LA FIFA, EN TOUTE IMPUNITÉ

À par­tir des an­nées 1980, l’ins­tance di­ri­geante du football mon­dial a éri­gé la corruption en sys­tème. La jus­tice amé­ri­caine a fi­ni par s’y in­té­res­ser. Mais tant que des États for­tu­nés en­ten­dront faire du foot un ins­tru­ment d’in­fluence, les pra­tiques ne so

Books - - ÉDITO SOMMAIRE - SI­MON KUPER. The New York Re­view of Books.

Le 27mai 2015, à l’aube, la po­lice suisse fait une des­cente dans un hô­tel cinq étoiles de Zu­rich, le Baur au Lac, et ar­rête sept hauts res­pon­sables de la Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale de football as­so­cia­tion (Fifa). « Le per­son­nel at­ten­tion­né de l’hô­tel condui­sit cer­tains d’entre eux par la porte de ser­vice aux voi­tures qui les at­ten­daient, en les pro­té­geant des pho­to­graphes avec des draps de lit », ra­conte le jour­na­liste du Guar­dian Da­vid Conn.

L’opé­ra­tion a été me­née en col­la­bo­ra­tion avec le FBI. Son di­rec­teur, James Co­mey, ac­cuse les pré­ve­nus d’avoir « ali­men­té une cul­ture de corruption et de cu­pi­di­té ». Comme le re­late Conn dans The Fall of the House of FIFA, l’en­quête, com­men­cée en 2011, por­tait sur les condi­tions d’at­tri­bu­tion de l’or­ga­ni­sa­tion des Coupes du monde de football 2018 et 2022, res­pec­ti­ve­ment à la Rus­sie et au Qa­tar.

Sur le mo­ment, ces in­ter­pel­la­tions ont ras­su­ré beau­coup d’ob­ser­va­teurs: le gen­darme de la pla­nète que sont les États-Unis était en­core en me­sure d’ap­pré­hen­der des dé­lin­quants in­ter­na­tio­naux. Mais, trois ans plus tard, le sen­ti­ment est tout autre. La Fifa n’a pas aban­don­né ses mau­vaises ha­bi­tudes, et les pays oc­ci­den­taux n’ont vi­si­ble­ment pas les moyens d’im­po­ser des chan­ge­ments. Conn montre dans son livre que la sa­ga de l’ins­tance di­ri­geante du football mon­dial de­puis les an­nées 1970 a pré­fi­gu­ré les bou­le­ver­se­ments géo­po­li­tiques à ve­nir, no­tam­ment la fin de la do­mi­na­tion éco­no­mique et po­li­tique de l’Oc­ci­dent.

La plu­part des sports d’équipe mo­dernes ont été co­di­fiés en Grande-Bre­tagne au xixe siècle, entre autres dans l’es­poir de dé­tour­ner les gar­çons de la mas­tur­ba­tion. Mais les Bri­tan­niques ne voyaient guère l’in­té­rêt de jouer contre des étran­gers, et la plu­part des grandes ins­tances spor­tives in­ter­na­tio­nales ont été créées par les Fran­çais. La Fifa a été fon­dée à Pa­ris en 1904 par sept pays d’Eu­rope conti­nen­tale. Elle avait pour vo­ca­tion de veiller au res­pect des règles du football et de cha­peau­ter les fé­dé­ra­tions na­tio­nales. Elle n’a ja­mais eu beau­coup de pou­voir ré­gle­men­taire et n’a pas au­to­ri­té sur les clubs pro­fes­sion­nels. Elle tire son pou­voir d’un évé­ne­ment pres­ti­gieux, la Coupe du monde mas­cu­line, qui se dé­roule tous les quatre ans et a été dis­pu­tée pour la pre­mière fois en 1930, en Uruguay.

En 1932, le siège de la Fifa est trans­fé­ré en Suisse, pays cen­tral et neutre. Jusque dans les an­nées 1970, la fé­dé­ra­tion reste un club de gent­le­men eu­ro­péens, di­ri­gé par de vieux mes­sieurs qui adhé­rent aux idéaux du fair-play et du sport ama­teur. Sir Stan­ley Rous, le pro­fes­seur de sport bri­tan­nique qui de­vient pré­sident de la Fifa en 1961, exerce ses fonc­tions bé­né­vo­le­ment. Le football fé­mi­nin est vu d’un mau­vais oeil: la Fé­dé­ra­tion an­glaise de football l’in­ter­dit de 1921 à 1971.

Après la dé­co­lo­ni­sa­tion, des pays d’Afrique et d’Asie re­joignent les rangs de la Fifa. Rous, qui dé­fend l’apar­theid en Afrique du Sud, ne sent pas le vent tour­ner. En 1974, il se fait ra­vir la pré­si­dence par l’homme d’af­faires bré­si­lien João Ha­ve­lange, qui a fait cam­pagne sur un pro­gramme tiers-mon­diste. Rous prend sa re­traite, re­fuse qu’on lui verse une pen­sion et, se­lon l’his­to­rien du sport Da­vid Gold­blatt, s’op­pose à l’idée que le tro­phée de Coupe du monde porte son nom.

