«UN CONCEPT ATTACHÉ À UN ORDRE SO­CIAL»

Books - - ÉDITO SOMMAIRE - — Oli­vier Bom­sel est pro­fes­seur d’éco­no­mie à Mines Pa­risTech. Son der­nier ou­vrage, La Nou­velle Éco­no­mie po­li­tique (Gal­li­mard, 2017), porte lar­ge­ment sur les ordres d’ac­cès ou­vert et li­mi­té. — Pro­pos re­cueillis par Books.

La corruption est ins­ti­tu­tion­nelle dans la ma­jo­ri­té des pays, car les struc­tures cla­niques y jouent un rôle cen­tral. Elle ne de­vient un dys­fonc­tion­ne­ment que dans les pays dé­mo­cra­tiques res­pec­tueux de l’État de droit, es­sen­tiel­le­ment en Eu­rope et en Amé­rique du Nord.

Com­ment ex­pli­quez-vous que la corruption oc­cupe au­jourd’hui le de­vant de la scène, alors que, se­lon Paul Col­lier, elle n’at­ti­rait guère l’at­ten­tion il y a seule­ment une gé­né­ra­tion ?

C’est une ques­tion dif­fi­cile car elle exige qu’on ex­plique com­ment ont évo­lué cer­taines croyances so­ciales. Or ces croyances sont liées à des sys­tèmes ins­ti­tu­tion­nels. La corruption est un concept attaché à un ordre so­cial, c’est-à-dire à la fa­çon dont la so­cié­té s’or­ga­nise pour conte­nir la vio­lence. Pu­bliée en 2009, la théo­rie des ordres so­ciaux est un ré­fé­ren­tiel in­dis­pen­sable pour ap­pré­hen­der ce phé­no­mène et les croyances qui s’y rap­portent.

Dans la plu­part des so­cié­tés, la ges­tion de la vio­lence est confiée à une coa­li­tion d’élites plus ou moins stable. Cette coa­li­tion use de son pou­voir pour concé­der des ac­cès – des res­sources, des pri­vi­lèges, des ex­clu­si­vi­tés – en échange d’al­lé­geances, de sou­tien po­li­tique. Ces so­cié­tés, comme en té­moigne l’ar­ticle sur l’Afghanistan [lire « Le com­bat per­du de l’Afghanistan», p. 22], sont gou­ver­nées par des re­la­tions per­son­nelles entre membres de l’élite, ain­si qu’entre ceux-ci et leurs clients, leurs ré­seaux de pro­té­gés. Les struc­tures fa­mi­liales ou cla­niques y jouent un rôle cen­tral. La corruption n’est pas per­çue comme telle : elle est consub­stan­tielle aux re­la­tions de clien­tèle, où cha­cun achète sa pro­tec­tion au sein de son ré­seau. La de­mande de pro­tec­tion est d’au­tant plus forte que le ré­gime est in­stable et que la vio­lence me­nace. Cet ordre so­cial – dit « d’ac­cès li­mi­té », en­core ap­pe­lé État na­tu­rel – est plus ou moins stable, plus ou moins nor­mé par des règles de re­nou­vel­le­ment des élites. Il a pré­va­lu par­tout dans le monde jus­qu’à la fin du xixe siècle.

