LA NATION RÉHABILITÉE

Une in­tel­lec­tuelle al­le­mande dé­fend les ver­tus d’un pa­trio­tisme éclai­ré.

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Il y a quelques an­nées, l’es­sayiste et femme de té­lé­vi­sion Thea Dorn a pu­blié (avec l’écri­vain Ri­chard Wa­gner) une sorte de dic­tion­naire de l’« âme al­le­mande » : une soixan­taine de cha­pitres cen­trés au­tour de no­tions clés de l’iden­ti­té al­le­mande (voir Books

no 31, avril 2012). Ce­la com­men­çait avec Abend­brot (« re­pas du soir ») pour fi­nir avec Zer­ris­sen­heit (« dé­chi­re­ment »), en pas­sant par Ord­nung­sliebe (« amour de l’ordre ») ou en­core Scha­den­freude

(si ty­pi­que­ment al­le­mand qu’on ne le tra­duit pas). C’était lu­dique et lé­ger. Son nou­veau livre aborde des thèmes si­mi­laires, mais le ton a chan­gé, dé­sor­mais grave et po­lé­mique. Ce qui re­flète, se­lon Ste­phan Wa­ck­witz du Frank­fur­ter All­ge­meine Zei­tung (FAZ), le «chan­ge­ment d’at­mo­sphère au sein la Ré­pu­blique fé­dé­rale», de­puis l’été 2015 et l’ac­cueil de 1 mil­lion de ré­fu­giés.

Deutsch, nicht dumpf, que l’on pour­rait tra­duire ap­proxi­ma­ti­ve­ment par « Al­le­mand, mais pas à la masse» – en­tend pro­po­ser un pa­trio­tisme ré­no­vé. Dans un en­tre­tien pour Die Zeit, Dorn constate que l’Union eu­ro­péenne n’est pas par­ve­nue à sus­ci­ter un at­ta­che­ment pro­fond et reste «une abs­trac­tion en­nuyeuse», de sorte que le pa­trio­tisme reste né­ces­saire. L’au­teure iden­ti­fie deux écueils op­po­sés : le na­tio­na­lisme xé­no­phobe de l’ex­trême droite, à qui elle re­fuse d’aban­don­ner le thème de la pa­trie, et le li­bé­ra­lisme apa­tride à qui manque, se­lon elle, un «an­crage». Elle dé­fend une troi­sième voie : «Le pa­trio­tisme qu’elle prône aime les dif­fi­cul­tés, les dé­fis concep­tuels, le com­plexe et le contra­dic­toire », es­time Jens Bis­ky dans le Süd­deutsche Zei­tung. Mais ce nou­veau pa­trio­tisme, Thea Dorn ne le dé­fi­nit pas : «Est-ce un en­ga­ge­ment? Un phé­no­mène spi­ri­tuel ? » s’in­ter­roge Bis­ky.

Bien en­ten­du, la ques­tion est plus dé­li­cate à abor­der pour un Al­le­mand que pour un Amé­ri­cain ou un Fran­çais. La cul­ture al­le­mande ayant ac­cou­ché du meilleur comme du pire, Dorn ap­pelle à ac­cep­ter cette contra­dic­tion, et même à y voir l’un des mo­teurs de l’iden­ti­té al­le­mande. L’un de ses mo­dèles est le grand écri­vain Tho­mas Mann, pas­sé d’un na­tio­na­lisme étroit et bel­li­queux en 1914 à un pa­trio­tisme bien plus éclai­ré. Wa­ck­witz, dans le FAZ, cite une ré­flexion de Mann qui date de 1945 et ré­su­me­rait as­sez bien la po­si­tion de Dorn : « Il n’y a pas deux Al­le­magnes, une mau­vaise et une bonne, mais une seule qui, par une ruse du diable, change ce qu’elle a de meilleur en mal. La mau­vaise Al­le­magne, c’est la bonne qui est al­lée de tra­vers, la bonne dans le mal­heur, la faute et le dé­clin. C’est pour­quoi, pour un es­prit al­le­mand, il est im­pos­sible de nier la mau­vaise Al­le­magne et sa culpa­bi­li­té, de dé­cla­rer : “Je suis la bonne, la noble, la juste Al­le­magne dans sa robe blanche, la mau­vaise je vous la laisse.”»

L'es­sayiste Thea Dorn iden­ti­fie deux écueils op­po­sés : le na­tio­na­lisme xé­no­phobe de l'ex­trême droite et le li­bé­ra­lisme apa­tride et sans an­crage.

Deutsch, nicht dumpf. Ein Leit­fa­den für auf­geklärte Pa­trio­ten (« Al­le­mand, mais pas à la masse. Un guide pour pa­triotes éclai­rés »), de Thea Dorn, Al­brecht Knaus Ver­lag, 2018.

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