INDRO MONTANELLI, MI­ROIR DU XXe SIÈCLE ITA­LIEN

Books - - ÉDITO SOMMAIRE - MI­CHEL AN­DRÉ.

Ce grand jour­na­liste dé­cé­dé en 2001 est un mo­nu­ment na­tio­nal en Ita­lie. Sa longue car­rière épouse les sou­bre­sauts po­li­tiques de son pays. Sé­duit par Mus­so­li­ni dans sa jeu­nesse, il rompt avec le ré­gime et dé­fen­dra toute sa vie l’idéal d’une droite laïque et éclai­rée.

Ce grand jour­na­liste dé­cé­dé en 2001 reste un mo­nu­ment na­tio­nal en Ita­lie. Sa longue car­rière épouse les sou­bre­sauts po­li­tiques de son pays. Sé­duit par Mus­so­li­ni dans sa jeu­nesse, il rompt avec le ré­gime et dé­fen­dra toute sa vie l’idéal d’une droite laïque et éclai­rée.

Dans un jar­din pu­blic de Mi­lan, à proxi­mi­té de l’en­droit où se trou­vait ini­tia­le­ment le siège d’Il Gior­nale, le quo­ti­dien qu’il fon­da en 1974 et di­ri­gea du­rant vingt ans, se dresse une sta­tue de bronze re­pré­sen­tant Indro Montanelli. Sou­vent cri­ti­quée pour son style, cette oeuvre re­pro­duit à un dé­tail près (il est tête nue), une pho­to prise dans un cou­loir des lo­caux du Cor­riere del­la Se­ra, le quo­ti­dien dans le­quel il a com­men­cé puis ter­mi­né sa car­rière. En par­des­sus, as­sis sur une pile de jour­naux, une ma­chine à écrire po­sée sur les ge­noux, il est oc­cu­pé à ta­per un ar­ticle.

Avec Oria­na Fal­la­ci, ré­pu­tée pour ses in­ter­views sans com­plai­sance de nom­breux di­ri­geants po­li­tiques du monde en­tier, Montanelli este le plus cé­lèbre jour­na­liste ita­lien du xx siècle. Il fut peu connu en de­hors de son pays, mais en Ita­lie il était une ins­ti­tu­tion, une légende vi­vante. Près de vingt ans après sa mort en 2001, à l’âge de 92 ans, il reste un mo­nu­ment na­tio­nal.

Il existe une abon­dante lit­té­ra­ture sur Montanelli, es­sen­tiel­le­ment com­po­sée de livres de sou­ve­nirs pu­bliés par d’an­ciens col­lègues, qui s’ap­puient lar­ge­ment sur la ver­sion des faits don­née par l’in­té­res­sé dans ses écrits au­to­bio­gra­phiques et les nom­breux en­tre­tiens qu’il a ac­cor­dés. La mo­nu­men­tale bio­gra­phie que lui ont consa­crée le jour­na­liste San­dro Ger­bi et l’his­to­rien Raf­faele Liuc­ci cor­rige sur plu­sieurs points l’image un peu my­thique sou­vent don­née de sa vie.

Indro Montanelli est né dans la pe­tite com­mune de Fu­cec­chio, à proxi­mi­té de Flo­rence. Il sem­ble­rait que son pré­nom exo­tique, in­con­nu en Ita­lie, forme mas­cu­line du nom de la déesse hin­doue In­dra, lui ait été don­né par son père à titre de re­pré­sailles contre la fa­mille de sa mère, plus riche que la sienne et qui avait obli­gé leur fille à ac­cou­cher dans leur mai­son, si­tuée dans la par­tie dis­tin­guée du vil­lage. Après des études de droit et de sciences po­li­tiques, sé­duit par la per­son­na­li­té de Mus­so­li­ni et les pers­pec­tives qu’il of­frait à la jeu­nesse ita­lienne, il em­bras­sa les idéaux du fas­cisme. Après une an­née à Pa­ris comme cor­res­pon­dant du jour­nal bi­lingue La Nuo­va Ita­lia/Ita­lie nou­velle, il s’en­ga­gea en 1935 dans les rangs de l’ar­mée ita­lienne qui com­bat­tait en Éthio­pie au ser­vice du pro­jet co­lo­nial du pays. Il y ser­vit comme sous-lieu­te­nant, com­man­dant un pe­lo­ton de sup­plé­tifs au­toch­tones. En 1937, il fut en­voyé comme cor­res­pon­dant d’Il Mes­sag­ge­ro en Es­pagne pour cou­vrir la guerre ci­vile. Un ar­ticle dans le­quel il dé­cri­vait l’of­fen­sive des troupes fran­quistes sur San­tan­der comme «une longue pro­me­nade avec un seul en­ne­mi : la cha­leur » lui va­lut de vives cri­tiques des au­to­ri­tés mi­li­taires et di­plo­ma­tiques ita­liennes.

