JE EST UN AUTRE

Al­te­red Car­bon se dé­roule dans un monde où l’on peut trans­fé­rer son es­prit d’un corps à l’autre. En dé­coulent des en­jeux mé­ta­phy­siques fas­ci­nants

Books - - ÉDITO SOMMAIRE - ADRIENNE BOUTANG.

Al­te­red Car­bon. Car­bonne mo­di­fié, de Ri­chard Mor­gan

E «n m’ha­billant de­vant le mi­roir cette nuit­là, j’ai été convain­cu que quel­qu’un d’autre por­tait mon en­ve­loppe. Que j’en étais ré­duit au rôle de pas­sa­ger dans la voi­ture d’ob­ser­va­tion si­tuée der­rière mes yeux.» Ain­si parle le hé­ros de Car­bone mo­di­fié, pre­mier vo­let d’une tri­lo­gie ro­ma­nesque qui vient d’être adap­tée en feuille­ton té­lé­vi­suel sur Net­flix.

Ta­ke­shi Ko­vacs a de bonnes rai­sons d’être trou­blé par l’image que lui ren­voie le mi­roir. Le corps qui s’y re­flète n’est pas ce­lui qu’il avait à sa nais­sance mais une nou­velle en­ve­loppe cor­po­relle, qu’on lui a ré­at­tri­buée aléa­toi­re­ment. « Je », dans la dys­to­pie brillante écrite par l’écri­vain et scé­na­riste bri­tan­nique Ri­chard Mor­gan, n’est pas un mais une mul­ti­tude d’autres. Qu’ar­ri­ve­rait-il si l’on par­ve­nait dé­fi­ni­ti­ve­ment à lo­ca­li­ser l’âme hu­maine? C’est en partant de cette ques­tion simple que Ri­chard Mor­gan re­joint des en­jeux mé­ta­phy­siques cap­ti­vants. Car­bone mo­di­fié se dé­roule au xxve siècle, au mi­lieu d’un em­pire co­lo­nial qui s’est éten­du très lar­ge­ment au-de­là des li­mites de la Terre. Mars a été conquise il y a long­temps et dé­truite presque aus­si vite, et les pla­nètes ha­bi­tables sont di­ri­gées par un opaque « Pro­tec­to­rat des Nations unies ». L’ac­tion du pre­mier tome est ma­jo­ri­tai­re­ment si­tuée dans une très post­mo­derne Bay Ci­ty où l’on re­con­naît ra­pi­de­ment San Fran­cis­co. Le monde dé­crit par Ri­chard Mor­gan a été bou­le­ver­sé par une dé­cou­verte scien­ti­fique faite deux ou trois siècles plus tôt : la pos­si­bi­li­té de sto­cker la conscience hu­maine dans une sorte de pile. Chaque in­di­vi­du s’en voit équi­pé dès sa nais­sance et, si né­ces­saire, la pile peut être ex­traite du corps dé­faillant, puis trans­plan­tée, « té­lé­char­gée » dans un autre corps. Le pro­ces­sus s’ap­pelle «ré­en­ve­lop­per», puisque les corps sont de­ve­nus de simples en­ve­loppes, je­tables et rem­pla­çables. Les plus pru­dents font éga­le­ment des sau­ve­gardes, de temps à autre. Dans Car­bone mo­di­fié, la mé­ta­phore tech­no­lo­gique re­couvre, on l’au­ra com­pris, des in­ter­ro­ga­tions mé­ta­phy­siques sur l’âme hu­maine et l’im­mor­ta­li­té. Il est fa­cile de re­lier la « pile cor­ti­cale» aux théo­ries car­té­siennes si­tuant le « siège de l’âme » dans la glande pi­néale, à l’ar­rière de la nuque.

