PARADOXES DE LA CORRUPTION

Books - - ÉDITO SOMMAIRE -

Dans plu­sieurs pays d’Afrique, une forme élé­men­taire de corruption est l’ar­gent que sou­tire la po­lice de la route aux chauf­feurs rou­tiers, même quand ceux-ci n’ont rien à se re­pro­cher. Ce sont des pays où les ins­ti­tu­tions sont si fra­giles que la corruption im­prègne la so­cié­té tout en­tière. Le re­mède sug­gé­ré par la théo­rie éco­no­mique se­rait de mieux ré­mu­né­rer les fonc­tion­naires afin qu’ils aient moins be­soin d’ar­gent sup­plé­men­taire pour sub­ve­nir aux be­soins de leur fa­mille. L’ex­pé­rience a été ten­tée au Gha­na, pays plu­tôt moins cor­rom­pu que d’autres. En 2010, le sa­laire des po­li­ciers a été mul­ti­plié par deux. Le ré­sul­tat a été à l’op­po­sé de l’ob­jec­tif es­comp­té : le ra­cket s’est ac­cen­tué. La corruption dé­signe le plus sou­vent une autre pra­tique : le fait de sou­doyer le re­pré­sen­tant d’un État ou d’une ins­ti­tu­tion pour ob­te­nir un mar­ché ou des fa­veurs. L’ef­fi­ca­ci­té du pro­cé­dé tient à ce que le prix à payer par le cor­rup­teur est en règle gé­né­rale beau­coup plus faible que le gain es­comp­té. On ap­pelle ce­la le pa­ra­doxe de Tul­lock, du nom de l’éco­no­miste Gor­don Tul­lock, qui a dé­crit le phé­no­mène en 1980. Il en ré­sulte que plus un pro­jet est pha­rao­nique, dans le sec­teur du bâ­ti­ment par exemple, plus les chances qu’il y ait corruption sont éle­vées. Un pro­jet de grande am­pleur fa­ci­lite aus­si la dis­si­mu­la­tion des pots-de-vin ver­sés. Pour un di­ri­geant po­li­tique, ac­cep­ter le deal est d’au­tant plus in­té­res­sant que le pro­jet est créa­teur d’em­plois et sé­dui­sant pour ses élec­teurs ou ad­mi­nis­trés.

La corruption peut donc fa­vo­ri­ser la crois­sance. Beau­coup pensent que l’URSS n’au­rait pu sub­sis­ter si long­temps sans la corruption. Cer­tains lui im­putent aus­si une part du dé­ve­lop­pe­ment spec­ta­cu­laire de l’éco­no­mie chi­noise de­puis 1989. D’au­cuns sou­tiennent que la vi­gou­reuse of­fen­sive du pré­sident Xi Jin­ping contre les cor­rom­pus exerce un frein sur l’ac­ti­vi­té éco­no­mique, car les fonc­tion­naires sus­cep­tibles d’ac­cor­der des contrats sont plus cir­cons­pects.

Sur le long terme, la pré­va­lence de la corruption est ce­pen­dant un frein à la crois­sance, car le règne de l’ar­bi­traire rend l’ave­nir in­cer­tain et dé­cou­rage les in­ves­tis­seurs. Comme, néan­moins, la plu­part des États de la pla­nète ne sont pas – c’est le moins qu’on puisse dire – ré­gis par un droit et une jus­tice à toute épreuve, les oc­ca­sions sont lé­gion. Le ver­se­ment de des­sousde-table par les grandes en­tre­prises est donc une pra­tique cou­rante et même ba­na­li­sée, au point d’avoir été sanc­ti­fiée par les dé­duc­tions fis­cales ac­cor­dées par l’État où elles ont leur siège, France et Al­le­magne y com­pris.

Si les choses semblent chan­ger, c’est en rai­son d’une prise de conscience ver­tueuse ali­men­tée par des ONG, des ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales et des ma­gis­trats, avi­vée par la crise de 2008 et les pra­tiques d’un monde de la fi­nance ju­gé pré­da­teur. L’étau ju­di­ciaire se res­serre sur les en­tre­prises oc­ci­den­tales. Ce qui ré­jouit leurs concur­rentes chi­noises et autres, moins sou­mises à ce genre de contrainte. Plu­sieurs chefs d’État et de gou­ver­ne­ment sont tom­bés ré­cem­ment en rai­son d’un ex­cès de corruption, mais beau­coup d’autres n’ont pas vu leur po­pu­la­ri­té en­ta­mée. Il en va ain­si en Rus­sie, en Hon­grie, en Tur­quie, en Is­raël. Au Ke­nya, les po­li­ti­ciens cor­rom­pus sont ré­gu­liè­re­ment ré­élus. Au Bré­sil, Lu­la, pour­tant condam­né et écroué, do­mine dans les son­dages.

On éta­blit sou­vent un lien entre ni­veau de corruption et de­gré de dé­mo­cra­tie. Dans le bas du clas­se­ment éta­bli par Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal, au­cun État n’est dé­mo­cra­tique au sens plein du terme. Mais un État peut avoir éra­di­qué la corruption sans pour au­tant res­pec­ter les li­ber­tés : té­moin Sin­ga­pour. À l’in­verse, Ja­cob Zu­ma est res­té dix ans au pou­voir en Afrique du Sud alors que ses pra­tiques cor­rom­pues étaient dé­crites en dé­tail par une presse libre et lui avaient va­lu des pour­suites ju­di­ciaires. Des ins­ti­tu­tions so­lides sont en prin­cipe le meilleur rem­part contre la corruption. En prin­cipe seule­ment. Té­moin en­core l’Ita­lie, où un Sud ma­fieux par­tage de­puis cent cin­quante ans ses ins­ti­tu­tions avec un Nord plus in­tègre.

Si la corruption est un crime ra­tion­nel, comme le sou­tient un éco­no­miste, son ave­nir reste as­su­ré.

— Oli­vier Pos­tel-Vi­nay

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