Avec le peu sou­riant Ha­ve­lange, qui a di­ri­gé la Fifa pen­dant près d’un quart de siècle jus­qu’en 1998, dé­bute une ère très dif­fé­rente. Cet an­cien na­geur, qui a par­ti­ci­pé aux jeux Olym­piques de 1936 à Ber­lin, est re­ve­nu dans son pays im­pres­sion­né par l’ef­fi­ca­ci­té de l’Al­le­magne na­zie. Il in­tro­duit de la ri­gueur dans l’or­ga­ni­sa­tion de l’équipe na­tio­nale de football bré­si­lienne, qui vo­le­ra de vic­toire en vic­toire à la fin des an­nées 1950 et dans les an­nées 1960. De­puis qu’il est pré­sident, dé­clare un jour Ha­ve­lange, «on peut dire que la Fifa est par­fai­te­ment gé­rée». Il traite tout le monde comme des sous-fifres. « Quand Ru­pert Mur­doch s’in­vi­ta dans la loge VIP lors de la Coupe du monde 1994 pour ten­ter de ren­con­trer Ha­ve­lange, ra­conte Gold­blatt, ce der­nier lui op­po­sa un mé­pris gla­cial et l’en­voya paître.»

Ha­ve­lange me­sure bien pour­tant le pou­voir des mé­dias et, sous son règne, la té­lé­vi­sion trans­forme le football. Il per­çoit que ce sport peut faire des adeptes dans toutes les so­cié­tés. Un siècle au­pa­ra­vant dé­jà, les Bri­tan­niques avaient ex­por­té le football à une vi­tesse stu­pé­fiante. Pour ne ci­ter qu’un exemple, en 1889, Fre­de­rick Rea, un An­glais de 21 ans, dé­bar­qua sur l’île écos­saise de South Uist pour prendre ses fonc­tions de di­rec­teur d’école. Quelques an­nées plus tard, deux de ses frères qui lui ren­daient vi­site lui ap­por­tèrent un bal­lon de cuir. En moins de deux dé­cen­nies, le football conquit South Uist. Le shin­ty, sport de crosse qu’on y pra­ti­quait de­puis mille quatre cents ans, « fut ef­fa­cé de la face de l’île comme la craie sur un ta­bleau noir », écrit le jour­na­liste bri­tan­nique Ro­ger Hut­chin­son.

Le football est un sport peu oné­reux et simple à com­prendre, mal­gré sa com­plexi­té tac­tique. Les joueurs évo­luent sur le ter­rain avec la grâce de dan­seurs. Quand on ob­serve un grand foot­bal­leur comme l’Ar­gen­tin Lio­nel Mes­si, on voit se ma­ni­fes­ter un gé­nie hu­main plus fa­cile à com­prendre que ce­lui d’Ein­stein ou de Pi­cas­so. Chaque pays pos­sède son propre style de jeu, dont on est per­sua­dé qu’il re­flète le tem­pé­ra­ment na­tio­nal: l’éner­gie guer­rière en An­gle­terre ou la danse au pied lé­ger au Bré­sil. Quand leur équipe par­ti­cipe à la Coupe du monde, les res­sor­tis­sants d’un pays sentent que leur nation s’y in­carne. Ces onze jeunes gens en maillot en fibres syn­thé­tiques sont plus vi­vants que le dra­peau, plus tan­gibles que le pro­duit in­té­rieur brut.

Le pays s’in­carne aus­si sur un ca­na­pé : dans de nom­breux pays, les matchs de Coupe du monde dis­pu­tés par l’équipe na­tio­nale battent tous les re­cords d’au­dience à la té­lé­vi­sion. L’amour du sport s’est tou­jours mê­lé à la quête de pres­tige na­tio­nal. La Coupe du monde offre une autre hié­rar­chie in­ter­na­tio­nale: cette fois, les États-Unis sont des mi­nus et le Bré­sil est une su­per­puis­sance. De­puis Mus­so­li­ni, les di­ri­geants se cram­ponnent au pres­tige de leur équipe ga­gnante. Et, main­te­nant que le football s’est éten­du au monde en­tier, des pays qui ne peuvent pas ima­gi­ner ga­gner le tour­noi se mettent en tête de l’or­ga­ni­ser.

À par­tir des an­nées 1980, Ha­ve­lange élar­git la com­pé­ti­tion aux équipes afri­caines et asia­tiques, ce qui fait grim­per la va­leur des droits de dif­fu­sion et de spon­so­ring de la Coupe du monde. Mais l’équipe res­treinte de la

Fifa n’a pas les com­pé­tences né­ces­saires pour les com­mer­cia­li­ser (en 1974, le siège de l’or­ga­ni­sa­tion à Zu­rich em­ploie en tout et pour tout 12 sa­la­riés). Horst Dass­ler, dont le père a fon­dé la marque de chaus­sures de sport Adi­das, une grosse af­faire com­pa­rée à la Fifa, achète de nom­breux droits di­rec­te­ment à Ha­ve­lange. Dass­ler lui verse des des­sous-de-table, et le Bré­si­lien trans­porte des mal­lettes de billets en pre­mière classe entre Zu­rich et Rio.