En dé­pit de cette ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique, cer­taines choses ne changent pas. Les riches et les puis­sants, tout en haut de l’échelle so­ciale, peuvent ai­sé­ment pas­ser d’un corps à l’autre, ou plu­tôt, luxe su­prême, conser­ver in­tacte, en la clo­nant, leur en­ve­loppe cor­po­relle dans son état op­ti­mal. Ces pri­vi­lé­giés sont ap­pe­lés les Maths, en hom­mage à Ma­thu­sa­lem, avec qui ils par­tagent une spec­ta­cu­laire lon­gé­vi­té, plu­sieurs siècles pour les plus an­ciens. Du haut de leur py­ra­mide d’im­mor­ta­li­té ache­tée au prix fort, ils contemplent les mi­crobes mor­tels s’agi­ter dans le faible in­ter­valle de leur exis­tence. Leur ca­pa­ci­té à se dé­ro­ber à la mort les rap­proche de fi­gures plus tra­di­tion­nelles du fan­tas­tique, les vam­pires et les zom­bies. À ce­ci près que la pâ­leur des uns et les chairs dé­com­po­sées des autres sont rem­pla­cées par les traits lisses et les corps asep­ti­sés de Néo-Ca­li­for­niens bo­toxés et spor­tifs, af­fi­chant fiè­re­ment leur vic­toire contre les ra­vages du temps.

Peu de gens peuvent s’oc­troyer le luxe de conser­ver leur en­ve­loppe cor­po­relle. Les pauvres se contentent d’en louer une ponc­tuel­le­ment, pas trop oné­reuse, pour un proche dis­pa­ru convo­qué le temps d’une fête de fa­mille, puis re­pla­cé en « sto­ckage ». Quant aux pri­son­niers, ils sont tout sim­ple­ment pri­vés de leur corps, et sto­ckés le temps de pur­ger leur peine. Quand les temps sont durs, il reste des en­ve­loppes syn­thé­tiques. En bon dys­to­piste, Mor­gan in­vente un monde qui n’est pas si éloi­gné du nôtre : les riches s’y voient oc­troyer plus de moyens pour en­tre­te­nir leur ap­pa­rence et pro­lon­ger leur vie. Ici, ce n’est

À chaque nou­velle en­ve­loppe, la cer­ti­tude qu'il existe un moi uni­fié s’ef­frite un peu plus.

pas le temps qui est de l’ar­gent, mais l’ar­gent qui per­met d’ache­ter du temps, ou plu­tôt de se dé­ro­ber dé­fi­ni­ti­ve­ment à son em­pire. Cette ar­ti­cu­la­tion entre mé­ta­phy­sique et lutte des classes n’est pas sans pré­cé­dent : on la trou­vait par exemple dans Time Out, le film d’An­drew Nic­col sor­ti en 2011.

C’est dans cet uni­vers presque dé­bar­ras­sé de la mort que Ta­ke­shi Ko­vacs, an­cien membre d’une uni­té d’élite em­pri­son­né pour rébellion, est re­ti­ré du « sto­ckage », où il avait été pla­cé pen­dant deux cent cin­quante ans. Il doit cette fa­veur à un puis­sant Math, Lau­rens Ban­croft, qui lui de­mande d’en­quê­ter… sur sa propre mort. Car­bone mo­di­fié n’est donc pas seule­ment une dys­to­pie, c’est aus­si – comme son mo­dèle le plus évident, Blade Run­ner – un po­lar trans­po­sé dans un monde fu­tu­riste. Avec son cé­lèbre pré­dé­ces­seur, il par­tage un hé­ros so­li­taire et tai­seux hé­ri­té du ro­man noir. Quelques femmes fa­tales, no­tam­ment My­riam Ban­croft, épouse de Lau­rens, qui a tout de la veuve sul­fu­reuse des films noirs des an­nées 1940. Sans ou­blier un uni­vers ur­bain ca­rac­té­ris­tique, dé­pla­cé du Los An­geles obs­cur du film de Rid­ley Scott aux éten­dues plus ou­vertes de la Ca­li­for­nie du Nord.

