POUR­QUOI BARTHES FASCINE

An­glais et Amé­ri­cains sont moins sen­sibles que les Fran­çais à la thèse de « la mort de l’au­teur ». Et se ré­galent de dé­tails sur la vie de l’au­teur de la thèse. Le­quel les y a en­cou­ra­gés…

Books - - ÉDITO SOMMAIRE -

Al­bum. Un­pu­bli­shed Cor­res­pon­dence and Texts, de Ro­land Barthes

Ro­land Barthes est, on le sait, l’au­teur qui a dé­cré­té la mort de l’au­teur. « Iné­vi­ta­ble­ment, dès qu’on parle de Barthes, on se doit d’y faire une al­lu­sion – sar­cas­tique », confirme le cri­tique lit­té­raire An­drew Gal­lix dans The Guar­dian. À croire que, vue du monde an­glo­phone, l’oeuvre cri­tique de Barthes dé­rive tout en­tière de cet axiome où il prend po­si­tion avec Proust contre Sainte-Beuve, pour le­quel l’oeuvre d’un écri­vain n’est que le re­flet de sa vie et s’ex­plique par elle. Barthes est même bien plus ra­di­cal que Proust : non seule­ment la vie de l’au­teur n’a rien à voir avec l’oeuvre, mais ce­lui-ci dis­pa­raît (meurt!) en tant que per­son­ne­pour ne «naître qu’en même temps que son texte », qu’il « ne pré­cède ni n’ex­cède », et dont il n’est que « l’énon­cia­teur ». Le pa­ra­doxe, c’est que, de l’autre cô­té de la Manche ou de l’At­lan­tique, ce n’est pas cette théo­rie bar­thé­sienne un peu abs­truse qui fascine (elle n’a pas vrai­ment pris corps, bien qu’elle ait été pu­bliée

ini­tia­le­ment en an­glais 1.) mais bien le per­son­nage de Barthes lui-même. Une fas­ci­na­tion qui a même un nom, le ro­lan­disme, et qui s’est en­core ma­ni­fes­tée ré­cem­ment avec le suc­cès aux États-Unis de la tra­duc­tion de l’Al­bum Ro­land Barthes, pu­blié au Seuil en 2015 sous les aus­pices d’Eric Mar­ty. Qu’est-ce qu’un al­bum ? En tout cas, ce n’est « pas un livre », a dit Mal­lar­mé, qui avait lui aus­si en­vi­sa­gé de pu­blier un re­cueil de ses di­vers pa­piers 2. Plu­tôt un amon­cel­le­ment de traces de vie, de pe­tits bouts d’écriture, d’ar­chives, de re­li­quats d’es­sais, de do­cu­ments, de lettres

– sur­tout de lettres.

Pour quel­qu’un qui di­sait ne pas être un «homme de lettres», Ro­land Barthes était un épis­to­lier fré­né­tique, s’amuse la doc­to­rante amé­ri­caine Ay­ten Tar­ti­ci dans la

Los An­geles Re­view of Books. Bref, quelque chose qui re­cueille la vie elle-même, avec tout son to­hu-bo­hu – donc l’exact contraire du bel or­don­nan­ce­ment qui dé­fi­nit la lit­té­ra­ture.

Bien sûr, le suc­cès commercial de cet

Al­bum doit beau­coup à l’en­tou­rage de Barthes tel qu’il sur­git dans les pages – Lé­vi-Strauss, Fou­cault, Der­ri­da et tut­ti quan­ti, soit (presque) toutes les grandes fi­gures de la «French Theo­ry» si pri­sée aux États-Unis (même si Barthes se si­tuait en marge de ce mou­ve­ment). Mais l’Al­bum offre aus­si une sorte d’étude de cas sur le concept dé­sor­mais tant dé­bat­tu

de «vie pri­vée», dont on teste ici la fron­tière. Une fron­tière par­ti­cu­liè­re­ment po­reuse chez Barthes, qui, tout en re­fu­sant à l’au­teur le sta­tut de per­sonne, élève la sienne propre au rang de créa­tion lit­té­raire. « Qui d’autre, confirme Ay­ten Tar­ti­ci, au­rait donc pu écrire un livre comme Ro­land Barthes par Ro­land Barthes », après « s’être don­né tant de mal pour mettre en scène sa propre vie » ?