De 1937 à la chute du ré­gime mus­so­li­nien, en 1943, il tra­vaille­ra pour dif­fé­rents jour­naux comme re­por­ter en Al­ba­nie, en Fin­lande, en Grèce et dans les Bal­kans.Toute cette pé­riode est émaillée d’in­ci­dents lar­ge­ment dus à son tem­pé­ra­ment tur­bu­lent, mais aus­si à la dif­fi­cul­té de plus en plus grande qu’il éprou­vait à faire des évé­ne­ments aux­quels il as­sis­tait un ré­cit conforme aux at­tentes du ré­gime. S’éloi­gnant de ce der­nier, il de­vien­dra peu à peu un « fron­deur ». Ar­rê­té en 1944 par les troupes al­le­mandes pour soup­çon d’an­ti­fas­cisme, il s’échap­pe­ra et fui­ra en Suisse dans des cir­cons­tances qui ne semblent pas tout à fait corres-

pondre au ré­cit qu’il en a fait : qu’il ait eu des rai­sons de craindre pour sa vie ne fait pas de doute, mais rien n’in­dique qu’il ait été condam­né à mort 1. Après la guerre, tout en se dis­tan­çant des nos­tal­giques du fas­cisme, il dé­non­ce­ra les ex­cès de l’an­ti­fas­cisme.

Du­rant sa jeu­nesse, Montanelli avait fait la connais­sance de Leo Lon­ga­ne­si, brillant jour­na­liste fas­ciste qu’il dé­cri­ra par la suite comme «in­sup­por­table, mé­chant, in­juste, in­grat » mais « l’homme le plus im­por­tant de ma vie, ce­lui que j’ai le plus ai­mé et le plus dé­tes­té, le seul maître que je me re­con­naisse, y com­pris dans ses pi­rouettes les plus ris­quées et ses ha­sar­deux zig­zags ». Dans les an­nées 1950, pa­ral­lè­le­ment à son tra­vail au Cor­riere del­la Se­ra, il pu­blie­ra des ar­ticles dans Il Bor­ghese, le pé­rio­dique conser­va­teur de son ami, avec le­quel il fi­ni­ra par se brouiller à l’oc­ca­sion de l’in­sur­rec­tion hon­groise de 1956: Lon­ga­ne­si lui re­pro­chait d’avoir pré­sen­té celle-ci comme une ré­volte d’ins­pi­ra­tion so­cia­liste et an­ti­so­vié­tique, et non pas pro­ca­pi­ta­liste et an­ti­com­mu­niste. En 1972, Gio­van­ni Spa­do­li­ni était rem­pla­cé à la tête du Cor­riere par Pie­ro Ot­tone. Op­po­sé à la ligne po­li­tique du nou­veau di­rec­teur, qu’il ju­geait trop orien­tée à gauche, Montanelli aban­don­na ra­pi­de­ment le jour­nal pour créer, à l’âge de 65 ans, un nou­veau quo­ti­dien bap­ti­sé Il Gior­nale. Il em­me­nait plu­sieurs brillants col­la­bo­ra­teurs du Cor­riere, ce qui fit dire qu’il était par­ti avec «l’ar­gen­te­rie de la fa­mille ». Il Gior­nale, ré­sument Ger­bi et Liuc­ci, dé­fen­dait une ligne « li­bé­rale en éco­no­mie, an­ti­com­mu­niste en po­li­tique in­té­rieure, at­lan­tiste et pro-is­raé­lienne en ma­tière in­ter­na­tio­nale». C’était un jour­nal li­bé­ral-conser­va­teur mais «d’un li­bé­ral-conser­va­tisme de com­bat, mi­li­tant, an­ti­con­for­miste, or­gueilleu­se­ment sub­ver­sif ». C’était aus­si un jour­nal qui se vou­lait in­ter­na­tio­nal, ou­vrant ses co­lonnes à des in­tel­lec­tuels étran­gers pres­ti­gieux comme Jean-Fran­çois Re­vel, Ray­mond Aron, John Ken­neth Gal­braith, Fran­çois Fe­jtö ou Paul Sa­muel­son.