C’est sur­tout une mé­di­ta­tion mé­ta­phy­sique, qui pointe sans cesse sous les scènes d’ac­tion ha­le­tantes. L’ana­lo­gie nu­mé­rique – l’es­prit hu­main pen­sé comme un disque dur ex­terne – per­met au ro­man d’in­ter­ro­ger l’iden­ti­té, la conscience et la per­cep­tion de soi. Car­bone mo­di­fié re­pose en­tiè­re­ment sur une mé­ta­phore bien connue : le corps comme simple en­ve­loppe. L’image est ba­nale, mais Ri­chard Mor­gan la ré­ac­tive et l’ex­plore sous toutes les cou­tures. Le thème du « trans­fert de conscience» d‘un corps à un autre a été lar­ge­ment ex­ploi­té par le cou­rant cy­ber­punk, qui, de­puis les an­nées 1980, sonde les rap­ports entre l’in­tel­li­gence hu­maine et d’autres formes d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, du ro­bot à l’an­droïde. Mais Car­bone mo­di­fié dé­centre le pro­pos. Il ne s’in­té­resse pas au­tant aux fron­tières va­cillantes entre l’hu­main et la ma­chine, et il passe ra­pi­de­ment sur les mo­tifs du cy­borg et de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Son ob­jet est à la fois plus clas­sique et peut-être plus com­plexe : creu­ser de l’in­té­rieur les dé­chi­re­ments de la conscience et les troubles de l’iden­ti­té qu’en­traînent ces avan­cées tech­no­lo­giques. À chaque nou­velle en­ve­loppe, la cer­ti­tude qu’il existe un moi uni­fié s’ef­frite un peu plus. Le pro­ces­sus né­ces­site des ajus­te­ments, qui vont du lé­ger in­con­fort à la schi­zo­phré­nie. Car on hé­rite non seule­ment d’une ap­pa­rence mais aus­si d’ha­bi­tus dif­fi­ciles à se­couer. Ko­vacs, par exemple, a toutes les peines du monde à se dé­faire du ta­ba­gisme du der­nier lo­ca­taire de son en­ve­loppe du mo­ment. Les plus at­teints de­viennent des « hommes patch­works », des mil­le­feuilles ver­ti­gi­neux d’iden­ti­tés et d’ap­pa­rences.

La plu­part des in­ven­tions de Mor­gan sont l’oc­ca­sion de ques­tion­ner plus avant les rap­ports entre corps et es­prit. C’est le cas du « neu­ra­chem », un des nom­breux néo­lo­gismes du ro­man, qui dé­signe un sys­tème ner­veux amé­lio­ré per­met­tant, lors­qu’il est per­for­mant, de se pré­ser­ver de la souf­france, psy­chique ou phy­sique. Com­bi­né à l’en­traî­ne­ment mi­li­taire de Ko­vacs, son neu­ra­chem der­nier cri n’en fait pas seule­ment un

guer­rier in­vin­cible. Il le trans­forme en une fi­gure phi­lo­so­phique bien connue des dé­fen­seurs du dua­lisme entre corps et es­prit, Des­cartes en tête : l’ob­ser­va­teur dé­ta­ché, pur es­prit qui ana­lyse, à dis­tance, les sen­sa­tions de son propre corps.

Dans ce monde d’où la mort a été chas­sée, les ca­tho­liques, consi­dé­rés par le hé­ros comme une secte exo­tique aux va­leurs in­com­pré­hen­sibles, se sin­gu­la­risent. Ils re­fusent, en ef­fet, d’être ré­en­ve­lop­pés et exigent que leur pile soit dé­truite en même temps que leur en­ve­loppe. Leur obs­ti­na­tion consti­tue un en­jeu dra­ma­tique fon­da­men­tal: ils ne peuvent plus être ra­me­nés de la mort pour ser­vir de té­moins, y com­pris lors­qu’ils sont eux-mêmes les vic­times. Mais, par-de­là l’in­trigue po­li­cière, l’im­por­tance ac­cor­dée aux ca­tho­liques dans Car­bone mo­di­fié rap­pelle que le « ré­en­ve­lop­pe­ment » entre né­ces­sai­re­ment en conflit avec la doc­trine chré­tienne de l’uni­té de l’âme et du corps. Entre cette ver­sion fu­tu­riste – et très sombre – de la ré­in­car­na­tion et la ré­sur­rec­tion chré­tienne, deux concep­tions de l’im­mor­ta­li­té s’af­frontent.

