VIVE LES MORTS !

Pour­quoi le corps sans vie re­vêt-il une telle im­por­tance, à toutes les époques et dans toutes les cultures ?

Books - - ÉDITO SOMMAIRE -

Le Tra­vail des morts. Une his­toire cultu­relle des dé­pouilles mor­tuaires, de Tho­mas La­queur

L’URSS était un État ou­ver­te­ment athée, qui se ré­cla­mait de la science et du réa­lisme. Mais à la mort de Lé­nine, en 1924, elle s’em­pres­sa de créer un culte au­tour de son corps em­bau­mé. N’au­rait-il pas été plus ra­tion­nel de le lais­ser se dé­com­po­ser? De suivre même, tant qu’à faire, le conseil du phi­lo­sophe Dio­gène, qui avait de­man­dé à ses dis­ciples de je­ter son ca­davre aux chiens? Le rai­son­ne­ment de Dio­gène était on ne peut plus lo­gique et consé­quent : il est ab­surde de prendre soin d’une en­ve­loppe vide, d’une ma­tière dé­sor­mais ir­ré­mé­dia­ble­ment inerte. Et pour­tant nous le fai­sons. Ce pa­ra­doxe est au coeur de la somme qu’a consa­crée l’his­to­rien Tho­mas La­queur au « tra­vail des morts ». On au­rait pu ima­gi­ner qu’avec la perte du sen­ti­ment re­li­gieux en Oc­ci­dent l’étrange res­pect qu’on voue aux dé­pouilles mor­tuaires se dis­si­pe­rait, qu’on n’y ver­rait plus qu’une vaine su­per­sti­tion. Il n’en a rien été. La­queur constate que le soin des morts est un uni­ver­sel hu­main – et d’ailleurs le propre de notre es­pèce. « Le Tra­vail des morts est une mine d’in­for­ma­tions, de sur­prises, d’his­toires ori­gi­nales et d’éru­di­tion. La­queur adopte la vi­sion pa­no­ra­mique de l’école des An­nales, en la ponc­tuant de coups de sonde of­frant des études de cas mi­nu­tieu­se­ment dé­taillées », écrit l’es­sayiste Ma­ri­na War­ner dans la Lon­don Re­view of Books. L’ou­vrage s’in­té­resse prin­ci­pa­le­ment à l’An­gle­terre de­puis le xviie siècle, même s’il est aus­si ques­tion d’autres époques et d’autres pays, comme la France. Il faut dire que le Père-La­chaise, créé par Na­po­léon, fut le pre­mier grand ci­me­tière d’Oc­ci­dent : « Il a ins­pi­ré ceux de Co­pen­hague, de Glas­gow et de Bos­ton, entre autres », note la jour­na­liste Ju­lie Beck dans The At­lan­tic. L’une des thèses les plus in­té­res­santes de La­queur est que ces ci­me­tières mo­dernes, construits en pé­ri­phé­rie des villes, ne sont pas nés, comme on le croit sou­vent, de pré­oc­cu­pa­tions avant tout hy­gié­nistes. « Un corps en dé­com­po­si­tion n’est pas très dan­ge­reux : les éma­na­tions chi­miques les plus no­cives dis­pa­raissent vite », ex­plique l’his­to­rien Tho­mas Mea­ney dans The Times Li­te­ra­ry Sup­ple­ment. En réa­li­té, un vi­vant est bien plus sale qu’un mort… La nou­veau­té ra­di­cale des ci­me­tières mo­dernes est que, contrai­re­ment à ceux qui joux­taient les églises, c’étaient des lieux neutres, ac­cueillant tout le monde sans égard pour la re­li­gion.

Le Tra­vail des morts. Une his­toire cultu­relle des dé­pouilles mor­tuaires, de Tho­mas La­queur, tra­duit de l’an­glais par Hé­lène Bor­raz, Gal­li­mard, 918 p., 25 €.

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