Au bout de quelques an­nées, Sil­vio Ber­lus­co­ni, à cette époque seule­ment un homme de mé­dias, en­tra dans le ca­pi­tal de la so­cié­té édi­trice d’Il Gior­nale. Long­temps, les deux hommes s’en­ten­dirent bien: Montanelli ap­pré­ciait l’ab­sence d’in­gé­rence de l’homme d’af­faires dans la po­li­tique édi­to­riale. Mais en 1994, Ber­lus­co­ni, qui avait entre-temps pris le contrôle de la so­cié­té édi­trice, dé­ci­dait de se lan­cer en po­li­tique et ma­ni­fes­tait l’in­ten­tion de faire d’Il Gior­nale un ins­tru­ment à son ser­vice. Montanelli, qui ne pou­vait sup­por­ter cette pers­pec­tive, quit­ta le quo­ti­dien avec fra­cas. Après une ten­ta­tive avor­tée de créer un nou­veau jour­nal in­ti­tu­lé La Voce, il re­ga­gna le Cor­riere del­la Se­ra où il conti­nue­ra à te­nir jus­qu’à sa mort la ru­brique nom­mée « La Stan­za » (la strophe) dans la­quelle il ré­pon­dait à des lettres de lec­teurs sur les su­jets les plus va­riés et dont on a dit qu’on y trou­vait «le meilleur Montanelli». Du­rant les der­nières an­nées de son exis­tence, of­fus­qué par le style dé­ma­go­gique, po­pu­liste et clin­quant de Ber­lus­co­ni et la corruption de son gou­ver­ne­ment, il se trans­for­me­ra en un de ses cri­tiques les plus sé­vères, dé­fen­dant sans suc­cès l’idéal d’une « autre droite » dé­crite par ses deux bio­graphes comme «conser­va­trice et fière, sobre et mé­ri­to­cra­tique, culti­vée et pes­si­miste, scep­tique et iro­nique, laïque et non bi­gote ».

San­dro Ger­bi et Raf­faele Liuc­ci ont mé­tho­di­que­ment dé­pouillé ses écrits. Une en­tre­prise co­los­sale : en soixante-dix ans de vie pro­fes­sion­nelle ac­tive, il a pro­duit plus de 50000 ar­ticles! Ils en sou­lignent les omis­sions. À au­cun mo­ment il n’a men­tion­né avoir pas­sé une bonne par­tie de son sé­jour en Abys­si­nie dans les lo­caux du jour­nal La Nuo­va Eri­trea plu­tôt que sur le front, vrai­sem­bla­ble­ment pour don­ner de son aven­ture une image plus hé­roïque. Long­temps, pour évi­ter d’être as­so­cié à des actes ré­pré­hen­sibles, il nie­ra que l’ar­mée ita­lienne ait uti­li­sé en Éthio­pie des armes chi­miques. Son compte ren­du d’une vi­site ef­fec­tuée en 1941 dans un camp de concen­tra­tion croate donne du sort qui y était fait aux juifs, aux Serbes et aux com­mu­nistes une image étran­ge­ment lé­ni­fiante. On peut aus­si s’in­ter­ro­ger sur le mo­ment exact où il a com­plè­te­ment rom­pu avec le fas­cisme, sans doute plus tar­dif qu’il l’a tou­jours sou­te­nu.

