Les ca­rac­tères uni­fient la Chine à la fois dans le temps et dans l’es­pace.

Books - - 15 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO - JAMIE FISHER. Lon­don Re­view of Books.

Il a fal­lu près d’un siècle à la Chine pour se do­ter d’un ou­til dac­ty­lo­gra­phique. Le man­da­rin com­por­tant des mil­liers de ca­rac­tères, le dé­fi était de taille. Une des ten­ta­tives les plus abou­ties pré­fi­gu­rait la sai­sie in­tui­tive de nos or­di­na­teurs et smart­phones.

Bien avant de de­ve­nir une réa­li­té tech­nique, la ma­chine à écrire chi­noise a été un no­nob­jet cé­lèbre. En 1900, le San Fran­cis­co Exa­mi­ner évo­quait l’exis­tence à Chi­na­town d’une fa­bu­leuse ma­chine à écrire do­tée d’un cla­vier de 4 mètres de long com­por­tant 5 000 touches. Les lec­teurs y ont cru, tant ce­la cor­res­pon­dait à l’idée qu’ils se fai­saient du chinois, une langue in­com­pré­hen­sible, im­pra­ti­cable et ba­roque. «Si, pour dac­ty­lo­gra­phier le chinois, il fal­lait une ma­chine de la taille de deux tables de ping-pong réunies, c’était bien la preuve que la langue avait une tare», écrit Tho­mas Mul­la­ney, dans son livre The Chi­nese Ty­pe­wri­ter.

Les pre­mières ma­chines à écrire al­pha­bé­tiques ont été in­ven­tées à une époque où on na­geait en plein dar­wi­nisme or­tho­gra­phique. Dans les an­nées 1850, le na­tu­ra­liste Hen­ry Noel Hum­phreys sou­te­nait que les Chinois n’avaient ja­mais pous­sé l’art de l’écriture jus­qu’à son abou­tis­se­ment lo­gique, la créa­tion d’un « al­pha­bet pho­né­tique par­fait ». En 1926, le lin­guiste et si­no­logue Bern­hard Karl­gren plai­dait pour le rem­pla­ce­ment des si­no­grammes par un sys­tème pho­né­tique. Du­rant les dé­cen­nies sui­vantes, des si­no­logues vont même jus­qu’à af­fir­mer que les ca­rac­tères chinois sont un frein à l’ap­pren­tis­sage de la lec­ture et « em­pêchent le dé­ve­lop­pe­ment d’une cul­ture dé­mo­cra­tique ». Plus ré­cem­ment, Derk Bodde et William Han­nas ont sou­te­nu que le sys­tème chinois in­hi­bait la créa­ti­vi­té et la li­ber­té de pen­sée. Ce sont là des co­rol­laires de l’hy­po­thèse Sa­pir-Whorf, qui pos­tule, dans sa ver­sion la plus ra­di­cale, que le lan­gage res­treint la pen­sée. Une langue in­com­pa­tible avec les touches d’une ma­chine à écrire était in­com­pa­tible avec la mo­der­ni­té.

Le pro­blème était le cla­vier la­tin et non la Chine, où l’in­ven­tion des ca­rac­tères mo­biles pré­cède Gu­ten­berg de plu­sieurs siècles. Mais la ma­chine à écrire a été mise au point par l’Oc­ci­dent pour l’Oc­ci­dent à une pé­riode où la Chine était un pays fer­mé.

Lorsque la Re­ming­ton à touche ma­jus­cule s’im­po­sa face à ses concur­rentes, les ma­chines à in­dex ou à double cla­vier, qui pré­sen­taient plus de sou­plesse pour les langues non oc­ci­den­tales, dis­pa­rurent du cir­cuit. « Qu’il s’agisse du code Morse, du braille, de la sté­no­gra­phie, de la dac­ty­lo­gra­phie, de la Li­no­type, de la Mo­no­type, de la carte per­fo­rée, de l’im­pri­mante ma­tri­cielle, du trai­te­ment de texte, du code ASCII, du mi­cro-or­di­na­teur, de la re­con­nais­sance op­tique des ca­rac­tères ou de quan­ti­té d’autres exemples pui­sés dans les deux der­niers siècles, écrit Mul­la­ney, cha­cun de ces sys­tèmes a été conçu dans la pers­pec­tive de l’al­pha­bet la­tin et n’a que plus tard été “éten­du” aux autres al­pha­bets.» Pen­dant près de deux siècles, la Chine a été comme un gau­cher dans un monde de ci­seaux pour droi­tiers.

