on en a connu d’autres qui dé­dai­gnaient et la belle gram­maire et son par­te­naire, le beau style. Par­fois de fa­çon ra­di­cale, comme Pierre La­za­reff, qui, dans son bu­reau de pa­tron de France Soir, af­fi­chait ces ins­truc­tions sty­lis­tiques : «Su­jet-verbe-com­plé­ment ; pour les ad­jec­tifs, m’en par­ler avant ; et au pre­mier ad­verbe, vous êtes vi­ré.» Bien avant l’avè­ne­ment d’In­ter­net, «la pe­tite phrase lé­gère et court-vê­tue» qu’évo­quait Mi­chel Bu­tor avait dé­jà pris son en­vol dans la lit­té­ra­ture. Un ro­man pour­rait dé­sor­mais ne pas avoir de style mais être "pour­tant bien écrit », comme di­sait Ro­land Barthes à pro­pos de L’Étran­ger, de Ca­mus. Plus be­soin de fio­ri­tures ni de prouesses syn­taxiques ; bye-bye l’im­par­fait du sub­jonc­tif cher à Paul Va­lé­ry.

À l’heure où sonne leur glas, il convient pour­tant de ver­ser une larme de com­pas­sion sur tous les an­ciens for­çats du style et de la gram­maire, no­tam­ment sur leur porte-flam­beau, Flau­bert. Ce­lui-ci se plai­gnait à lon­gueur de cor­res­pon­dance des « affres » que lui fai­saient su­bir le style et la gram­maire ; mais il n’hé­si­tait pour­tant pas à ba­fouer les conve­nances – et la phy­sio­lo­gie – en pro­cla­mant que l’écri­vain de­vait s’achar­ner à «mas­tur­ber le vieil art jusque dans le plus pro­fond de ses join­tures… pour en faire éja­cu­ler des phrases ».

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