A-t-il d’autre part vrai­ment dans sa jeu­nesse fait l’in­ter­view de l’in­dus­triel Hen­ry Ford ? On n’en trouve pas la trace. A-t-il ef­fec­ti­ve­ment ren­con­tré Adolf Hit­ler? «Im­pro­bable.» A-t-il as­sis­té à l’ex­hi­bi­tion des corps de Mus­so­li­ni et de sa maî­tresse Cla­ra Pe­tac­ci sur la place Lo­re­to à Mi­lan ? Pos­sible, mais peu plau­sible. Était-il pré­sent à Bu­da­pest lorsque les chars so­vié­tiques y sont en­trés? Il était ap­pa­rem­ment en­core à Vienne. À l’ins­tar d’autres jour­na­listes-écri­vains de haut vol comme Rys­zard Ka­puś­cińs­ki ou Lu­cien Bo­dard, Montanelli n’hé­si­tait pas à in­ven­ter quelque peu à des fins dra­ma­tiques, sa­cri­fiant l’exac­ti­tude fac­tuelle à ce qu’il es­ti­mait consti­tuer la vé­ri­té his­to­rique des évé­ne­ments ou des per­sonnes : en li­sant ses por­traits ré­pu­tés de Jo­sé Or­te­ga y Gas­set, Fe­de­ri­co Fel­li­ni, An­dré Gide, Gol­da Meir, Ar­thur Ru­bin­stein, Sal­va­dor Dalí et bien d’autres per­son­na­li­tés, qu’il a ras­sem­blés sous le titre In­con­tri, on se sou­vien­dra que leur au­teur dé­cla­rait pré­fé­rer un portrait réus­si conte­nant des anec­dotes ima­gi­naires à un portrait man­qué qui n’en in­clu­rait que d’au­then­tiques.

L’hor­reur vis­cé­rale et la peur que lui ins­pi­rait le com­mu­nisme étaient si fortes qu’elles le condui­sirent à en­vi­sa­ger, ain­si qu’il l’ex­po­sa dans trois lettres à Clare Boothe Luce, am­bas­sa­drice des ÉtatsU­nis à Rome et épouse d’Hen­ry Luce, pro­prié­taire des ma­ga­zines Time et Life, la créa­tion d’un ré­seau clan­des­tin de ré­sis­tance des­ti­né à être ac­ti­vé en cas de prise du pou­voir par les com­mu­nistes en Ita­lie. En cas d’échec, la Si­cile au­rait joué le rôle de pla­te­forme de re­pli à l’ins­tar de For­mose (au­jourd’hui Tai­wan) face à la Chine com­mu­niste. Ani­mé d’une pro­fonde an­ti­pa­thie à l’égard du se­cré­taire gé­né­ral his­to­rique du Par­ti Pal­mi­ro To­gliat­ti, qu’il consi­dé­rait comme un va­let de Sta­line, Montanelli avait une sin­cère es­time pour son suc­ces­seur En­ri­co Ber­lin­guer, à la mort du­quel il écri­vit : « Nous vou­lons seule­ment rendre les hon­neurs de la guerre à un homme qui a peut-être com­mis des er­reurs mais ja­mais de mal­hon­nê­te­té ou de bas­sesse. S’il est vrai – et c’est vrai – qu’un bon en­ne­mi est en­core plus pré­cieux qu’un

bon ami, nous de­vons pleu­rer Ber­lin­guer […]: un en­ne­mi comme lui […] nous n’en trou­ve­rons plus ».

Il n’éprou­vait pas de réelle consi­dé­ra­tion à l’égard du dé­mo­crate-chré­tien Giu­lio An­dreot­ti, mais il était im­pres­sion­né par son in­tel­li­gence, ses ca­pa­ci­tés ma­noeu­vrières et son cy­nisme. « An­dreot­ti, ob­ser­vait-il avec un mé­lange de sar­casme et d’émer­veille­ment, est au Va­ti­can comme une truite dans le tor­rent ou, pour le dire mieux en­core, comme une an­guille dans la boue ». Dans l’en­semble, son ad­mi­ra­tion al­lait à des di­ri­geants ré­pu­tés pour leur in­té­gri­té, leur dés­in­té­res­se­ment et leur sa­gesse comme Al­cide De Gas­pe­ri, Ugo La Mal­fa ou San­dro Per­ti­ni.