Ha­ve­lange a les cou­dées franches. Très peu de jour­na­listes s’in­té­ressent à la ges­tion des com­pé­ti­tions spor­tives. Et la Suisse, avec sa tra­di­tion de dis­cré­tion et de se­cret ban­caire, laisse agir à leur guise les fé­dé­ra­tions spor­tives im­plan­tées sur son ter­ri­toire. Les au­to­ri­tés hel­vètes traitent la Fifa un peu comme s’il s’agis­sait d’une as­so­cia­tion com­mu­nale de chasse. Des di­zaines d’autres fé­dé­ra­tions spor­tives, dont le Co­mi­té in­ter­na­tio­nal olym­pique, choi­sissent d’ailleurs de s’éta­blir dans ce pays ef­fi­cace et com­plai­sant. Beau­coup d’entre elles se laissent cor­rompre, tan­dis qu’une caste de ges­tion­naires suisses en prend les rênes. En 1975, le jeune Sepp Blat­ter, ori­gi­naire du can­ton ru­ral du Va­lais, bour­reau de tra­vail et pro­té­gé de Horst Dass­ler, de­vient di­rec­teur tech­nique de la Fifa.

Quand Ha­ve­lange prend sa re­traite, en 1998, le con­grès de la Fé­dé­ra­tion, réuni à Pa­ris, élit Blat­ter pour lui suc­cé­der. Le pré­sident de cha­cune des fé­dé­ra­tions na­tio­nales de football dis­pose d’une voix. L’île an­tillaise de Mont­ser­rat, avec ses 4 900 ha­bi­tants, pèse donc au­tant que la Chine. Plu­sieurs pré­si­dents de fé­dé­ra­tions na­tio­nales s’avèrent cor­rup­tibles. Dans son livre de 1999, «Com­ment ils ont dé­tour­né le foot» 1, Da­vid Yal­lop ra­conte que l’émir du Qa­tar (pays alors peu connu) ex­pé­dia en jet pri­vé 1 mil­lion de dol­lars en li­quide à Pa­ris, où vingt élec­teurs re­çurent ap­pa­rem­ment cha­cun une en­ve­loppe pleine de dol­lars.

Cette élec­tion donne un avant­goût de ce que se­ra la pré­si­dence de Blat­ter. Les Coupes du monde rap­portent des sommes de plus en plus éle­vées: les re­cettes de la Fifa passent de 308 mil­lions de dol­lars du­rant la pé­riode 1994-1998 à 5,7 mil­liards pour la pé­riode 2010-2014. C’est qu’à pré­sent le monde en­tier, de la Chine aux États-Unis, re­garde le tour­noi à la té­lé. Blat­ter s’at­tri­bue néan­moins le mé­rite d’avoir « dé­ve­lop­pé » le sport, comme la Fifa en a cen­sé­ment la mis­sion. Il re­dis­tri­bue une grosse par­tie du bu­tin aux ba­rons na­tio­naux et conti­nen­taux du football, à des fins de « dé­ve­lop­pe­ment ». Les ver­se­ments, sou­vent re­mis par un col­la­bo­ra­teur de Blat­ter à la veille d’une élec­tion à la pré­si­dence de la Fifa, ont en théo­rie pour but de fi­nan­cer des équi­pe­ments spor­tifs dans le pays en ques­tion. Cer­taines fé­dé­ra­tions na­tio­nales, sur­tout en Afrique, n’ont en ef­fet même pas les moyens de se payer une ligne té­lé­pho­nique. Mais, comme per­sonne ne contrôle l’usage qui est fait des fonds, un pa­tron de fé­dé­ra­tion peut se mettre l’ar­gent dans la poche sans que per­sonne n’y trouve rien à re­dire.

Per­sonne n’a au­tant pro­fi­té de ce sys­tème que le Tri­ni­da­dien Jack War­ner, pas­sé de mo­deste uni­ver­si­taire à grand ma­ni­tou du football mon­dial. War­ner re­groupe 31 fé­dé­ra­tions na­tio­nales des Ca­raïbes, pour la plu­part mi­nus­cules, dans l’Union ca­ri­béenne de football (CFU). Dans un con­grès réunis­sant un peu plus de 200 pays, ce groupe dé­tient sou­vent la clé du scru­tin. Et c’est ain­si que, comme Conn en ap­porte la preuve, War­ner re­çoit au moins 26 mil­lions de dol­lars de la Fifa pour construire un Centre d’ex­cel­lence João-Ha­ve­lange dans son pays na­tal, sur un ter­rain dont on dé­cou­vri­ra plus tard qu’il lui ap­par­tient (au­jourd’hui sus­pen­du à vie, War­ner conti­nue à me­ner une vie pros­père à Tri­ni­dad).

La Fifa peut se per­mettre ce gâ­chis parce que, hor­mis les sa­laires confi­den­tiels de ses 400 sa­la­riés et les billets d’avion de pre­mière classe aux­quels ils ont droit, ses frais de fonc­tion­ne­ment sont mo­diques. À chaque Coupe du monde, elle en­caisse presque tous les droits de dif­fu­sion té­lé­vi­sée et de spon­so­ring, tan­dis que le pays hôte fi­nance les in­fra­struc­tures re­quises.