Un nou­vel ordre so­cial est alors ap­pa­ru, is­su d’un long pro­ces­sus de ma­tu­ra­tion ins­ti­tu­tion­nelle et idéo­lo­gique, l’ordre d’ac­cès ou­vert. Ce terme dé­signe les so­cié­tés dans les­quelles l’ac­cès à la pro­prié­té ou à des or­ga­ni­sa­tions pri­vées (en­tre­prises, syn­di­cats, par­tis, ONG, mé­dias) n’est pas res­treint par une forme d’al­lé­geance. L’ou­ver­ture des ac­cès est ga­ran­tie par la pri­mau­té des re­la­tions im­per­son­nelles, l’éga­li­té en droit et le fonc­tion­ne­ment de l’État de droit. Dans les ordres d’ac­cès ou­vert tels qu’ils ap­pa­raissent en Eu­rope de l’Ouest ou en Amé­rique du Nord à la fin du xixe siècle, l’éco­no­mie est dé­cou­plée de la po­li­tique, la di­vi­sion du tra­vail s’étend, les mar­chés font jouer la concur­rence, la cou­ver­ture so­ciale peut être éga­le­ment dis­tri­buée. La des­truc­tion créa­trice ré­sul­tant de la concur­rence re­nou­velle les groupes d’in­té­rêt et les coa­li­tions di­ri­geantes is­sues des élec­tions. Ces ordres sont plus stables, la ges­tion de la vio­lence y est dé­per­son­na­li­sée. La corruption dé­signe alors un dys­fonc­tion­ne­ment de l’ordre d’ac­cès ou­vert, un ré­si­du de re­la­tion per­son­nelle dans une so­cié­té nor­mée par l’im­per­son­na­li­té. À ce titre, elle est dé­non­cée et com­bat­tue.

Le poids éco­no­mique et idéo­lo­gique des ordres d’ac­cès ou­vert im­po­sé par la mon­dia­li­sa­tion nous fait dé­sor­mais consi­dé­rer l’im­per­son­na­li­té comme la norme. Les so­cié­tés in­dus­trielles veillent da­van­tage au bon fonc­tion­ne­ment de leurs mar­chés éco­no­miques et po­li­tiques. Au point que les États-Unis sanc­tionnent toute so­cié­té opé­rant sur

son sol et cou­pable de corruption ailleurs dans le monde. Il n’em­pêche que le monde reste ma­jo­ri­tai­re­ment gou­ver­né par des États na­tu­rels où la corruption est ins­ti­tu­tion­nelle.

Com­ment ex­pli­quez-vous que la corruption règne dans l’Ita­lie du Sud et pas dans l’Ita­lie du Nord ?

Je ne suis pas un spé­cia­liste de l’Ita­lie. Mais il est clair que l’ordre d’ac­cès ou­vert peine à s’im­po­ser dans le Sud où la ma­fia ri­va­lise avec l’État de droit, tant pour ca­drer la vio­lence que pour ré­gu­ler les ac­cès. Le Nord, au contraire, connaît l’ac­cès ou­vert de­puis un siècle et en pro­page les croyances. Les dés­équi­libres de dé­ve­lop­pe­ment entre les deux ré­gions sont liés au dif­fé­ren­tiel d’ef­fi­ca­ci­té éco­no­mique de leurs ins­ti­tu­tions. Ils ne peuvent se com­pen­ser par de simples trans­ferts, qu’ils viennent du Nord ou de l’Union eu­ro­péenne. Sans pro­grès de l’État de droit, ces trans­ferts sont uti­li­sés comme des rentes au ser­vice des ré­seaux clien­té­listes.

Les ten­sions entre la France conti­nen­tale et la Corse re­lèvent du même sché­ma. Les in­dé­pen­dan­tistes corses, comme les po­pu­listes na­po­li­tains, sont des po­li­ti­ciens de l’État na­tu­rel. Quoi qu’en dise Col­lier, trop nor­ma­tif à mon sens, ils ne sont pas mal­hon­nêtes, mais cla­niques. La Ligue du Nord, quant à elle, re­fuse le fi­nan­ce­ment des ré­seaux du Sud tel que le ré­gime d’après­guerre l’a ins­ti­tu­tion­na­li­sé. Je trouve très re­mar­quable que le pré­sident de la Ré­pu­blique ita­lienne, Ser­gio Mat­ta­rel­la, si­ci­lien et vieil en­ne­mi de la Ma­fia, ait sou­te­nu l’uni­té na­tio­nale et eu­ro­péenne face aux risques sé­ces­sion­nistes nés de ces contra­dic­tions. Il est tra­gique que cette uni­té se fasse sur le re­jet des mi­grants, mais les Eu­ro­péens, te­nants de l’ac­cès ou­vert, manquent d’un dis­cours clair sur l’ordre so­cial en jeu. Le dé­fi de la dy­na­mique ita­lienne, si in­stable soit son at­te­lage, est la conso­li­da­tion de l’ac­cès ou­vert dans l’en­semble du pays.