Mais il se­rait vain de com­pa­rer cent cin­quante ans de do­mi­na­tion lin­guis­tique oc­ci­den­tale aux quelques mil­liers d’an­nées au cours des­quelles la Chine a cher­ché à s’or­ga­ni­ser à sa ma­nière. En Chine, la gra­phie a tou­jours été un ins­tru­ment de pou­voir im­pé­rial, un moyen d’im­po­ser une uni­for­mi­té au moins aus­si vieux que la dy­nas­tie Qin. Les ca­rac­tères uni­fient la Chine à la fois dans le temps et dans l’es­pace. D’un cô­té, ils masquent les évo­lu­tions lin­guis­tiques: il fal­lut at­tendre le

xviie siècle pour qu’un éru­dit re­marque que les so­no­ri­tés du chinois de­vaient avoir chan­gé au cours du mil­lé­naire écou­lé puisque les Odes ne ri­maient plus.

1

La gra­phie chi­noise re­lie tou­te­fois la langue ac­tuelle à plu­sieurs mil­lé­naires de lit­té­ra­ture et de pen­sée po­li­tique, et les lo­cu­teurs du man­da­rin à des mil­lions de lo­cu­teurs du can­to­nais, du min­nan et du teo­chew. « Nous autres Chinois te­nons à dire que ce n’est pas une simple ma­chine à écrire qui nous fe­ra ti­rer un trait sur quatre mille ans de clas­siques, de lit­té­ra­ture et d’his­toire », pou­vait-on lire en 1913 dans

The Chi­nese Stu­dents’ Month­ly, le pé­rio­dique des étu­diants chinois aux ÉtatsU­nis. L’au­teur de ces pro­pos s’in­sur­geait contre ceux qui prô­naient l’aban­don des ca­rac­tères chinois au pro­fit de l’an­glais ou de l’es­pé­ran­to.

Au dé­but du xxe siècle, les ré­for­ma­teurs par­ti­sans du bai­hua, la langue par­lée ou chinois ver­na­cu­laire, met­taient en avant des ar­gu­ments qui rap­pellent la phrase at­tri­buée à Pierre Bou­lez se­lon la­quelle il faut mettre le feu au Louvre pour li­bé­rer la ci­vi­li­sa­tion. Le fon­da­teur du Par­ti com­mu­niste chinois, Chen Duxiu, était de ceux qui prô­naient une «ré­vo­lu­tion lit­té­raire», une in­sur­rec­tion contre la « lit­té­ra­ture ta­ra­bis­co­tée et fla­gor­neuse de l’aris­to­cra­tie », pour lui pré­fé­rer la « lit­té­ra­ture simple et ex­pres­sive du peuple ». Les par­ti­sans du bai­hua étaient aus­si mo­ti­vés, en par­tie du moins, par la frus­tra­tion ré­sul­tant de dé­cen­nies de ten­ta­tives vi­sant à conci­lier les ca­rac­tères chinois et les sys­tèmes de type oc­ci­den­tal. Un des pre­miers ré­for­ma­teurs de l’écriture, Qian Xuan­tong, fai­sait va­loir qu’il fal­lait com­men­cer par ré­for­mer les ca­rac­tères eux-mêmes si l’on vou­lait « se dé­bar­ras­ser de la fa­çon de pen­ser en­fan­tine, naïve et bar­bare de l’homme du com­mun ».

Quelle que soit sa mé­ca­nique, la ma­chine à écrire est un in­ter­mé­diaire in­vi­sible entre ce que l’au­teur a en tête et les ca­rac­tères qui l’ex­priment. Pour ce faire, elle doit être bien or­ga­ni­sée, un peu in­tui­tive, et re­flé­ter la langue telle qu’elle est uti­li­sée. Sous le règne de Qian­long (17351796), les fonc­tion­naires de l’Im­pri­me­rie im­pé­riale qui clas­saient les ca­rac­tères mo­biles par fré­quence d’uti­li­sa­tion réa­li­saient en quelque sorte une «ma­quette du chinois ».