Seule une in­fime par­tie des sommes ver­sées à War­ner ont ser­vi à amé­na­ger des ter­rains de foot pour la po­pu­la­tion ou à construire des stades en dur ; et Tri­ni­té-et-To­ba­go est res­té un nain foot­bal­lis­tique. War­ner pré­fère uti­li­ser le Centre d’ex­cel­lence pour or­ga­ni­ser de très ren­tables « ma­riages, ban­quets et spec­tacles », écrit Conn. C’est une pra­tique que l’on re­trouve dans bien des pays pauvres. Si l’Eu­rope oc­ci­den­tale, qui ne re­pré­sente que 5 % de la po­pu­la­tion mon­diale, a pro­duit les quatre der­niers cham­pions du monde, c’est parce que qu’elle est la seule ré­gion de la pla­nète où la plu­part des en­fants dis­posent de bons ter­rains et de bons en­traî­neurs à proxi­mi­té. Les Coupes du monde se gagnent dans les pays so­ciaux-dé­mo­crates. Dans les autres, elles en­ri­chissent beau­coup de res­pon­sables de fé­dé­ra­tions – ce n’est que jus­tice à leurs yeux puis­qu’ils sont membres de ce que Blat­ter ap­pe­lait « la fa­mille du football ». Du reste, c’est ain­si qu’on a tou­jours fait de la po­li­tique et des af­faires dans leur pays.

Au mo­ment où Blat­ter est contraint de dé­mis­sion­ner, en 2015, il per­çoit un sa­laire de base an­nuel de près de 3 mil­lions de francs suisses [2,7mil­lionsd’eu­ros]. La Fifa, qui ré­vèle pour la pre­mière fois la ré­mu­né­ra­tion de son an­cien di­ri­geant, a en­gran­gé cette an­née-là 1,15 mil­liard de dol­lars de re­cettes. Pour­tant, le dé­noue­ment es­pé­ré des scan­dales de corruption au sein de l’or­ga­ni­sa­tion – la condam­na­tion de Blat­ter – n’a ja­mais eu lieu.

Quoi qu’il en soit, c’est moins l’ar­gent qui in­té­res­sait Blat­ter que le pou­voir. Au prime abord, ce Suisse re­plet et en­joué res­semble à cet oncle qui nous fait honte avec ses pro­pos in­tem­pes­tifs, comme quand il ex­hor­tait les foot­bal­leuses à por­ter des shorts plus mou­lants ou dé­bi­tait des pla­ti­tudes d’un autre temps sur le fair-play. Der­rière les ap­pa­rences se cache un fin ma­noeu­vrier qui a su construire un sys­tème clien­té­liste exem­plaire. Il a veillé à s’en­tou­rer de cor­rom­pus, de sorte que, si l’un d’eux osait le contre­dire, il était sûr d’être dé­non­cé par le co­mi­té d’éthique de la Fifa, que Blat­ter contrô­lait.

Blat­ter a com­pris très tôt que le pou­voir mon­dial se dé­pla­çait vers l’est. Cette prise de conscience fut fa­vo­ri­sée par le

fait qu’il était ori­gi­naire d’un pe­tit pays ha­bi­tué à trai­ter avec les grandes puis­sances. Il in­carne un per­son­nage ty­pi­que­ment suisse, le concierge d’hô­tel, der Por­tier en al­le­mand, ai­mable, po­ly­glotte et sans par­ti pris. Der Por­tier se rap­pelle tou­jours le nom des clients. Sur­tout, il sait les­quels ont de l’ar­gent : au xixe siècle, c’étaient les Bri­tan­niques, plus tard les Amé­ri­cains, en­suite les Russes, et à pré­sent ce sont les pé­tro­mo­nar­chies de la pé­nin­sule Ara­bique. Le Qa­tar en par­ti­cu­lier: cette mo­nar­chie hé­ré­di­taire dé­pour­vue de tra­di­tion foot­bal­lis­tique mais do­tée d’im­menses gi­se­ments de gaz na­tu­rel, à l’ori­gine de la for­tune co­los­sale de la fa­mille ré­gnante, les Al-Tha­ni, est de­ve­nue sous le règne de Blat­ter l’un des grands fi­nan­ciers de du football mon­dial.

Les pays d’Amé­rique et d’Eu­rope oc­ci­den­tale, jadis do­mi­nants, ne per­çoivent le nou­veau rap­port de forces que le 2 dé­cembre 2010, jour où le co­mi­té exé­cu­tif de la Fifa (ExCo) se réunit à Zu­rich pour dé­si­gner les pays or­ga­ni­sa­teurs des Coupes du monde 2018 et 2022. Par­mi les can­di­dats fi­gurent les États-Unis, l’An­gle­terre (en ma­tière de football, les dif­fé­rentes nations du Royaume-Uni sont in­dé­pen­dantes les unes des autres), l’Aus­tra­lie et le duo Es­pagne-Por­tu­gal. Les vingt-deux membres de l’ExCo, des hommes âgés pour la plu­part (deux autres membres soup­çon­nés de corruption ont été sus­pen­dus avant le vote), leur pré­fèrent la Rus­sie et le Qa­tar. Nous sa­vons à pré­sent que Vla­di­mir Pou­tine a ren­con­tré une de­mi-dou­zaine d’entre eux dans les mois pré­cé­dant le vote, mais le choix du Qa­tar est plus sur­pre­nant.