Pour re­prendre le titre d’une ru­brique qu’il a te­nue dans plu­sieurs jour­naux, Montanelli met­tait un point d’hon­neur à tou­jours s’ex­pri­mer «à contre-cou­rant» de l’opi­nion gé­né­rale. Ses prises de po­si­tion sus­ci­taient sou­vent la contro­verse. Hos­tile au ca­pi­ta­lisme mo­no­po­lis­tique, il se lan­ça dans une croi­sade contre la po­li­tique in­dus­trielle du consor­tium pé­tro­lier ENI d’En­ri­co Mat­tei (ce­lui-ci trou­ve­ra la mort dans un ac­ci­dent d’avion d’ori­gine cri­mi­nelle dans des cir­cons­tances non élu­ci­dées).

Mais, parce qu’il était per­çu par l’ex­trême gauche comme un sym­bole de l’es­ta­blish­ment, il fut vic­time en 1977 d’une gam­biz­za­zione, fu­sillade dans les jambes, sou­vent per­pé­trée à titre d’aver­tis­se­ment par les Bri­gades rouges du­rant les «an­nées de plomb». Plu­sieurs an­nées après, il eut l’oc­ca­sion de ren­con­trer les au­teurs de l’at­ten­tat à qui il par­don­na ce qu’il consi­dé­rait être une bê­tise de jeu­nesse.

Sans contes­ter le bien-fon­dé de la lutte contre la Ma­fia en Si­cile, qui coû­ta la vie au juge Fal­cone et au gé­né­ral Dal­la Chie­sa, il cri­ti­qua la mise en ac­cu­sa­tion ju­di­ciaire de Giu­lio An­dreot­ti pour com­pli­ci­té avec les ma­fieux, qu’il es­ti­mait dé­pour­vue de fon­de­ment. Cho­qué par l’éten­due de la corruption pu­blique et, pour cette rai­son, fa­vo­rable à l’opé­ra­tion Ma­ni Pu­lite («mains propres »), il n’en fus­ti­geait pas moins le goût de la pu­bli­ci­té du juge An­to­nio Di Pie­tro et les ex­cès de zèle de la ma­gis­tra­ture. Contrai­re­ment à beau­coup d’ob­ser­va­teurs, il ne prit ja­mais au sé­rieux l’idée que la loge ma­çon­nique P2 pré­pa­rait un com­plot de grande en­ver­gure et tint tou­jours son chef Lu­cio Gel­li pour un conspi­ra­teur d’opé­rette.

Parce qu’il consi­dé­rait les mai­sons closes comme un des pi­liers de la so­cié­té ita­lienne 2, il fut l’un des plus vi­gou­reux ad­ver­saires du pro­jet de loi qui

abou­tit à leur fer­me­ture. Mais il n’ap­prou­vait pas la cri­mi­na­li­sa­tion de l’usage des stu­pé­fiants. Agnos­tique et op­po­sé à l’in­ter­ven­tion de l’Église dans les af­faires pu­bliques, il prô­nait la to­lé­rance à l’égard des ho­mo­sexuels et était fa­vo­rable à la lé­ga­li­sa­tion du di­vorce, de l’avor­te­ment et de l’eu­tha­na­sie.