Avant de conce­voir une ma­chine à écrire, il fal­lait donc pro­cé­der à une étude phi­lo­lo­gique. Les pre­mières mé­thodes se fon­daient sur la fré­quence re­la­tive des ca­rac­tères et l’« or­tho-

graphe » de formes ré­cur­rentes, les ra­di­caux, qui sont les élé­ments de base d’un grand nombre de ca­rac­tères. Dans le ca­rac­tère 熊 (xióng, ours), par exemple, les quatre traits du bas consti­tuent un ra­di­cal dit « à quatre traits ». La gra­phie com­po­sée de ra­di­caux et de traits (les lignes tra­cées au pin­ceau à par­tir des­quelles sont construits les ra­di­caux) re­monte au moins à la dy­nas­tie Ming, et elle a été co­di­fiée dans le dic­tion­naire Kangxi de la dy­nas­tie Qing, qui com­pi­lait plus de 40 000 ca­rac­tères re­grou­pés sous 214 ra­di­caux.

Au xixe siècle, on s’aper­çoit que le nombre de ca­rac­tères d’usage fré­quent ne dé­passe pas les quelques mil­liers. L’en­semble du ca­non confu­céen conte­nait 6544 ca­rac­tères. Dans les an­nées 1860, William Gamble, res­pon­sable des presses de la mis­sion pres­by­té­rienne amé­ri­caine de Shan­ghai, in­cite les ty­po­graphes à clas­ser les ca­rac­tères par fré­quence d’uti­li­sa­tion. Son contem­po­rain, le poète et si­no­logue fran­çais Jean Pierre Guillaume Pau­thier, qui tra­vaillait à une édi­tion du Dao de jing (ou Tao te king), in­tro­duit la tech­nique consis­tant à com­po­ser en re­com­bi­nant les ra­di­caux. Il est très at­ten­tif à ne ja­mais sec­tion­ner un ca­rac­tère à mi-trait, à lui « bri­ser les os », comme le dit jo­li­ment Mul­la­ney. Ces avan­cées ou­vri­ront la voie aux pre­mières ma­chines à écrire chi­noises.

La pre­mière ma­chine com­mer­cia­li­sée en tant que «ma­chine à écrire chi­noise» est in­ven­tée en 1888 par le mis­sion­naire amé­ri­cain De­vel­lo Shef­field. Son but est moins de dac­ty­lo­gra­phier des do­cu­ments que de se pas­ser de l’in­ter­mé­diaire du mis­sion­naire, le clerc chinois aux idées bien ar­rê­tées. «Le clerc pre­nait en note ce que di­sait le mis­sion­naire puis le re­trans­cri­vait en style lit­té­raire chinois. […] Le ré­sul­tat était dé­les­té d’une por­tion non né­gli­geable de ce que l’au­teur avait à dire, et agré­men­té d’une dose tout aus­si im­por­tante des vues du clerc chinois sur la ques­tion », ex­plique Shef­field.

Shef­field agence 4662 ca­rac­tères dans des par­ties plus ou moins fa­ciles d’ac­cès d’un pla­teau cir­cu­laire, se­lon leur fré­quence. Les ca­rac­tères qu’il choi­sit re­flètent ses par­tis pris de mis­sion­naire – au­tre­ment, on au­rait du mal à com­prendre que les si­no­grammes com­po­sant les mots « aveugle », « esclave », « Jé­sus » et les noms des ani­maux de l’arche de Noé aient fait par­tie du lot. La ma­chine to­ta­lise plu­sieurs mètres cubes de plaques gra­vées à la main dis­po­sées sur une rou­lette. Elle ne fut ja­mais pro­duite en sé­rie.