Ce mi­nus­cule État du Golfe dis­pose à peine de la su­per­fi­cie suf­fi­sante pour abri­ter tous les stades re­quis; et ses tem­pé­ra­tures es­ti­vales, qui dé­passent lar­ge­ment les 40 de­grés, font cou­rir un risque mor­tel aux joueurs. «Je ne vois pas com­ment on pour­rait cli­ma­ti­ser un pays tout en­tier », pro­teste Chuck Bla­zer, membre amé­ri­cain de l’ExCo. Mais le Qa­tar semble prêt à le faire (la Fifa dé­cide sou­dain que, contrai­re­ment aux usages, le Mon­dial 2022 se dé­rou­le­ra en no­vembre-dé­cembre).

Le Qa­tar se ré­vèle vite une puis­sance mon­tante, bien au-de­là du football. Quinze jours après le vote de l’ExCo, une ré­volte po­pu­laire com­mence à se pro­pa­ger dans le monde arabe. Se­lon Kris­tian Coates Ul­rich­sen, spé­cia­liste de la ré­gion du Golfe à l’Ins­ti­tut James-Ba­ker, les di­ri­geants du Qa­tar, «forts du suc­cès que re­pré­sen­tait leur dé­si­gna­tion comme pays hôte […] de la Coupe du monde et du nou­veau pres­tige que ce­la leur confé­rait sur la scène in­ter­na­tio­nale », jouent un rôle dans la pro­pa­ga­tion des Prin­temps arabes, tant que le mou­ve­ment ne me­nace pas les mo­nar­chies de la pé­nin­sule Ara­bique. Le Qa­tar fi­nance les par­tis is­la­mistes en Tu­ni­sie et en Égypte et aide à chas­ser du pou­voir le di­ri­geant li­byen Mouam­mar Kadha­fi. Quelques an­nées plus tard, les pays oc­ci­den­taux sont à nou­veau pris de court, cette fois par la Rus­sie – dont ils n’ont pas me­su­ré à quel point elle était dé­ter­mi­née à af­fir­mer sa puis­sance, en an­nexant la Cri­mée en 2014 puis en s’in­gé­rant dans l’élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine de 2016 presque comme s’il s’agis­sait d’un vote de la Fifa pour dé­si­gner l’or­ga­ni­sa­teur de la Coupe du monde.

Pour­tant, l’adhé­sion de la Fifa à ce nou­vel ordre géo­po­li­tique n’est pas sans risques, et Blat­ter ne veut pas du Qa­tar comme pays or­ga­ni­sa­teur du Mon­dial 2022: il sou­tient la can­di­da­ture des États-Unis. Alors âgé de 81 ans et souf­frant, il ra­conte à Conn dans son in­imi­table an­glais tein­té d’ac­cent suisse, au cours d’un dé­jeu­ner à Zu­rich, ce qu’il a res­sen­ti en ti­rant de l’en­ve­loppe le nom du Qa­tar : « Re­gar­dez la pho­to. Je n’ai pas l’air très sou­riant des­sus.» Son bras droit, Jé­rôme Valcke, se­cré­taire gé­né­ral de la Fifa – dé­sor­mais in­ter­dit de football, comme tant de per­son­nages du ré­cit de Conn –, a com­men­té en pri­vé, avant le vote: «Si c’est la Rus­sie et le Qa­tar, on est fou­tus.» En Eu­rope et en Amé­rique du Nord, les ob­ser­va­teurs en conclu­raient qu’il y a eu fraude. Ef­fec­ti­ve­ment, après le scru­tin, Valcke es­time dans un cour­riel que le Qa­tar a « ache­té » la Coupe du monde 2022. Lorsque la presse en fait état, il af­firme que ses pro­pos ont été mal in­ter­pré­tés.

Avant même que le co­mi­té exé­cu­tif se réunisse, fin 2010, des jour­na­listes bri­tan­niques ont com­men­cé à en­quê­ter sur un pos­sible tru­cage du vote. Après la dé­si­gna­tion de la Rus­sie et du Qa­tar, Blat­ter et d’autres res­pon­sables de la Fifa traitent leurs ac­cu­sa­teurs de mau­vais per­dants qui ne di­gèrent pas que leur pays n’ait pas ob­te­nu la Coupe du monde. Ce n’est pas tout à fait faux, mais les mau­vais per­dants font quelques ré­vé­la­tions crous­tillantes. On ap­prend ain­si que des di­ri­geants cor­rom­pus de fé­dé­ra­tions des deux Amé­riques ont eu l’im­pru­dence de faire tran­si­ter des fonds par des comptes ban­caires aux États-Unis, en par­ti­cu­lier à Mia­mi. Les fils de War­ner, par exemple, ont à plu­sieurs re­prises dé­po­sé des sommes tout juste in­fé­rieures au seuil de 10000 dol­lars à par­tir du­quel les banques doivent faire un si­gna­le­ment aux au­to­ri­tés amé­ri­caines. Qui­conque pos­sède un compte ban­caire aux ÉtatsU­nis re­lève de la jus­tice amé­ri­caine. Le FBI com­mence une en­quête pour sa­voir si la Fifa a com­mis une in­frac­tion à la loi sur le ra­cket et la corruption dans les opé­ra­tions sur va­leurs (dite loi Ri­co).

