LA MA­CHINE INFERNALE

Un ro­man­cier au­tri­chien re­trace l’his­toire atroce du ra­deau de la « Mé­duse ». Une or­gie de bê­tise et d’in­hu­ma­ni­té.

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À ce point de fo­lie, de Fran­zo­bel

Le Ra­deau de la « Mé­duse », de Théo­dore Gé­ri­cault, est l’une de ces rares oeuvres d’art de­ve­nues bien plus cé­lèbres que l’évé­ne­ment qu’elles re­pré­sentent. Sa force es­thé­tique et sym­bo­lique fait d’ailleurs presque ou­blier qu’elle est ins­pi­rée d’un fait di­vers sor­dide qui, en son temps, dé­fraya la chro­nique. Comme le rap­pelle Ha­rald Eg­ge­brecht dans le Frank­fur­ter All­ge­meine Zei­tung, « si le nau­frage du Ti­ta­nic, en 1912, est consi­dé­ré comme le grand drame ma­ri­time du xxe siècle, ce rôle fut te­nu au xixe siècle par la ca­tas­trophe qui frap­pa la fré­gate fran­çaise Mé­duse, où l’in­com­pé­tence le dis­pu­ta à la lâ­che­té et à la bru­ta­li­té.» En juillet1816, ce na­vire, par­ti de Ro­che­fort en di­rec­tion du comp­toir fran­çais de Saint-Louis, au Sé­né­gal, échoue sur un banc de sable au large des côtes mau­ri­ta­niennes. Les ca­nots de sau­ve­tage peuvent ac­cueillir tout au plus 250 per­sonnes.

Or il y en a près de 400 à bord. Un grand ra­deau de 20 mètres de long sur 7 de large est construit. Il est cen­sé être re­mor­qué par les ba­teaux de se­cours, mais très vite les 150 pas­sa­gers qui s’y en­tassent se re­trouvent aban­don­nés à leur sort et dé­rivent en pleine mer. « On en vient aux coups et au meurtre, les bles­sés et les in­va­lides sont tués ou je­tés par-des­sus bord. Puis on fi­nit par se li­vrer au can­ni­ba­lisme », rap­porte Eg­ge­brecht. Lorsque le ra­deau est se­cou­ru, au bout de treize jours, il ne reste que 15 sur­vi­vants, dont 6 ne tar­de­ront pas à suc­com­ber.

« L’être hu­main peut te­nir quinze jours sans man­ger. Sur la Ma­chine (le nom qui fut don­né au ra­deau), plon­gé dans l’eau jus­qu’aux hanches et ex­po­sé à un so­leil im­pi­toyable, on com­men­ça à man­ger de la chair hu­maine dès le troi­sième jour », re­marque l’écri­vain au­tri­chien Fran­zo­bel (de son vrai nom Franz Ste­fan Grie­bl), à qui cette his­toire a ins­pi­ré un ro­man qui vient d’être tra­duit en fran­çais. Fran­zo­bel ne se contente pas de ra­con­ter les der­niers jours du drame, il en re­trace toute la ge­nèse de­puis le dé­part de Ro­che­fort. Il dé­crit les ten­sions entre le ca­pi­taine roya­liste et ses of­fi­ciers bo­na­par­tistes, il montre en­fin la nul­li­té de ce ca­pi­taine qui n’a plus na­vi­gué de­puis l’An­cien Ré­gime et qui, lorsque le na­vire se re­trouve échoué sur le sable, re­fuse de se dé­les­ter des 28 ca­nons, pro­prié­té du roi de France, sans les­quels il au­rait vrai­sem­bla­ble­ment pu se dé­ga­ger. Le lec­teur est confron­té à «une or­gie de bê­tise et d’in­hu­ma­ni­té», juge Cars­ten Otte dans le Ta­gess­pie­gel.

Au dé­part, Fran­zo­bel avait pen­sé faire de cette his­toire un film et en­tre­pris des dé­marches au­près de pro­duc­teurs hol­ly­woo­diens. Leur ver­dict: trop dé­ran­geant. D’où ce ro­man.

Le Ra­deau de la « Mé­duse », de Gé­ri­cault (1818-1819), est l'une des rares oeuvres d'art de­ve­nues plus cé­lèbres que l'évé­ne­ment qu'elles re­pré­sentent.

À ce point de fo­lie, de Fran­zo­bel, tra­duit de l’al­le­mand par Oli­vier Man­no­ni, Flam­ma­rion, 530 p., 22,90 €.

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