Les pre­mières ma­chines com­mer­cia­li­sables ont été conçues par des Chinois ex­pa­triés. Zhou Hou­kun fai­sait par­tie d’un groupe de jeunes Chinois par­tis étu­dier aux États-Unis au dé­but du xxe siècle. Ils s’étaient vu ac­cor­der une bourse à condi­tion qu’ils se forment dans des dis­ci­plines utiles à la mo­der­ni­sa­tion de la Chine. Zhou étu­dia le gé­nie fer­ro­viaire puis aé­ro­nau­tique. Quand il se mit en tête de mo­der­ni­ser la typographie en 1914, le mou­ve­ment bai­hua bat­tait son plein. Lu Xun était l’un des nom­breux écri­vains à avoir adop­té la langue par­lée dans ses écrits, et les ré­for­ma­teurs de la langue, comme le fait ob­ser­ver Mul­la­ney, étaient aus­si, par la force des choses, des « ré­for­ma­teurs de la dac­ty­lo­gra­phie ». La ma­chine de Zhou, avec ses 3000 ca­rac­tères, était la pre­mière à prendre en compte la langue par­lée: elle vi­sait non pas un uti­li­sa­teur idéa­li­sé mais l’uti­li­sa­teur moyen. Elle était for­mée d’un pla­teau avec une ma­trice de ca­rac­tères en des­sous, un peu comme un cy­lindre de pho­no­graphe ou un rou­leau. Quant à Qi Xuan, un étu­diant de l’uni­ver­si­té de New York, il mit au point une ma­chine qui com­por­tait 1 327 pièces, de fa­çon que le dac­ty­lo­graphe puisse com­po­ser au be­soin des ca­rac­tères d’usage moins cou­rant. Qi était prêt à «bri­ser les os» des ca­rac­tères comme per­sonne n’avait en­core osé le faire, pré­fi­gu­rant la ré­forme de la pé­riode com­mu­niste. Ce nou­veau dis­po­si­tif était aus­si ré­vo­lu­tion­naire qu’il était lent.

Un des pro­blèmes de ces pre­mières ma­chines à écrire était qu’elles ne res­sem­blaient pas vrai­ment à des ma­chines à écrire. Sauf celle de l’in­gé­nieur Shu Zhen­dong, qui fut de ce fait la pre­mière à être fa­bri­quée en sé­rie. The Commercial Press, prin­ci­pal édi­teur de l’époque,

en ven­dit une cen­taine par an entre 1917 et 1934 à des bu­reaux de poste et des consu­lats.

De tous les mo­dèles, la ma­chine de Shu est peut-être celle qui cor­res­pond le mieux à l’idée que se fai­saient les Oc­ci­den­taux d’une ma­chine à écrire chi­noise: im­po­sante, peu pra­tique, stu­pé­fiante. Mul­la­ney en a vu un exem­plaire dans un mu­sée: les ca­rac­tères, dis­po­sés dans trois sec­teurs du pla­teau en fonc­tion de leur fré­quence d’uti­li­sa­tion, étaient de fra­giles pièces de mé­tal ma­ni­pu­lées avec des pin­cettes et qui se sont cas­sées sous ses yeux lorsque le conser­va­teur a ten­té de lui mon­trer com­ment ça mar­chait. Le ré­cit que fait Mul­la­ney de sa dé­cou­verte de la ma­chine fait pen­ser à la nou­velle de Borges L’Aleph : « Comme je tour­nais au­tour de la ma­chine, des constel­la­tions fu­gaces émer­gèrent de la masse fra­gile et noire – un scin­tille­ment de ca­rac­tères plus brillants que leurs voi­sins parce qu’ils avaient été rem­pla­cés plus ré­cem­ment, sans doute parce qu’ils avaient été da­van­tage uti­li­sés du temps où la ma­chine était en fonc­tion­ne­ment.» Cette ma­chine avait ap­par­te­nu à un Si­no-Amé­ri­cain. Les pièces les plus étin­ce­lantes étaient des­ti­nées à com­po­ser les mots « émi­gré », « loin », « nos­tal­gie, « dif­fi­cul­tés », « rêve ».