L’in­for­ma­teur du FBI est le NewYor­kais Chuck Bla­zer, un di­ri­geant de la Fifa ayant dé­cou­vert le football dans les an­nées 1970 par son fils, qui jouait dans un club de Queens. Conn fait sa connais­sance en 2009, à l’Emi­rates Pa­lace d’Abu Dha­bi, un hô­tel « au­to­pro­cla­mé sept étoiles » que Bla­zer ar­pente à toute al­lure sur son scoo­ter pour obèse. Il ra­conte à Conn qu’il a fait for­tune en in­ven­tant le cé­lèbre smi­ley jaune que l’on voyait par­tout, sou­vent sous la forme d’au­to­col­lants, avant l’ère des émo­ti­cônes. En fait, il s’est en­ri­chi en tant que se­cré­taire gé­né­ral – sous la pré­si­dence de War­ner – de la Con­fé­dé­ra­tion de football d’Amé­rique du Nord, d’Amé­rique cen­trale et des Ca­raïbes (Con­ca­caf). À un mo­ment, re­late Conn, Bla­zer ha­bi­tait un étage en­tier de la Trump To­wer à Man­hat­tan, dont il ré­ser­vait un des ap­par­te­ments à ses chats.

Mais, un jour de 2011, alors que Bla­zer des­cend la 56e Rue Est sur son scoo­ter, il se fait in­ter­pel­ler par des agents du fisc. Le voi­là qui re­fait bien­tôt la tour­née des hô­tels de luxe, mais cette fois en tant que taupe du

FBI, mu­ni d’un porte-clés avec mi­cro. Bla­zer est dé­cé­dé en juillet 2017, à l’âge de 72 ans.

Les en­quêtes du FBI et d’autres montrent que l’at­tri­bu­tion de la Coupe du monde a dé­jà don­né lieu à des achats de voix par le pas­sé. L’Al­le­magne au­rait ver­sé des des­sous-de-table pour le Mon­dial de 2006, tout comme l’Afrique du Sud pour ce­lui de 2010. War­ner, Bla­zer et un troi­sième membre du co­mi­té exé­cu­tif ont tou­ché de ce der­nier pays 10 mil­lions de dol­lars, pré­sen­tés comme un don des­ti­né à ai­der la « dia­spo­ra afri­caine » des Ca­raïbes. War­ner exige aus­si que Nel­son Man­de­la, âgé de 85 ans et ma­lade, fasse le dé­pla­ce­ment jus­qu’à Tri­ni­té-et-To­ba­go pour le sup­plier de vo­ter pour l’Afrique du Sud.

Sur les vingt-deux hommes qui ont vo­té pour la Rus­sie et le Qa­tar en 2010, sept ont de­puis été in­cul­pés ou ac­cu­sés de corruption par la jus­tice amé­ri­caine ; un hui­tième, le hé­ros du foot al­le­mand Franz Be­cken­bauer, fait l’ob­jet d’une en­quête en Suisse et en Al­le­magne concer­nant l’at­tri­bu­tion du Mon­dial à son pays en 2006; le pré­sident de la Fé­dé­ra­tion es­pa­gnole de football Án­gel María Villar a été ar­rê­té en juillet 2017 dans le cadre d’une en­quête an­ti­cor­rup­tion; et cinq autres di­ri­geants ont été sanc­tion­nés par le co­mi­té d’éthique de la Fifa. Ha­ve­lange a dé­mis­sion­né en 2013 de ses fonc­tions de pré­sident d’hon­neur, à la suite de ré­vé­la­tions sur des potsde-vin qu’il au­rait tou­chés. Il est mort cen­te­naire en 2016.

De nou­velles af­faires de corruption ne cessent de faire sur­face. En juin 2017, un rap­port de 430 pages sur les condi­tions d’at­tri­bu­tion des Coupes du monde fuite dans le quo­ti­dien al­le­mand Bild. Au nom de la « trans­pa­rence », la Fifa dé­cide aus­si­tôt de rendre pu­blic ce do­cu­ment ré­di­gé par le pro­cu­reur amé­ri­cain Mi­chael Gar­cia et re­mis trois ans plus tôt au co­mi­té d’éthique de l’ins­tance du football mon­dial. Se­lon ce rap­port, un consul­tant au ser­vice du Qa­tar, San­dro Ro­sell, lui-même ac­cu­sé de blan­chi­ment d’ar­gent, a ef­fec­tué un vi­re­ment de 2mil­lions de livres ster­ling à destination de la fille de 10 ans de Ri­car­do Teixei­ra, membre bré­si­lien de l’ExCo connu pour son ava­rice et ex-gendre d’Ha­ve­lange. L’au­teur du rap­port pré­cise tou­te­fois qu’«au­cune preuve » ne « re­lie le Qa­tar au vi­re­ment de 2mil­lions de livres». Le do­cu­ment in­dique aus­si que, peu après la dé­si­gna­tion du Qa­tar, un an­cien membre du co­mi­té exé­cu­tif a en­voyé une lettre aux au­to­ri­tés qa­ta­riennes pour les re­mer­cier d’un vi­re­ment de plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’eu­ros.