Autre in­ven­tion de scien­ce­fic­tion qui at­teint des en­jeux mé­ta­phy­siques : la « double co­pie ». Un des per­son­nages les plus in­quié­tants du livre, Di­mi le ju­meau, par­vient à s’in­car­ner si­mul­ta­né­ment dans deux en­ve­loppes dis­tinctes. Plus tard, c’est le hé­ros qui existe fu­gi­ti­ve­ment en deux exem­plaires, son vrai moi et une co­pie pro­vi­soire. Ces «en­ve­lop­pe­ments mul­tiples» – trans­gres­sions su­prêmes, lour­de­ment sanc­tion­nées, de ce monde fu­tu­riste – in­ter­rogent une fois en­core la no­tion d’iden­ti­té. Ta­ke­shi Ko­vacs n’est pas seule­ment un mé­tis nip­po-hon­grois qui se re­trouve par ha­sard dans un corps d’Oc­ci­den­tal. C’est aus­si un na­tif de Har­lan (co­lo­nie très éloi­gnée dans l’es­pace) ca­ta­pul­té bien mal­gré lui sur la pla­nète Terre. Ni ex­tra­ter­restre, ni tout à fait ter­rien, c’est d’un point de vue dé­ta­ché, ex­té­rieur, qu’il ob­serve ce monde, le nôtre, qui est main­te­nant une co­lo­nie. Le pro­cé­dé évoque sub­ti­le­ment les sub­ter­fuges des ré­cits de voyage d’au­tre­fois, Lettres per­sanes par exemple. Mor­gan ajoute ain­si au ver­tige du ré­cit d’an­ti­ci­pa­tion la dis­tance ré­flexive du ré­cit d’ex­plo­ra­teur. Trans­po­ser à l’écran des en­jeux aus­si com­plexes, sans même s’ap­puyer sur une voix off ex­pli­ca­tive, sem­blait re­le­ver de la ga­geure. De fait, la sé­rie, par­fois confuse, tou­jours dense, a été très cri­ti­quée et trai­tée de «fou­toir am­bi­tieux ». La ri­chesse de l’uni­vers de Ri­chard Mor­gan, la den­si­té de son écriture, son sens de l’at­mo­sphère et de la des­crip­tion ne trouvent pas tou­jours d’équi­valent exact dans la sé­rie. Le San Fran­cis­co fu­tu­riste du ro­man, avec son « pont rouillé », dis­pa­raît der­rière une mé­tro­pole gé­né­rique, va­gue­ment évo­ca­trice de Blade Run­ner. Cer­taines nuances se sont per­dues – comme, dans le ro­man, ces bribes de sou­ve­nirs, pous­sières d’âme qui s’échappent des piles lors­qu’on les trans­fère d’un corps à un autre et que les ha­ckers s’at­tachent à cap­ter. La dif­fi­cul­té fon­da­men­tale consis­tait, bien sûr, à tra­duire le ver­tige qui s’em­pare du hé­ros face à ce corps où il ne se re­con­naît pas. Le ro­man y par­ve­nait en jouant sur le flux de conscience du per­son­nage, en fai­sant en­tendre ré­gu­liè­re­ment ses mo­no­logues in­té­rieurs tor­tu­rés de­vant le mi­roir. Et en adop­tant ce bon vieux sub­ter­fuge rim­bal­dien, pas­ser du « je » au «il» lorsque l’iden­ti­té se fait va­cillante. L’ex­pres­sion ta­ci­turne de l’ac­teur Joel Kin­na­man, dans le rôle du Ko­vacs de type cau­ca­sien, ne suf­fit pas à res­ti­tuer le désar­roi ab­so­lu qui s’em­pare du hé­ros face à cette image cor­po­relle in­con­nue. Et la sé­rie ne par­vient que très par­tiel­le­ment à trans­po­ser vi­suel­le­ment ce que le psy­cha­na­lyste Di­dier An­zieu a ap­pe­lé, en une for­mule cé­lèbre, le « moi-peau », cette « sen­sa­tion dif­fuse de mal-être, sen­ti­ment de ne pas ha­bi­ter sa vie, de voir fonc­tion­ner son corps et sa pen­sée du de­hors, d’être le spec­ta­teur de quelque chose qui est et n’est pas sa propre exis­tence ». Les dé­faillances de l’adap­ta­tion ap­pa­raissent plus par­ti­cu­liè­re­ment dans deux types de scènes ré­cur­rentes : le sexe et les com­bats. Sous la plume de Ri­chard Mor­gan, ces pas­sages étaient l’oc­ca­sion de ra­con­ter du de­dans une exal­tante ex­pé­ri­men­ta­tion avec les li­mites de la per­cep­tion, dans la jouis­sance ou la dou­leur. Dans la sé­rie, ces épi­sodes sont apla­nis et ba­na­li­sés. Faute de les res­sen­tir de l’in­té­rieur, le spec­ta­teur ne voit, en fait de trans­cen­dance sen­so­rielle, que des scènes d’amour ba­nales, ou gé­né­ri­que­ment sul­fu­reuses, unis­sant bim­bos et ath­lètes dans des dé­cors en clair-obs­cur.