Voi­là bien le pro­blème: la langue ne se ré­duit pas à la fré­quence d’uti­li­sa­tion des ca­rac­tères dans Les En­tre­tiens de Con­fu­cius ou Le Quo­ti­dien du peuple, elle se ca­rac­té­rise aus­si par sa ca­pa­ci­té à se plier aux cir­cons­tances. Les ma­chines à écrire étaient per­son­nelles à un autre titre. Les élèves des écoles de dac­ty­lo­gra­phie chi­noises qui ap­pre­naient sur une ma­chine oc­ci­den­tale s’exer­çaient à bien pla­cer leurs doigts et à ta­per sans re­gar­der le cla­vier; ceux qui tra­vaillaient sur une ma­chine chi­noise ap­pre­naient l’« ex­trac­tion de ca­rac­tères» et l’«ajout de ca­rac­tères man­quants ». Les élèves de­vaient se pen­cher sur le pla­teau de ca­rac­tères, au risque de dé­chi­rer le pa­pier, et ap­puyer fort sur les ca­rac­tères com­plexes ou moins fort sur les ca­rac­tères plus simples. Ce­la exi­geait une grande mé­moire tac­tile. Mul­la­ney a de­man­dé à une Bri­tan­nique is­sue d’une fa­mille de Chinois de Ma­lai­sie com­ment elle avait réus­si à mé­mo­ri­ser l’em­pla­ce­ment de plus de 2 000 ca­rac­tères sur sa ma­chine. « Je m’en sou­ve­nais, c’est tout », a-t-elle ré­pon­du.

Comme beau­coup de ma­chines à écrire chi­noises d’une cer­taine époque, celle de cette dame avait été fa­bri­quée au Ja­pon. Des ma­chines ja­po­naises à ca­rac­tères kan­ji dé­bar­quèrent sur le mar­ché chinois dans les an­nées 1920 et s’im­po­sèrent dans les an­nées 1930 et 1940 pa­ral­lè­le­ment aux conquêtes mi­li­taires ja­po­naises. Le vec­teur sym­bo­lique de l’em­pire était la Wan­neng («ma­chine mul­ti-usages») de la Nip­pon Ty­pe­wri­ter Com­pa­ny, que l’on pré­sen­tait en 1940 comme ca­pable d’écrire à la fois en « ja­po­nais, en mand­chou, en chinois et en mon­gol ». « La par­faite ma­té­ria­li­sa­tion, écrit Mul­la­ney, de la sphère de co­pros­pé­ri­té de la grande Asie orien­tale pro­cla­mée par les Ja­po­nais et de son slo­gan co­lo­nial, “Même écriture, même race”.» Les édits im­pé­riaux étaient alors ré­di­gés sur des ma­chines à écrire ja­po­naises.

Après la dé­faite ja­po­naise, les fa­bri­cants chinois ré­cu­pé­rèrent le mar­ché en ven­dant des co­pies de Wan­neng, voire di­rec­te­ment des Wan­neng, sans pré­tendre à l’ori­gi­na­li­té ni au pa­trio­tisme. Puis une en­tre­prise de Shan­ghai com­mer­cia­li­sa la Ma­chine à écrire pour le Bien-Être du Peuple – qui n’était autre qu’une Wan­neng re­bap­ti­sée d’après l’un des « trois prin­cipes du peuple » du pre­mier pré­sident de la Ré­pu­blique de Chine, Sun Yat-sen. Le pou­voir com­mu­niste en fit au­tant, mais sur une plus grande échelle, en pre­nant le contrôle de la Nip­pon Ty­pe­wri­ter Com­pa­ny et en la re­nom­mant Com­pa­gnie de Ma­chines à écrire Étoile rouge. Dans les an­nées 1950, la ré­sis­tance vis-à-vis des ma­chines à écrire ja­po­naises fi­nit par tom­ber : dix fa­bri­cants se re­grou­pèrent pour créer l’As­so­cia­tion des fa­bri­cants de ma­chines à écrire chi­noises de Shan­ghai. Celle-ci connut une pos­té­ri­té du­rable avec la Double Pi­geon, une ma­chine alerte ins­pi­rée de la Wan­neng qui do­mi­na le mar­ché les dé­cen­nies sui­vantes.