Le Qa­tar a de toute évi­dence ar­ro­sé les res­pon­sables du football mon­dial, mais d’autres pays en ont fait au­tant. Les can­di­dats eu­ro­péens et amé­ri­cains ont sim­ple­ment pris soin de le faire par des moyens lé­gaux. Pour beau­coup de membres de l’ExCo, les pots-de-vin

sont la rai­son d’être de la dé­si­gna­tion des pays or­ga­ni­sa­teurs de la Coupe du monde. La corruption est le mode de fonc­tion­ne­ment même de la Fifa. Pour­tant, l’es­sen­tiel des re­proches re­tombent sur le Qa­tar. Conn at­tri­bue ce­la en par­tie au ra­cisme an­ti-arabe. Mais ex­pli­quer la vic­toire qa­ta­rienne par les seuls des­sousde-table, c’est ou­blier l’im­mense pou­voir d’in­fluence dont jouit l’émi­rat du fait des liens éco­no­miques qu’il a tis­sés avec les pays oc­ci­den­taux, sur­tout au len­de­main de la crise fi­nan­cière de 2008.

En fait, le vote en fa­veur du Qa­tar s’est pro­ba­ble­ment dé­ci­dé lors d’un dé­jeu­ner quelques se­maines plus tôt à l’Ély­sée. Le pré­sident de la Ré­pu­blique Ni­co­las Sar­ko­zy re­çoit à sa table le fils de l’émir du Qa­tar et Mi­chel Pla­ti­ni, le pré­sident de l’UEFA, l’Union des as­so­cia­tions eu­ro­péennes de football. Avant ce dé­jeu­ner, Pla­ti­ni a l’in­ten­tion de sou­te­nir la can­di­da­ture des États-Unis pour 2022, mais Sar­ko­zy le convainc de vo­ter pour l’émi­rat. L’en­jeu ? Les ac­cords com­mer­ciaux fran­co-qa­ta­riens et l’éven­tua­li­té du ra­chat du PSG, mal en point, par le Qa­tar.

Pla­ti­ni fait dû­ment bas­cu­ler le vote de quatre pays eu­ro­péens en fa­veur du Qa­tar, ce qui suf­fit à faire pen­cher la ba­lance. L’an­née sui­vante, la branche sport du fonds sou­ve­rain du Qa­tar ac­quiert le PSG et fi­nance l’achat de su­per­stars du foot. Mieux en­core, le ré­seau qa­ta­rien de chaînes de té­lé­vi­sion spor­tives beIN Sports, qui fai­sait jadis par­tie du groupe Al-Ja­zee­ra, consent à payer la somme re­cord de 607mil­lions d’eu­ros par an pour les droits de dif­fu­sion des matchs de cham­pion­nat fran­çais. Le Qa­tar conti­nue à sub­ven­tion­ner le football fran­çais. BeIN, qui dif­fuse dans de nom­breux pays al­lant de l’Égypte aux États-Unis, est sans doute au­jourd’hui un ins­tru­ment du soft po­wer qa­ta­rien aus­si im­por­tant qu’Al-Ja­zee­ra. Et, pour conten­ter tout le monde, le fils ju­riste de Pla­ti­ni se fait em­bau­cher par un équi­pe­men­tier spor­tif ap­par­te­nant au fonds sou­ve­rain du Qa­tar. Il faut re­pla­cer cette af­faire dans le cadre plus vaste de la co­op­ta­tion des élites oc­ci­den­tales par des ré­gimes au­to­cra­tiques. Il ar­rive en­core que des di­ri­geants du football achètent des non-Eu­ro­péens, mais c’est de plus en plus l’in­verse qui se pro­duit.

Après cette ava­lanche de scan­dales, la po­lice suisse mène les per­qui­si­tions à Zu­rich en 2015. Mais, quelques jours plus tard, alors que les cadres de la Fifa passent à la broyeuse des do­cu­ments conser­vés au siège, Blat­ter, 79 ans, est ré­élu pour un cin­quième man­dat, au terme d’un scru­tin digne d’une ré­pu­blique ba­na­nière. Cer­tains dé­lé­gués pho­to­gra­phient leur bul­le­tin, cen­sé res­ter se­cret, pour lui prou­ver leur loyau­té. À ce stade, la pres­sion des mé­dias, du FBI et de la Suisse (qui en a as­sez d’être mise dans l’em­bar­ras par la Fifa) est de­ve­nue in­sou­te­nable. Quatre jours après sa ré­élec­tion, Blat­ter dé­mis­sionne. En dé­cembre 2015, Pla­ti­ni et lui sont in­ter­dits de toute ac­ti­vi­té dans le football. Leur chute leur res­semble tout à fait : Blat­ter a ac­cor­dé un paie­ment sus­pect de 2 mil­lions de francs suisses à Pla­ti­ni.