Or quoi de plus pri­vé que l’amour, qui se confine – en prin­cipe – à deux per­sonnes? Dans le cas de Ro­land Barthes, l’amour, c’est l’amour ho­mo­sexuel. Mais pas

ce­lui de l’ho­mo­sexua­li­té ou­verte, voire re­ven­di­quée, de son grand ami Mi­chel Fou­cault. Pas non plus l’ho­mo­sexua­li­té hon­teuse et ca­chée. Non, une ho­mo­sexua­li­té « sub ro­sa », comme on dit en an­glais, c’est-à-dire confi­den­tielle, pri­vée pour tout dire. Le grand ob­jet de cet amour est ici Da­vid – un Da­vid dont

au­cune lettre n’est re­pro­duite, qui de­meure une fi­gure de l’ab­sence. Ce qui sus­cite, écrit Ay­ten Tar­ti­ci, plus bar­thé­sienne que Barthes lui-même, « un dé­sir de texte, une pro­jec­tion d’Éros dans l’es­pace du non-dit ». L’Al­bum est en ef­fet vi­gou­reu­se­ment ex­pur­gé, of­fi­ciel­le­ment parce que beau­coup de lettres très pri­vées – de Fou­cault, de Fran­çois Wahl et d’Éric Mar­ty lui-même – se­raient en fait « illi­sibles » ! Cette dia­lec­tique de l’ab­sence/ pré­sence et de l’éloi­gne­ment pro­cé­de­rait, se­lon la pro­fes­seure Lu­cy O’Mea­ra, des an­nées que le jeune Barthes a été contraint

de pas­ser, pen­dant la guerre, au sa­na­to­rium de Saint-Hi­laire-duTou­vet 3. Elle y dis­cerne la source de sa « mar­gi­na­li­té » - une mar­gi­na­li­té qu’ac­croît le fait que Barthes se­ra l’un des der­niers pa­tients de ces éta­blis­se­ments voués à dis­pa­raître en même temps que la tu­ber­cu­lose. Con­fi­né dans ses mon­tagnes, Barthes prend

l’ha­bi­tude de je­ter un re­gard dis­tan­cié, dé­con­nec­té même, sur son époque – ce qui lui per­met­tra d’écrire des textes comme My­tho­lo­gies. Mais le sa­na­to­rium et la mar­gi­na­li­té qu’il in­duit ex­pliquent aus­si qu’il passe à cô­té de la vie po­li­tique et des émois de son époque, voire de son époque tout court (Mai 1968, no­tam­ment). Une lettre de l’Al­bum dé­peint mieux que tout ce Barthes mar­gi­nal, éloi­gné des faits pour mieux s’ébattre dans la théo­rie. À Mau­rice Blan­chot qui lui de­mande en 1967 de si­gner une pé­ti­tion dé­non­çant le «fas­cisme» du gé­né­ral de Gaulle, Barthes ré­pond qu’il n’ap­prouve ni le conte­nu du texte ni son prin­cipe: si l’au­teur est mort, n’al­lons pas «le res­sus­ci­ter sous forme de si­gna­taire » !

À par­cou­rir l’Al­bum, on peut se de­man­der si « la mort de l’au­teur» n’est pas un sub­ter­fuge, une ma­nière pour Barthes de jus­ti­fier qu’il se soit sous­trait à l’obli­ga­tion d’écrire, comme tout le monde, un ro­man. Car, avec ce livre-qui-n’est-pa­sun-livre, Barthes fait un coup double post­hume. Il se ra­conte sans en­freindre pour au­tant l’in­jonc­tion­qu’il a for­mu­lée: ne pas pro­duire «une ligne de mots dé­ga­geant un sens unique, en quelque sorte théo­lo­gique (qui se­rait le mes­sage de « l’Au­teur-Dieu »), mais (plu­tôt) un es­pace à di­men­sions mul­tiples », à charge pour le lec­teur « de ras­sem­bler dans un même champ toutes les traces dont est consti­tué l’écrit ». Tra­duc­tion pour le pu­blic an­glo-saxon qui ne lit pas le bar­thé­sien dans le texte et pré­fère les faits aux théo­ries: li­cence est don­née au lec­teur de se fa­bri­quer son propre Ro­land Barthes, comme un dé­tec­tive re­cons­ti­tue le portrait psy­cho­lo­gique d’un meur­trier à par­tir d’une col­lec­tion d’in­dices. Bien plus gra­ti­fiant !

Dans le monde an­glo­phone, c'est moins la théo­rie de Ro­land Barthes (ici en 1977) qui fascine que le per­son­nage lui-même.

Al­bum. Un­pu­bli­shed Cor­res­pon­dence and Texts, de Ro­land Barthes, tra­duit par Jo­dy Glad­ding, Co­lum­bia Uni­ver­si­ty Press, 2018.

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