DU PLAI­SIR DE SE FAIRE SURPENDRE

Les au­teurs de fic­tion trouvent dans nos biais cog­ni­tifs un al­lié pré­cieux.

Books - - PÉRISCOPE -

Ar­thur Co­nan Doyle, comme la plu­part des au­teurs de ro­mans po­li­ciers, semble jouer franc jeu avec le lec­teur et lui don­ner tous les in­dices né­ces­saires à la ré­so­lu­tion du mys­tère. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il s’ap­puie sur un de nos biais cog­ni­tifs, la «ma­lé­dic­tion de la connais­sance », as­sure Ve­ra To­bin dans

Ele­ments of Sur­prise. Cette spé­cia­liste amé­ri­caine des sciences cog­ni­tives a étu­dié des oeuvres de fic­tion (ro­mans ou films) des xixe et xxe siècles pour com­prendre com­ment notre cer­veau de lec­teur ou de spec­ta­teur se ligue avec l’au­teur pour pro­duire l’«ef­fet de sur­prise». «Dans son ana­lyse du mé­ca­nisme de la “sur­prise”, To­bin mo­bi­lise les sciences cog­ni­tives comme ou­til pré­cieux de cri­tique lit­té­raire », écrit l’uni­ver­si­taire Gail Mar­shall dans

Times Hi­gher Edu­ca­tion. Dans la vie, l’être hu­main as­semble les in­for­ma­tions à sa dis­po­si­tion pour don­ner un sens à son en­vi­ron­ne­ment. C’est ce qu’il fait aus­si quand il lit un ro­man. Mais, à trop vou­loir as­sem­bler les pièces du puzzle, il ou­blie celles qui lui manquent. Il croit avoir tous les élé­ments sous les yeux, mais il ne les a pas. C’est la « ma­lé­dic­tion de la connais­sance », qu’illustre Co­nan Doyle dans Un scan­dale en Bo­hême. À la suite d’une dé­duc­tion de Holmes, le Dr Wat­son avoue: «Quand vous me don­nez des ex­pli­ca­tions, la chose me pa­raît si simple que je me crois ca­pable d’en faire au­tant ; et néan­moins, à chaque nou­velle oc­ca­sion, je me re­trouve aus­si no­vice et je ne com­prends que lorsque vous m’avez une fois de plus dé­ve­lop­pé votre pro­cé­dé.» Mais «To­bin ne s’in­té­resse pas qu’aux ro­mans po­li­ciers, aux thril­lers et aux coups de théâtre. Elle ex­plique que les oeuvres de Sha­kes­peare ou d’Ian McE­wan, par exemple, montrent qu’on peut ber­ner ou du­per in­tel­li­gem­ment le lec­teur sans abu­ser de sa confiance», note la cri­tique Jen­ny Bhatt dans le web­zine PopMat­ters. Ce n’est pas tant le coup de théâtre qui ré­jouit le lec­teur que le fait d’avoir à re­dé­cou­vrir l’his­toire d’un point de vue nou­veau. «To­bin af­firme que l’ef­fet de sur­prise est un “trope de ré­tros­pec­tion” qui dé­pend de l’in­ter­ac­tion de points de vue mul­tiples, pré­cise Gail Mar­shall. De cette fa­çon, il n’est pas gâ­ché par une deuxième lec­ture: il est fon­dé sur une sorte de re­lec­ture.» Voi­là ce qui fait la sa­veur d’un film comme Sixième Sens. À la fin, les spec­ta­teurs com­prennent grâce à la re­dif­fu­sion de cer­taines scènes que le per­son­nage prin­ci­pal était mort de­puis le dé­but, ce qui semble évident ré­tros­pec­ti­ve­ment.

Ele­ments of Sur­prise (« Ef­fets de sur­prise »), de Ve­ra To­bin, Har­vard Uni­ver­si­ty Press, 2018.

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