La fin de la car­rière de Blat­ter fait l’ef­fet d’une ca­thar­sis, comme le dé­bou­lon­nage de la sta­tue de Sad­dam Hus­sein en Irak en 2003, mais la Fifa ne change rien ou presque à ses vieilles ha­bi­tudes. En fé­vrier 2016, le con­grès élit pré­sident un autre fonc­tion­naire suisse, Gian­ni In­fan­ti­no, qui a dé­cla­ré aux 209 pré­si­dents de fé­dé­ra­tions na­tio­nales: «L’ar­gent de la Fifa est le vôtre!», for­mule qui, se­lon Conn, a sus­ci­té des «ap­plau­dis­se­ments spon­ta­nés ». In­fan­ti­no rap­pelle Blat­ter par bien des cô­tés : son art du clien­té­lisme, sa bon­ho­mie po­ly­glotte et sa cer­ti­tude d’être dans son droit. Après Blat­ter, le con­grès vote quelques ré­formes, mais, en mai2017, la Fifa ne re­nou­velle pas le man­dat des deux pré­si­dents de son co­mi­té d’éthique. Les agents du FBI ont dû ho­cher la tête d’un air en­ten­du : le co­mi­té avait en­quê­té sur In­fan­ti­no pour de nom­breux cas de mal­ver­sa­tion, et il avait ba­layé les cri­tiques des mé­dias comme au­tant de fake news.

La seule dé­ci­sion sur la­quelle la Fifa pour­rait re­ve­nir concerne la Coupe du monde 2022 au Qa­tar. Les di­ri­geants qa­ta­riens s’at­ten­daient à un triomphe sur le plan de la pro­pa­gande. Jus­qu’ici, c’est plu­tôt un fias­co. Ce pays dont on ne par­lait guère au­tre­fois ne cesse de faire l’ac­tua­li­té pour des af­faires de corruption et pour son sys­tème de ka­fa­la, qui s’ap­pa­rente à de l’es­cla­vage mo­derne : les tra­vailleurs mi­grants in­diens et né­pa­lais se voient confis­quer leur pas­se­port et risquent leur vie pour un sa­laire de mi­sère sur des chan­tiers où règne une cha­leur ac­ca­blante. (La Rus­sie a eu re­cours à des tra­vailleurs for­cés nord-co­réens four­nis par Pyon­gyang pour construire le stade de Saint-Pé­ters­bourg, mais la presse en a beau­coup moins par­lé.)

La Coupe du monde au Qa­tar est un pro­jet co­los­sal, qui doit être réa­li­sé dans des dé­lais très ser­rés et est très tri­bu­taire des im­por­ta­tions et de la main-d’oeuvre étran­gère. Ce­la met le pays à la mer­ci de ses voi­sins: l’em­bar­go im­po­sé par l’Ara­bie saou­dite et les Émi­rats arabes unis fait des dé­gâts. La ja­lou­sie y joue un rôle. Les Saou­diens ont mis plus de temps que les Qa­ta­riens à com­prendre le soft po­wer du football ; ils ne s’at­tellent que main­te­nant à la créa­tion d’un ré­seau de chaînes pan­arabes concur­rent de beIN Sports.

La Fifa pour­rait sor­tir de l’im­passe en fai­sant de la Coupe du monde 2022 un évé­ne­ment à l’échelle du Golfe, en ré­par­tis­sant les matchs entre l’Ara­bie saou­dite, les Émi­rats, le Ko­weït et d’autres. Ce­la sou­la­ge­rait le Qa­tar, en­cou­ra­ge­rait les re­la­tions de bon voi­si­nage et in­ci­te­rait l’en­semble des pays du Golfe à abo­lir la ka­fa­la, comme s’y em­ploie ti­mi­de­ment le Qa­tar en ce mo­ment. Un tour­noi com­mun fe­rait écho à la réus­site du Mon­dial 2002, co­or­ga­ni­sé par les ri­vaux de longue date que sont le Ja­pon et la Co­rée du Sud. Ce­la re­flé­te­rait l’idée, chère à la Fifa, que le football rap­proche les peuples (et sur la­quelle se fon­dait Blat­ter pour pré­tendre au Prix No­bel de la paix). Le football est une force pla­né­taire presque aus­si puis­sante que le dit la Fifa, ce qui ex­plique que les puis­sances mon­tantes aient mis la main des­sus.

LE LIVREThe Fall of the House of FIFA: The Mul­ti­mil­lion-Dol­lar Corruption at the Heart of Glo­bal Soc­cer (« La chute de la mai­son Fifa : la corruption à plu­sieurs mil­lions de dol­lars au coeur du football mon­dial »), Nation Books, 2017, 336 p.L’AU­TEURDa­vid Conn est jour­na­liste spor­tif au quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian. Spé­cia­liste du football, il a pu­blié trois autres livres consa­crés au bal­lon rond.

Zu­rich, juillet 2015. Sepp Blat­ter, pré­sident dé­mis­sion­naire de la Fifa, se fait ar­ro­ser de faux billets par un hu­mo­riste bri­tan­nique lors d’une confé­rence de presse.

En 2010, la Rus­sie et le Qa­tar rem­portent l’or­ga­ni­sa­tion des Coupes du monde 2018 et 2022. Sur les 22 membres de la Fifa qui ont vo­té pour eux, 14 ont été in­cul­pés, ac­cu­sés ou sanc­tion­nés.

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