Son style com­ba­tif fit de sa vie une longue suite de dis­putes et de ré­con­ci­lia­tions avec des confrères dont Eu­ge­nio Scal­fa­ri, fon­da­teur de l’heb­do­ma­daire L’Es­pres­so et du quo­ti­dien La Re­pub­bli­ca. Dans le monde lit­té­raire, Montanelli, qui ap­pré­ciait le ta­lent d’Al­ber­to Mo­ra­via sans par­ta­ger ses idées po­li­tiques, avait une grande ami­tié pour Gio­van­ni­no Gua­res­chi, le créa­teur du per­son­nage de Don Ca­mil­lo, et vouait une ad­mi­ra­tion par­ti­cu­lière à Di­no Buz­za­ti, l’au­teur du Dé­sert des Tar­tares. «De nous tous, lui écri­vait-il, […] tu es de loin le plus grand : le seul dont on par­le­ra en­core dans deux cents ans.» À la mort de Leo­nar­do Scias­cia, il en fe­ra un vi­brant éloge: «Scias­cia nous a quit­tés “à la Scias­cia”: sans un mot […]. Je ne pré­tends pas avoir pé­né­tré [ses] se­crets. Mais je pense avoir bien sai­si deux choses de lui : son amour ab­so­lu, ir­ré­pres­sible, pour la li­ber­té, et son cou­rage so­li­taire.» Une hos­ti­li­té ré­ci­proque l’op­po­sait en re­vanche à Cur­zio Ma­la­parte,Tos­can comme lui, jour­na­liste ani­mé d’am­bi­tions lit­té­raires, ex-fas­ciste en dé­li­ca­tesse fré­quente avec le ré­gime et an­cien cor­res­pon­dant de guerre. Montanelli et Ma­la­parte, ob­servent Ger­bi et Liuc­ci, étaient tous deux sûrs d’eux­mêmes, égo­cen­triques et ex­trê­me­ment am­bi­tieux, et c’est ce qui les a pous­sés à un af­fron­te­ment qui n’avait pas de mo­tif réel.

Avec les en­cou­ra­ge­ments de Buz­za­ti, Montanelli avait pu­blié en 1957 une His­toire de Rome (la Rome an­tique, de la fon­da­tion de la ville à la chute de l’em­pire), qui fut im­mé­dia­te­ment un best-sel­ler. Dans son pro­lon­ge­ment pa­rurent une « His­toire des Grecs », des bio­gra­phies de Dante et de Ga­ri­bal­di et, sur­tout, une « His­toire de l’Ita­lie » en 22 vo­lumes, cinq ré­di­gés par lui seul, les autres en col­la­bo­ra­tion avec, suc­ces­si­ve­ment, Ro­ber­to Ger­va­so et Ma­rio Cer­vi : ca­pables d’écrire dans une langue proche de la sienne sans en avoir né­ces­sai­re­ment le pa­nache, ces deux jour­na­listes ré­di­geaient sous sa su­per­vi­sion at­ten­tive l’es­sen­tiel des ou­vrages, qu’ils si­gnaient avec lui, dont seules l’in­tro­duc­tion et la conclu­sion étaient de sa plume et aux­quels il ap­por­tait la touche fi­nale.

Ré­frac­taire au tra­vail de re­cherche dans les ar­chives, Montanelli ne pré­ten­dait pas faire oeuvre de scien­ti­fique mais de vul­ga­ri­sa­teur de haut ni­veau. Son am­bi­tion était d’in­té­res­ser les Ita­liens à l’his­toire, plus par­ti­cu­liè­re­ment celle de leur pays. Les vo­lumes de Sto­ria d’Ita­lia se sont ven­dus à des mil­lions d’exem­plaires. Les his­to­riens de mé­tier les consi­dé­raient sou­vent avec condes­cen­dance, mais ils ne pou­vaient contes­ter son sa­voir-faire. Um­ber­to Eco, tout en dé­plo­rant le manque de ri­gueur his­to­rio­gra­phique du livre sur la pé­riode mé­dié­vale et la ré­duc­tion du ré­cit his­to­rique à une suc­ces­sion d’anec­dotes, ne put s’em­pê­cher d’ap­plau­dir le ta­lent de l’au­teur.

Montanelli pos­sé­dait un re­mar­quable es­prit de syn­thèse, un ju­ge­ment sûr et le sens de la for­mule : « Qui fut Jules Cé­sar, le plus grand des gé­né­raux et des hommes

d’État ou la plus grande ca­naille de tous les temps ? Il fut, je crois, les deux choses à la fois.» Ou, à pro­pos de Ga­li­lée : « Il n’était pas le pol­tron que Ber­tolt Brecht a mis en scène dans sa cé­lèbre (et ten­dan­cieuse) pièce de théâtre; mais il n’était pas non plus le hé­ros qu’il pen­sait être de bonne foi.»

