APOLITIQUE, SAMUEL BECKETT ?

Une cer­taine doxa fait de Beckett un écri­vain de l’au-de­là de la po­li­tique. La réa­li­té est bien dif­fé­rente. Sa vie mais aus­si son oeuvre en té­moignent.

Books - - ÉDITO SOMMAIRE -

Beckett’s Po­li­ti­cal Ima­gi­na­tion, d’Émi­lie Mo­rin

Dans la no­tice-fleuve consa­crée à Samuel Beckett dans la ver­sion fran­çaise de Wi­ki­pé­dia, la sec­tion consa­crée à ses « En­ga­ge­ments po­li­tiques » est vide. Voi­là de quoi la rem­plir. Jus­qu’à pré­sent, la plu­part des com­men­ta­teurs, de Mau­rice Blan­chot à Theo­dor Ador­no, ont consi­dé­ré que l’oeuvre de Beckett était es­sen­tiel­le­ment apolitique, ins­tal­lée dans un ailleurs de la dé­ri­sion et de l’ab­surde. Ador­no écri­vait par exemple qu’il se­rait « ri­di­cule de vou­loir faire ap­pel à lui en tant que té­moin po­li­tique ma­jeur ».

Beckett a lui-même ac­cré­di­té cette thèse. En Mai 1968, il est res­té coi, dans son ap­par­te­ment du bou­le­vard Saint-Jacques, à deux pas d’évé­ne­ments qu’il ne daigne pas même men­tion­ner dans sa cor­res­pon­dance. Quand on lui de­mande neuf ans plus tard s’il s’est ja­mais en­ga­gé po­li­ti­que­ment, il ré­pond par ce trait bien à lui : « Non, mais j’ai re­joint la Ré­sis­tance.»

Ce qui au­rait tout de même pu éveiller l’at­ten­tion. En 1940, l’écri­vain (il a dé­jà pu­blié Mur­phy, en an­glais), pré­fère ren­trer à Pa­ris plu­tôt que de res­ter dans son Ir­lande neutre. Il s’en­gage

dans la Ré­sis­tance le 1er sep­tembre 1941, au sein du ré­seau Glo­ria. En août 1942, ce­lui-ci est vic­time d’une tra­hi­son, et Beckett échappe de jus­tesse au coup de fi­let de la Ges­ta­po. Douze de ses com­pa­gnons sont tués et quatre-vingt-dix dé­por­tés à Ra­vens­brück, Mau­thau­sen et Bu­chen­wald, cer­tains après avoir été tor­tu­rés en France. Beckett re­ce­vra la Croix de guerre et la mé­daille de la Ré­sis­tance. « Il per­ce­vait son iden­ti­té po­li­tique sous le prisme de la Ré­sis­tance fran­çaise », écrit dans son livre Émi­lie Mo­rin, qui en­seigne la lit­té­ra­ture à l’uni­ver­si­té d’York, au Royaume-Uni. Son en­ga­ge­ment po­li­tique est pour­tant an­té­rieur. Il se ma­ni­feste dé­jà dix ans plus tôt, quand il signe, à 25 ans, une pé­ti­tion en fa­veur des gar­çons de Scotts­bo­ro, des ado­les­cents noirs ac­cu­sés à tort d’avoir vio­lé des femmes blanches dans l’Ala­ba­ma. La pé­ti­tion avait été lan­cée par une brillante femme de lettres bri­tan­nique ins­tal­lée en France, Nan­cy Cu­nard. Dans la fou­lée, elle ob­tient du jeune cri­tique lit­té­raire qu’il tra­duise

en an­glais des textes fran­çais des­ti­nés à une an­tho­lo­gie an­ti­co­lo­nia­liste, Ne­gro (pu­bliée en 1934). Il le fait avec une telle convic­tion qu’il muscle le mes­sage de cer­tains au­teurs. Il en­tre­prend aus­si de ré­di­ger une sa­tire de l’his­toire de l’Ir­lande, pro­jet qu’il laisse en plan. À Du­blin, il s’en prend aux ca­ciques qui tiennent le haut du pa­vé. Il ré­dige pour

The Irish Times une cri­tique cin­glante d’une an­tho­lo­gie de la poé­sie mo­derne éta­blie par le poète W.B. Yeats. Le­quel, fu­rieux, par­vient à en blo­quer la pa­ru­tion. Beckett se voit mis au ban du mi­lieu lit­té­raire ir­lan­dais, ayant sans doute, se­lon Mo­rin, « en­freint consciem­ment et in­cons­ciem­ment de puis­sants codes po­li­tiques ».

En 1936, il en­vi­sage de s’ins­tal­ler à Mos­cou. Il écrit à Ser­gueï Ei­sen­stein pour lui pro­po­ser de tra­vailler à ses cô­tés, puis fait de même avec le réa­li­sa­teur de films muets Vse­vo­lod Pou­dov­kine. Il ne re­çoit pas de ré­ponse. L’an­née sui­vante, il ap­porte son sou­tien à un cou­sin juif qui avait in­ten­té un pro­cès pour dif­fa­ma­tion an­ti­sé­mite à un au­teur alors cé­lèbre, Oli­ver St. John Go­gar­ty. À l’avo­cat de ce der­nier qui lui de­mande s’il est « juif, chré­tien ou athée », Beckett ré­pond : « Au­cun des trois.» Quand Nan­cy Cu­nard lui de­mande de quel cô­té il se si­tue dans la guerre ci­vile es­pa­gnole, il lui écrit: « ¡UPTHEREPUBLIC! » De sep­tembre 1936 à avril 1937, il passe cu­rieu­se­ment sept mois

dans l’Al­le­magne na­zie, en prin­cipe pour vi­si­ter des mu­sées. Ce sé­jour le convainc de l’im­mi­nence de la guerre.