Com­ment ex­pli­quez-vous que la corruption soit qua­si­ment ins­ti­tu­tion­na­li­sée dans le football mon­dial ?

Ce qu’il y a de plus in­té­res­sant dans l’ar­ticle sur le foot [lire « La Fifa, en toute impunité »,p. 28], c’est de voir com­ment la Fifa di­ri­gée par João Ha­ve­lange a bâ­ti un ré­gime de conces­sion et de va­lo­ri­sa­tion des ac­cès. In­dus­triels et po­li­tiques ont ac­ti­ve­ment par­ti­ci­pé à cette édi­fi­ca­tion. Avec un mar­ché de plu­sieurs mil­liards de spec­ta­teurs, le foot est une forme d’État na­tu­rel trans­na­tio­nal dont les droits, les conces­sions, les sei­gneu­ries, bref, les ac­cès s’oc­troient à des féo­daux. Le foot est féo­dal. Même Fran­çois Hol­lande s’est tar­gué d’être in­ter­ve­nu au­près de l’émir du Qa­tar pour pla­fon­ner les droits de re­trans­mis­sion du cham­pion­nat fran­çais, afin que son obli­gé Ca­nal Plus puisse fi­nan­cer le ci­né­ma. La chute de Sepp Blat­ter marque une crise de cet État na­tu­rel, confron­té, avec la mon­dia­li­sa­tion, à l’ex­ten­sion des règles et sur­tout, des croyances is­sues de l’ac­cès ou­vert. Faire évo­luer l’ins­ti­tu­tion vers des règles plus im­per­son­nelles est main­te­nant un dé­fi.

Com­ment in­ter­pré­tez-vous la vaste en­tre­prise de lutte an­ti­cor­rup­tion me­née par le pré­sident chinois Xi Jin­ping ?

La Chine tra­verse une tran­si­tion d’un très vieil État na­tu­rel vers un ordre d’ac­cès ou­vert. C’est, mal­gré la vi­gueur de la crois­sance éco­no­mique, un pro­ces­sus ins­ti­tu­tion­nel heu­ris­tique et très lent. Une étape es­sen­tielle, j’en parle dans mon livre La Nou­velle Éco­no­mie po­li­tique, a été d’étendre les pri­vi­lèges de l’élite, no­tam­ment des mi­li­taires et des cadres du Par­ti, dans la phase de créa­tion des mar­chés. La corruption, qui n’exis­tait alors que sous forme non mo­né­taire, a pris une am­pli­tude et une di­men­sion fi­nan­cière in­édites. C’est le cro­ny ca­pi­ta­lism, un « ca­pi­ta­lisme de conni­vence» où priment tou­jours les re­la­tions per­son­nelles is­sues de l’État na­tu­rel [lire «Si­syphe en Chine», ci­contre]. La so­cié­té a pris la me­sure de ses ef­fets in­con­trô­lés et de la vio­lence qu’ils in­duisent. Le risque est en ef­fet que la classe po­li­tique se trouve sub­mer­gée par le pou­voir des cor­rup­teurs. Ce phé­no­mène est en­core am­pli­fié par le manque d’ins­ti­tu­tions et de cul­ture ju­ri­dique spé­ci­fique à la Chine : la jus­tice chi­noise est le maillon le plus faible de la corruption.

Dans cette si­tua­tion, les di­ri­geants n’ont eu d’autre op­tion que d’étendre le contrôle du Par­ti sur l’en­semble de la so­cié­té. On en est là… Même si les ordres d’ac­cès ou­vert font preuve d’une éton­nante ef­fi­ca­ci­té adap­ta­tive, se­lon l’ex­pres­sion de Dou­glass North, nul ne peut dire en­core quelle in­no­va­tion ins­ti­tu­tion­nelle re­lan­ce­ra la Chine vers un ac­cès ou­vert sta­bi­li­sé.

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