Un spectre plane au-des­sus de toute ten­ta­tive de créer une ma­chine à écrire chi­noise, ce­lui de Lin Yu­tang.Tan­dis que tout le monde s’em­ployait à re­con­fi­gu­rer des ma­chines ja­po­naises, Lin, qui avait étu­dié à l’uni­ver­si­té Tsing­hua de Pékin et à Har­vard, in­ven­tait un mo­dèle ori­gi­nal. Il mit au point dans les an­nées 1940 la MingK­wai (« claire et ra­pide »). À peu près de la même taille qu’une ma­chine à écrire oc­ci­den­tale, équi­pée d’un cla­vier, la MingK­wai ca­chait un mé­ca­nisme com­plexe. Son châs­sis com­pact dis­si­mu­lait 43 cy­lindres ro­ta­tifs et était do­té d’un vi­seur, un « oeil ma­gique » avec le­quel le dac­ty­lo­graphe sé­lec­tion­nait les ca­rac­tères en ap­puyant sur les touches cor­res­pon­dant aux élé­ments du ca­rac­tère – quelques ra­di­caux, quelques traits, avec aus­si quelques com­bi­nai­sons har­dies et in­tui­tives ima­gi­nées par Lin lui-même. IBM et Re­ming­ton ma­ni­fes­tèrent leur in­té­rêt, mais elle ne fut ja­mais pro­duite en sé­rie : le pro­jet fut aban­don­né, en par­tie à cause de l’ar­ri­vée au pou­voir des com­mu­nistes en Chine – qui ne pré­sa­geait rien de bon pour les droits de pro­prié­té in­dus­triels –, en par­tie du fait de la créa­tion du pi­nyin, le sys­tème de trans­crip­tion du man­da­rin en al­pha­bet la­tin, qui faillit un temps rendre les ma­chines à écrire chi­noises ob­so­lètes – du moins aux yeux des fa­bri­cants amé­ri­cains.

Au­jourd’hui, quand on écrit en chinois sur un or­di­na­teur ou un smart­phone, on constate que le lo­gi­ciel s’in­gé­nie à faire tout le tra­vail à notre place. Les lettres ta­pées sus­citent l’ap­pa­ri­tion à l’écran de di­zaines de choix pos­sibles clas­sés par ordre de fré­quence. Ce­la semble si ma­ni­fes­te­ment re­le­ver de l’in­for­ma­tique que l’on est sur­pris d’ap­prendre que c’est un hé­ri­tage à la fois des touches de com­mande ima­gi­nées par Lin et de la fer­veur des dac­ty­los dans les pre­miers temps de la ré­vo­lu­tion.

En 1951, le ty­po­graphe Zhang Jiying pul­vé­ri­sa les re­cords de vi­tesse en agen­çant les ca­rac­tères par grou­pe­ments as­so­cia­tifs, qu’il ap­pe­lait lian­chuan, « chaîne » ou «as­so­cia­tion libre», un terme qui fut en­suite uti­li­sé pour dé­si­gner ce qu’on ap­pelle au­jourd’hui la sai­sie in­tui­tive. Zhang avait com­pris que la langue est en grande par­tie com­po­sée de lo­cu­tions fi­gées. C’est en­core plus vrai du chinois, où les col­lo­ca­tions ré­sul­tant du ton, de la pro­so­die et du rythme se sont in­ten­si­fiées aux cours des siècles. Dac­ty­lo­graphes et fa­bri­cants de ma­chines à écrire ré­agen­cèrent leurs cla­viers dans le sillage de la dé­cou­verte de Zhang.

LE LIVREThe Chi­nese Ty­pe­wri­ter: A His­to­ry (« La ma­chine à écrire chi­noise. Une his­toire »), MIT Press, 2017, 504 p. L’AU­TEURTho­mas Mul­la­ney est pro­fes­seur as­so­cié d’his­toire de la Chine à l’uni­ver­si­té Stan­ford, aux États-Unis. Il est l’au­teur de plu­sieurs ou­vrages sur la Chine.

La Shuang Ge ou Double Pi­geon, com­mer­cia­li­sée dans les an­nées 1970. Chaque uti­li­sa­teur pou­vait per­son­na­li­ser l’agen­ce­ment des ca­rac­tères sur le pla­teau.

Cette ma­chine à pla­teau cir­cu­laire da­tant des der­nières an­nées du xixe siècle per­met­tait de mé­ca­no­gra­phier 4 000 ca­rac­tères.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.