Ce qui le dis­tin­guait comme écri­vain et jour­na­liste étaient l’élé­gance et la clar­té de son style. Re­pre­nant à son compte la dé­cla­ra­tion de son confrère amé­ri­cain Webb Miller (« J’écris de ma­nière à pou­voir être lu par un lai­tier de l’Ohio »), il s’ap­pli­quait à écrire dans une langue simple et com­pré­hen­sible par tous, à la­quelle il s’em­ployait à confé­rer une réelle qua­li­té lit­té­raire. En contraste avec la tra­di­tion ita­lienne de style fleu­ri, pro­lixe et vo­lon­tiers pé­dant, ins­pi­ré par le jour­na­lisme an­glo-saxon et des écri­vains comme He­ming­way ou Ki­pling, il s’ex­pri­mait en phrases courtes, car­rées et sans fio­ri­tures, or­ga­ni­sées en pa­ra­graphes char­pen­tés, dans une prose mus­clée, pré­cise, ima­gée et tran­chante, constel­lée d’ex­pres­sions frap­pantes et mé­mo­rables. Sa plume sa­vait aus­si se mon­trer poé­tique et ly­rique, comme dans cette des­crip­tion d’un pay­sage de Sar­daigne, ti­rée d’un re­por­tage: «Cette île de 24 000 ki­lo­mètres car­rés, quand on y voyage, semble vaste comme un conti­nent et donne une im­pres­sion d’in­fi­ni. Le pay­sage est so­len­nel et dra­ma­tique. D’un ha­meau à un autre ha­meau, d’un vil­lage au vil­lage sui­vant, on tra­verse trente, qua­rante, cin­quante ki­lo­mètres de dé­sert brun jau­nâtre, ba­layé en per­ma­nence par un vent de steppe et que seuls quelques trou­peaux épars animent d’une blanche pal­pi­ta­tion de vie.»

Écri­vant avec une « in­so­lente fa­ci­li­té », il com­po­sait men­ta­le­ment ses ar­ticles, ce qu’une ex­cel­lente mé­moire et une ca­pa­ci­té de concen­tra­tion peu ba­nale lui per­met­taient de faire dans les cir­cons­tances les plus va­riées, même l’am­biance bruyante et agi­tée d’une réunion de ré­dac­tion. Puis il les ta­pait à la ma­chine d’un seul jet, à deux doigts mais très ra­pi­de­ment et sans s’in­ter­rompre, re­tou­chant à peine le texte, chan­geant le cas échéant un verbe ou un ad­jec­tif après l’avoir re­lu, en bat­tant du pied la ca­dence, par­fois à voix haute, pour s’as­su­rer qu’il son­nait har­mo­nieu­se­ment.

Ger­bi et Liuc­ci traitent ex­clu­si­ve­ment de sa tra­jec­toire pro­fes­sion­nelle, in­tel­lec­tuelle et po­li­tique. Ils laissent de cô­té sa vie sen­ti­men­tale, sur la­quelle il y a pour­tant à dire. Lors­qu’il était en Éthio­pie, en confor­mi­té avec un usage que les au­to­ri­tés fas­cistes fi­nirent par in­ter­dire, non pour des rai­sons mo­rales mais dans le sou­ci d’évi­ter d’« abâ­tar­dir » la race ita­lienne, il avait « épou­sé » se­lon la cou­tume une jeune au­toch­tone de 12 ans. Il la lais­sa à un de ses sol­dats lors­qu’il quit­ta le pays, mais conser­va toute sa vie sa pho­to sur son bu­reau. Quelques an­nées après son re­tour en Eu­rope, il se ma­riait avec une aris­to­crate au­tri­chienne, Mar­ga­rethe de Co­lins de Tar­sienne, dont il di­vor­ça peu de temps après.

Au dé­but des an­nées 1950, il ren­con­trait Co­lette Ros­sel­li, écri­vaine, illus­tra­trice et peintre qui si­gna du­rant trente ans sous le nom de Don­na Le­ti­zia une chro­nique de sa­voir-vivre dans les ma­ga­zines Gra­zia, puis Gente. Fré­quen­tant la haute so­cié­té, amou­reuse du luxe et du raf­fi­ne­ment, éprise de lit­té­ra­ture mo­derne, elle vi­vait dans un tout autre monde so­cial et in­tel­lec­tuel que Montanelli, homme aux goûts simples, qua­si­ment rus­tiques, es­sen­tiel­le­ment for­mé à la lec­ture des grands au­teurs clas­siques. Ils se ma­rièrent en 1974. À ce mo­ment-là, Montanelli avait pour­tant en­ta­mé une liai­son avec celle qui, après des an­nées de rap­ports se­mi-clan­des­tins, de­vien­drait, après la mort de Co­lette en 1996, la com­pagne of­fi­cielle de ses der­nières an­nées, Ma­ri­sa Ri­vol­ta.

