DES HUÎTRES DANS LA STEPPE

Le Ka­za­khs­tan est le pays le plus vaste d’Asie cen­trale. Un pho­to­graphe al­le­mand a sillon­né ses grands es­paces pour fixer les ves­tiges d’un monde en­glou­ti – ce­lui de l’URSS – mais aus­si les pré­mices de ce­lui de de­main, d’une mo­der­ni­té aus­si ex­tra­va­gante q

Books - - ÉDITO SOMMAIRE -

Le pho­to­graphe al­le­mand Die­ter Seitz a sillon­né les grands es­paces du Ka­za­khs­tan pour fixer les ves­tiges d’un monde en­glou­ti – ce­lui de l’URSS – mais aus­si les pré­mices de ce­lui de de­main, d’une mo­der­ni­té conqué­rante.

Pu­blié en Al­le­magne en 2017, le livre de Die­ter Seitz consa­cré au Ka­za­khs­tan a été pré­sen­té le 26 juin der­nier dans une ga­le­rie d’Al­ma­ty, l’an­cienne ca­pi­tale du pays, nous ap­prend le guide en ligne des sor­ties cultu­relles Da­vaï skho­dim (« Et si on y al­lait ? »). L’ar­ticle est illus­tré par l’image fi­gu­rant en qua­trième de cou­ver­ture: on y voit un pe­tit bus jaune de fa­bri­ca­tion so­vié­tique da­tant des an­nées 1960 s’éloi­gner sur une route dans la steppe, et l’on se de­mande évi­dem­ment com­ment ce vé­hi­cule peut en­core être en état de marche au­jourd’hui. Et puis il y a ce ban­deau pu­bli­ci­taire, non moins in­tri­gant, qui dé­file ce jour-là sur Da­vaï skho­dim :«Où dé­gus­ter les meilleurs fruits de mer à Al­ma­ty?» Mais quelle idée de man­ger des huîtres en plein été dans cette ville si­tuée au pied des mon­tagnes, à des mil­liers de ki­lo­mètres de la mer…

Un pla­teau de fruits de mer, des ves­tiges d’un monde en­glou­ti – l’Union so­vié­tique –, des pay­sages à cou­per le souffle, une po­pu­la­tion pau­pé­ri­sée est néan­moins mue par un dé­sir ir­ré­sis­tible de mo­der­ni­té et de réus­site : bien­ve­nue dans le Ka­za­khs­tan d’au­jourd’hui. Un pays im­mense – de la taille de l’Eu­rope oc­ci­den­tale – et qua­si vide: sa po­pu­la­tion, 17,8 mil­lions d’ha­bi­tants, équi­vaut à celle des Pays-Bas. Un pays cam­pé comme un dé­cor de film – ou une bande des­si­née d’En­ki Bi­lal – avec ses HLM dé­ca­tis, ses ins­tal­la­tions mi­li­taires désaf­fec­tées et sa nou­velle ca­pi­tale, As­ta­na, sur­gie de nulle part, toute de marbre et de verre. Un pays aux contrastes vio­lents, ex­trêmes, que l’on dé­couvre dans les images que nous pro­pose Die­ter Seitz. Ses pho­tos ont un ob­jec­tif ar­tis­tique, plu­tôt réus­si, mais aus­si plus uni­ver­si­taire, presque so­cio­lo­gique – à l’image du pro­fil de l’au­teur. « Mon ou­vrage fixe la to­po­gra­phie cultu­relle d’un pays lar­ge­ment in­con­nu en Oc­ci­dent ; ce vo­lume peut aus­si être vu comme une contri­bu­tion ar­tis­tique à son his­toire ré­cente », dit-il.

Cette double am­bi­tion est cer­tai­ne­ment la prin­ci­pale ca­rac­té­ris­tique du tra­vail de Die­ter Seitz et, peut-être, sa seule fai­blesse: il n’est fait nulle part men­tion, dans No­mad’s Land, de l’em­prise qu’exerce sur le pays le clan

de Nour­soul­tan Na­zar­baïev, pré­sident de­puis 1990, ni de la corruption en­dé­mique et de l’ab­sence d’un vé­ri­table État de droit. Ce n’est pas le su­jet de ce «voyage abrupt des steppes à la jungle ur­baine» que Die­ter Seitz dé­cline en cinq par­ties : le Ka­za­khs­tan d’« avant », sui­vi d’une sé­rie de por­traits de «gens or­di­naires », de la chute de l’URSS, puis de la «nou­velle ère» et des no­mades ur­bains d’au­jourd’hui. Dans ce pé­riple, les pay­sages marquent au­tant que les per­sonnes. Em­ployés mé­lan­co­liques des hô­tels et ca­si­nos de luxe, ba­bou­ch­kas cour­bées dans des rues dé­sertes, nou­veaux riches aux moeurs ex­tra­va­gantes, tra­vailleurs pré­caires… Les traits slaves se mêlent ici à ceux de l’Asie cen­trale, la pau­vre­té à la ri­chesse, l’ul­tra­mo­der­ni­té aux tra­di­tions mil­lé­naires.

Dans le texte qui ac­com­pagne ces pho­tos, l’ex­pert al­le­mand de la ré­gion Mar­kus Kai­ser rap­pelle com­bien le Ka­za­khs­tan in­carne à lui seul l’idée d’Eu­ra­sie, cet es­pace à che­val entre l’Eu­rope et l’Asie – plus vrai­ment l’Eu­rope et pas en­core l’Asie. La doc­trine po­li­tique de l’eur­asisme, chère aux Russes blancs du siècle der­nier, est re­ve­nue en force ces der­nières an­nées à Mos­cou, por­tée par des phi­lo­sophes na­tio­na­listes tels qu’Alexandre Dou­guine, consi­dé­ré comme l’un des théo­ri­ciens de la po­li­tique étran­gère de Vla­di­mir Pou­tine. Pour eux, l’Eu­ra­sie – conduite par la Rus­sie – consti­tue au­jourd’hui non seule­ment un es­pace géo­gra­phique dis­tinct, mais aus­si un autre mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment. Une al­ter­na­tive à l’Eu­rope.

As­ta­na,2009.

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