COM­MENT ÊTRE HINDOU

Re­fu­sant d’aban­don­ner leur re­li­gion aux ex­tré­mistes, deux in­tel­lec­tuels pro­gres­sistes signent des es­sais à suc­cès. Leurs pro­fes­sions de foi en disent long sur le cli­mat ac­tuel.

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Why I Am a Hindou, de Sha­shi Tha­roor

Signe des temps, deux des dix meilleures ventes de Bah­ri­sons, grande li­brai­rie in­tel­lec­tuelle de New Del­hi, traitent de l’hin­douisme. Alors que le BJP, le par­ti na­tio­na­liste hindou du Pre­mier mi­nistre Na­ren­dra Mo­di, s’ancre au pou­voir et que pros­pèrent les zé­la­teurs de l’hin­dut­va (iden­ti­té hin­doue), deux cé­lèbres in­tel­lec­tuels li­bé­raux (au sens an­glo-saxon du terme) re­ven­diquent leur at­ta­che­ment à la re­li­gion ma­jo­ri­taire de l’Inde… pour la re­dé­fi­nir dans le sens de la to­lé­rance et du res­pect des mi­no­ri­tés, contre l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion hai­neuse.

« Je veux dire fiè­re­ment que je suis hindou, mais je veux le dire pour de bonnes rai­sons», a dé­cla­ré Pa­van Var­ma, an­cien di­plo­mate, es­sayiste et homme po­li­tique, à l’oc­ca­sion du lan­ce­ment de son livre sur Adi Shan­ka­ra­cha­rya, « le plus grand pen­seur de l’hin­douisme» en avril der­nier à New Del­hi 1. Re­cueillie par le quo­ti­dien The Asian Age, cette pro­fes­sion de foi en forme de jus­ti­fi­ca­tion en dit long sur le cli­mat po­li­tique ac­tuel. Élu et porte-pa­role du Ja­na­ta Dal (is­su d’une scis­sion du par­ti du Con­grès dans les an­nées 1980), Pa­van Var­ma cor­res­pond en prin­cipe au mo­dèle du haut fonc­tion­naire in­dien, attaché au mul­ti­cul­tu­ra­lisme et à la laï­ci­té de la Ré­pu­blique in­dienne. Dans son es­sai Being In­dian, pu­blié en 2004, il évo­quait les atouts de l’Inde dans la mon­dia­li­sa­tion. En 2018, le même homme s’in­té­resse à Shan­ka­ra­cha­rya, ce ré­for­ma­teur re­li­gieux du viiie siècle qui a « tra­ver­sé l’Inde à trois re­prises à la re­cherche de la vé­ri­té ul­time», comme le rap­pelle le quo­ti­dien de centre gauche The Hin­du. Shan­ka­ra­cha­rya cher­chait à ras­sem­bler les cou­rants re­li­gieux de son temps, pro­jet de conci­lia­tion qui cor­res­pond sans doute à ce­lui de Var­ma. Son livre a bé­né­fi­cié d’un lan­ce­ment qua­si of­fi­ciel dans la ca­pi­tale : au mé­mo­rial de Neh­ru, ins­ti­tu­tion pri­sée par les élites, l’au­teur a pré­sen­té son ou­vrage sous les aus­pices de deux re­pré­sen­tants po­li­tiques, l’un du par­ti du Con­grès, l’autre du BJP. Du beau monde, et un double par­rai­nage em­blé­ma­tique de la dé­marche. «Je re­fuse, a dé­cla­ré l’au­teur, d’être le té­moin muet de la ré­duc­tion de cette grande re­li­gion à son plus pe­tit dé­no­mi­na­teur com­mun par des gens igno­rants et illet­trés qui s’au­to­pro­clament dé­fen­seurs de l’hin­douisme.» Pour Var­ma, l’hin­douisme est, par na­ture, « in­clu­sif », fon­dé sur « le dé­bat et l’écoute de l’autre ».

Van­ter l’hin­douisme pour l’ar­ra­cher aux ex­tré­mistes : c’est aus­si ce que cherche à faire Sha­shi Tha­roor dans Why I am A Hin­du. Es­sayiste à suc­cès, an­cien se­cré­taire gé­né­ral ad­joint des Nations unies, dé­pu­té du par­ti du Con­grès, Tha­roor coche toutes les cases : c’est l’un des plus émi­nents re­pré­sen­tants de ces an­ciennes élites po­li­tiques in­diennes mar­quées par l’hé­ri­tage neh­ru­vien et au­jourd’hui dé­bor­dées par la mon­tée du na­tio­na­lisme re­li­gieux. En 2003, il pu­bliait Neh­ru : The In­ven­tion of In­dia, un es­sai sur le très laïque pre­mier Pre­mier mi­nistre de l’Inde in­dé­pen­dante. Re­ven­di­quer l’hin­douisme quinze ans après, alors que se mul­ti­plient les émeutes an­ti­mu­sul­mans, n’est-ce pas se fondre dans l’air du temps ? « Why I am A Hin­du ne sonne pas très tha­roo­rien», s’amuse le ma­ga­zine en ligne Scroll.in. Certes, note le quo­ti­dien éco­no­mique Fi­nan­cial Ex­press, le livre de Tha­roor «dé­nonce l’idéo­lo­gie de l’hin­dut­va » : l’au­teur cé­lèbre lui aus­si l’«ou­ver­ture» de l’hin­douisme, son «in­com­plé­tude». «Je suis croyant et j’en suis heu­reux », af­firme-t-il, pour in­vo­quer en­suite le « tem­pé­ra­ment li­bé­ral » de cette foi. Comme l’ob­serve non sans iro­nie le chro­ni­queur du Fi­nan­cial Ex­press, Tha­roor « confirme son al­lé­geance ata­vique à un hin­douisme ver­sion Wi­ki­pé­dia, en dé­pit des dé­rives scan­da­leuses de cer­taines de ses pra­tiques ». Al­ter­nant entre «dou­ceur et fer­me­té», l’au­teur « rap­pelle au lec­teur la gran­deur de l’hin­douisme, tout en le met­tant en garde contre les dan­gers et l’étroi­tesse de l’hin­dut­va », pour­suit Scroll.in, qui juge ce livre «aus­si équi­li­bré que pos­sible en ces temps tu­mul­tueux» et, par là, «né­ces­saire». Sans doute. Mais ces deux es­sais à suc­cès montrent aus­si qu’en Inde, dé­sor­mais, la lé­gi­ti­mi­té po­li­tique et in­tel­lec­tuelle se me­sure à l’aune du re­li­gieux. En 1995, rap­pelle le cri­tique de Scroll.in, le po­li­to­logue Kan­cha Ilaiah si­gnait un ou­vrage ex­plo­sif : Why I Am Not A Hin­du («Pour­quoi je ne suis pas hindou »). C’était une autre époque.

Pa­van Var­ma et Sha­shi Tha­roor re­ven­diquent un hin­douisme to­lé­rant, à mille lieues de ce­lui que vé­hi­cule le Pre­mier mi­nistre Na­ren­dra Mo­di.

Why I am A Hin­du (« Pour­quoi je suis hindou »), de Sha­shi Tha­roor, Aleph, 2018.

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