Dans les an­nées 1950, il contri­bue­ra à tra­duire une an­tho­lo­gie de la poé­sie mexi­caine éta­blie par Oc­ta­vio Paz, en y met­tant le même zèle – ou ex­cès de zèle – que pour l’an­tho­lo­gie de Cu­nard. Quelques an­nées plus tard, la pra­tique de la tor­ture pen­dant

la guerre d’Al­gé­rie pro­vo­que­ra chez lui un vé­ri­table choc lit­té­raire. Elle ins­pire plu­sieurs de ses textes, no­tam­ment Com­ment c’est (1961), où « rock’n’roll » dé­signe la tor­ture par l’élec­tri­ci­té. Dans The Du­blin Re­view of Books, l’uni­ver­si­taire ir­lan­dais An­tho­ny Roche rap­pelle qu’une scène de Po­chade ra­dio­pho­nique, écrit la même an­née, dé­crit com­ment trois hommes ar­rachent des in­for­ma­tions à leur vic­time. Beckett uti­lise là un autre eu­phé­misme : « em­bras­ser […] au sang » (en fran­çais). La guerre d’Al­gé­rie est aus­si l’époque où il sauve les Édi­tions de Mi­nuit de la faillite en prê­tant de l’ar­gent à son édi­teur et ami Jé­rôme Lin­don. Beckett donne aus­si de l’ar­gent à l’Afri­can Na­tio­nal Con­gress (ANC) et a tou­jours re­fu­sé de voir ses pièces jouées de­vant des pu­blics sé­pa­rés en Afrique du Sud. Il a re­ver­sé ses droits d’au­teur per­çus en Pologne au syn­di­cat So­li­da­ri­té à destination des dis­si­dents em­pri­son­nés. Toute sa vie lec­teur avide de quo­ti­diens fran­çais de gauche, il a ap­pe­lé à vo­ter pour le PS aux lé­gis­la­tives de 1986. Il a dé­di­ca­cé sa der­nière pièce Ca­tas­trophe à Va­clav Ha­vel, alors en pri­son, et fait don de ma­nus­crits de va­leur à Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal et à Ox­fam. L’an­née de sa mort en 1989, il signe une pé­ti­tion dé­non­çant la fat­wa lan­cée contre Sal­man Ru­sh­die. Mais le plus sou­vent, conclut An­tho­ny Roche, ses in­ter­ven­tions po­li­tiques consis­taient en « re­marques obliques, in­ter­ve­nant en marge de ses oeuvres lit­té­raires, sans en oc­cu­per le centre ». Pour­quoi ? se de­mande le cri­tique lit­té­raire ir­lan­dais Fin­tan O’Toole dans The New York Re­view of Books. Évo­quant les des­sins du ghet­to et du camp de tra­vail de Mo­gi­lev-Po­dols­ki que lui avait mon­trés son ami le peintre Avig­dor Ari­kha, il re­tourne la re­marque d’Ador­no: «Beckett a été le té­moin de ce qu’il n’a pas été: pas juif, pas tor­tu­ré, pas dé­por­té dans un camp de concen­tra­tion. Son oeuvre se dé­fi­nit fi­na­le­ment par les choses qui ont failli lui ar­ri­ver mais ne lui sont pas ar­ri­vées.» Il avait à «ex­pri­mer ce dont il n’avait pas l’ex­pé­rience di­recte, té­moi­gner de ce qu’il n’avait pas vu ».

D’une cer­taine fa­çon, son oeuvre peut être consi­dé­rée comme une «photographie en né­ga­tif» de ce que la po­li­tique peut pro­duire de pire. Beckett dé­crit la déshu­ma­ni­sa­tion, l’im­puis­sance, l’ar­bi­traire, la perte du monde connu, l’in­di­vi­du qui n’est plus nom­mable, le but in­con­nu, le pay­sage de nulle part. Ce n’est pas un ha­sard si la tri­lo­gie de ses grands ro­mans, Mol­loy, Ma­lone meurt et L’In­nom­mable, ain­si qu’En at­ten­dant Go­dot, tous ré­di­gés en fran­çais, sont écrits au len­de­main de la guerre. «D’où viennent tous ces ca­davres ? Ces os­se­ments ? » se de­mandent deux va­ga­bonds dans En at­ten­dant Go­dot. Ré­ponse : d’un « char­nier ». L’un d’eux a été bat­tu par dix hommes: «Je ne fai­sais rien. — Alors pour­quoi ils t’ont bat­tu? — Je ne sais pas.» Dans Mol­loy, le ter­ri­toire in­cer­tain dans le­quel se dé­place pé­ni­ble­ment le lo­cu­teur est han­té par des chas­seurs d’hommes qui, sur ins­truc­tion d’un mys­té­rieux You­di, traquent ceux qui « mé­ritent d’être ex­ter­mi­nés ». Apolitique, Beckett ?

Beckett’s Po­li­ti­cal Ima­gi­na­tion(« L’ima­gi­naire po­li­tique de Beckett »), d’Émi­lie Mo­rin, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2017.

Samuel Beckett (ici en 1977) a tou­jours re­fu­sé de voir ses pièces jouées de­vant des pu­blics sé­pa­rés en Afrique du Sud, du temps de l'apar­theid.

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