La re­marque vaut plus en­core pour les scènes de vio­lence phy­sique, qu’il s’agisse de com­bat ou de tor­ture. Dans le ro­man, ces épi­sodes sont l’oc­ca­sion d’une ré­flexion sur la dis­so­cia­tion entre corps et es­prit et le pou­voir de la vo­lon­té. Dans la ver­sion Net­flix, ils de­viennent, au mieux, des dé­ri­vés de Ma­trix, à grand ren­fort de ra­len­tis et de sus­pen­sions dans les airs. Il est d’ailleurs si­gni­fi­ca­tif que l’un des pas­sages les plus trou­blants du livre, une scène de tor­ture, ait été ra­di­ca­le­ment trans­for­mé dans l’adap­ta­tion. Ko­vacs, qui, comme tout bon hé­ros de ro­man noir, a le chic pour se re­trou­ver dans des si­tua­tions em­bar­ras­santes, est fait pri­son­nier par ses puis­sants en­ne­mis et tor­tu­ré vir­tuel­le­ment. Si la tor­ture est vir­tuelle, les souf­frances éprou­vées par le hé­ros sont, bien sûr, in­sou­te­nables et réelles. La ver­sion Net­flix, mo­bi­li­sant un ar­se­nal d’ac­ces­soires so­phis­ti­qués, sou­met son hé­ros – et ses spec­ta­teurs – à une suite in­ter­mi­nable de tour­ments phy­siques san­glants. La scène, dé­plai­sante, rap­pelle les in­nom­brables sé­quences de vio­lence gore des films de la dé­cen­nie pré­cé­dente, mixte mal­adroit si­tué quelque part entre Re­ser­voir Dogs, Die Hard et Hos­tel.