Ger­bi et Liuc­ci évoquent les graves ac­cès de dé­pres­sion dont le jour­na­liste a souf­fert toute sa vie et qui l’af­fec­taient au point de le rendre in­ca­pable d’écrire « même une né­cro­lo­gie de trois lignes ». Se­lon lui, ces épi­sodes re­ve­naient cy­cli­que­ment tous les sept ans. N’ayant ja­mais es­sayé de les dis­si­mu­ler, il les com­bat­tait sans l’aide de mé­di­ca­ments.

In­tro­ver­ti et mé­lan­co­lique, so­li­taire et d’ha­bi­tudes spar­tiates, Montanelli avait une per­son­na­li­té sin­gu­lière faite d’un mé­lange d’or­gueil et de sim­pli­ci­té, de dis­tance et de cor­dia­li­té, for­te­ment as­so­ciée dans l’es­prit de tous ceux qui le ren­con­traient avec son ap­pa­rence sin­gu­lière, bien dé­crite par En­zo Bet­ti­za: «[Son phy­sique] était la né­ga­tion ab­so­lue du mo­dèle an­thro­po­lo­gique mé­di­ter­ra­néen. Le corps dé­gin­gan­dé, ex­trê­me­ment maigre et creu­sé, des jambes longues et trop minces qui fai­saient pen­ser aux pattes d’une créa­ture hy­bride, entre un échas­sier et une sau­te­relle, le tout sur­mon­té d’une pé­remp­toire tête chauve de la­quelle jaillis­sait la lu­mière de deux yeux gris in­can­des­cents, tou­jours dé­me­su­ré­ment ou­verts et je­tant sur le monde un re­gard un peu stu­pé­fait.» Qua­si­ment ano­rexique, il ne dé­ro­geait à sa lé­gen­daire fru­ga­li­té que pour les plats de la cui­sine tra­di­tion­nelle flo­ren­tine comme la mi­nes­tra di fa­gio­li. Il en­tre­te­nait avec son pays des rap­ports am­bi­va­lents. « De l’Ita­lie, avouait ce “Tos­can dans le sang”, qua­si­ment rien, je crois, ne me plaît. Mais le peu que je suis, je sens que je le suis comme Ita­lien. […] Je me re­belle contre ce qu’il y a de sale, de couard, de confor­miste en Ita­lie ; pour­tant je suis tou­jours ita­lien dans ma ré­volte contre l’Ita­lie et, sou­vent, mon sen­ti­ment d’hor­reur en­vers elle.»

LE LIVREIndro Montanelli.Una bio­gra­fia (1909-2001), Hoe­pli, 2014, 574 p. LES AU­TEURSSan­dro Ger­bi est un jour­na­liste et écri­vain ita­lien. Il a long­temps été l’une des plumes re­nom­mées du quo­ti­dien Cor­riere del­la Se­ra.Raf­faele Liuc­ci est un his­to­rien spé­cia­liste de l’his­toire cultu­relle et in­tel­lec­tuelle de l’Ita­lie contem­po­raine.

Le phy­sique d’Indro Montanelli, écrit son bras droit En­zo Bet­ti­za, « était la né­ga­tion ab­so­lue du mo­dèle an­thro­po­lo­gique mé­di­ter­ra­néen. Le corps dé­gin­gan­dé, sur­mon­té d’une pé­remp­toire tête chauve ».

Mi­lan, 25 juin 1974. Indro Montanelli dé­couvre le pre­mier nu­mé­ro d’Il Gior­nale, le quo­ti­dien li­bé­ral­con­ser­va­teur qu’il a fon­dé. Sil­vio Ber­lus­co­ni pren­dra le contrôle du jour­nal vingt ans plus tard.

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