La tor­ture dé­crite dans le ro­man était au­tre­ment plus trou­blante. Ko­vacs s’y voyait, au cours d’une si­mu­la­tion ter­ri­ble­ment réa­liste, dé­pouillé de son corps de flic blanc et mus­clé – au som­met, pour­rait-on dire, de la hié­rar­chie d’un sys­tème pa­triar­cal et eth­no­cen­trique – et re­vê­tu d’une en­ve­loppe fé­mi­nine. En­fer­mé(e) dans une cel­lule iso­lée, il se re­trou­vait dans la peau d’une femme « à la peau cui­vrée et aux che­veux noirs », sou­mise à des sé­vices atroces par des «bar­bus aux yeux de jais» tan­dis que re­ten­tis­sait le chant du muez­zin. « Une sen­sa­tion étrange et in­dé­fi­nis­sable, pré­cise le ro­man, m’aver­tis­sait que j’al­lais avoir mes règles.» Très al­lu­sive et as­sez ra­pide (deux pages à peine), la scène est re­dou­ta­ble­ment ef­fi­cace. D’abord parce que Mor­gan a iden­ti­fié et re­pro­duit une si­tua­tion de vul­né­ra­bi­li­té qui ré­sume as­sez bien la concep­tion contem­po­raine que le pu­blic oc­ci­den­tal se fait de l’hor­reur ab­so­lue, entre pa­nique et fan­tasme exo­tique. Mais sur­tout parce que ce pas­sage consti­tue une prouesse d’écriture qui re­double les jeux de tra­ves­tis­se­ment ver­ti­gi­neux du ro­man. Comme son per­son­nage, plon­gé mal­gré lui dans le corps d’une femme, l’écri­vain s’ap­pro­prie briè­ve­ment, et phy­si­que­ment, une iden­ti­té fé­mi­nine, qu’il ex­plore de l’in­té­rieur. Dom­mage qu’il ne reste, de ce trou­blant tra­ves­tis­se­ment,

Les ca­tho­liques sont consi­dé­rés comme une secte exo­tique aux va­leurs in­com­pré­hen­sibles.

que des scènes de ba­tailles sté­réo­ty­pées. Mais la sé­rie trouve d’autres moyens pour tra­duire le dé­ca­lage entre ap­pa­rence et image de soi, et les bas­cu­le­ments for­cés d’une ap­par­te­nance sexuelle ou eth­nique à une autre. Les scé­na­ristes par­viennent sou­vent à res­ti­tuer les en­jeux éthiques com­plexes du ro­man en in­ven­tant des si­tua­tions co­casses. Comme cette scène qui montre une grand-mère his­pa­nique briè­ve­ment ra­me­née par­mi les siens le temps d’une fête fa­mi­liale. Le seul corps dis­po­nible pour abri­ter l’âme de la vieille dame est ce­lui d’un énorme las­car aux al­lures de re­pris de jus­tice. Le contraste entre ce corps et la per­son­na­li­té cen­sée l’oc­cu­per est ren­du de ma­nière hi­la­rante par la ges­tuelle de l’ac­teur, qui mi­naude der­rière ses ta­touages. Et l’adap­ta­tion re­gorge d’in­ven­tions de science-fic­tion qui re­nou­vellent in­tel­li­gem­ment les pon­cifs du genre, du po­ker fa­tal entre «in­tel­li­gences ar­ti­fi­cielles» à la psy­cho­thé­ra­pie par im­mer­sion vir­tuelle in­ter­po­sée. Elle re­lève, sur­tout, un dé­fi par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile: nous faire voir le même per­son­nage sous les traits dis­sem­blables de Kin­na­man (ver­sion oc­ci­den­tale) et de Will Yun Lee (ver­sion nip­po-hon­groise). Au cours de l’épi­sode 7, nous ces­sons sou­dain de voir Ko­vacs sous les traits de Ry­ker et le sui­vons sous les traits de son en­ve­loppe an­té­rieure. Et, parce que le tour de passe-passe se fait au bon mo­ment, le charme opère : nous « croyons » que l’in­di­vi­du que nous avons sous les yeux, bien qu’il ne res­semble en rien au hé­ros que nous avions sui­vi jus­qu’alors, est tou­jours le même Ta­ke­shi Ko­vacs. Preuve, peut-être, qu’il suf­fit par­fois d’une sé­rie de science-fic­tion bien fi­ce­lée pour se mettre à croire à la ré­in­car­na­tion…

Al­te­red Car­bon. Car­bone mo­di­fié, de Ri­chard Mor­gan, tra­duit de l’an­glais par Ange, Bra­ge­lonne, 572 p., 8,20 €.

Dans la sé­rie de Net­flix, la ville du ro­man, très ins­pi­rée de San Fran­cis­co, est de­ve­nue une mé­tro­pole fu­tu­riste gé­né­rique.

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