À CHA­CUN SON INDE

De­puis le xvie siècle, les Eu­ro­péens n’ont ja­mais réus­si à se mettre d’ac­cord sur ce qu’était ce pays.

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On peut dif­fi­ci­le­ment ima­gi­ner ré­gion du monde plus di­verse que l’Inde – si mul­tiple qu’elle a long­temps été dé­si­gnée au plu­riel («les Indes») et que, hor­mis pen­dant la co­lo­ni­sa­tion bri­tan­nique, elle n’a ja­mais été en­tiè­re­ment uni­fiée. Cette im­pos­si­bi­li­té d’en of­frir une vi­sion mo­no­li­thique se re­trouve dans l’ou­vrage de San­jay Su­brah­ma­nyam. L’his­to­rien s’in­té­resse à la ma­nière dont les Eu­ro­péens ont per­çu l’Inde, de l’ar­ri­vée des Por­tu­gais, au xvie siècle, à la fin du xviie siècle avec le dé­but de la main­mise bri­tan­nique. Et le moins que l’on puisse dire est qu’au­cune vi­sion ho­mo­gène ne s’est ja­mais vrai­ment im­po­sée. « Comme di­sait Ci­cé­ron, “quot ho­mines, tot sen­ten­tiae”,

il y a au­tant d’opi­nions que de per­sonnes, et ce livre en est la dé­mons­tra­tion frap­pante. Cer­tains, par exemple, es­ti­maient que l’Inde était un foyer d’igno­rance et de su­per­sti­tion alors que d’autres s’éton­naient de la dé­cou­vrir si éclai­rée », ob­serve l’uni­ver­si­taire John But­ler dans l’Asian Re­view of Books.

Su­brah­ma­nyam montre que dif­fé­rents types de connais­sances à pro­pos de l’Inde n’ont ces­sé de co­exis­ter. Pour ce faire, il pro­pose « une sé­rie de por­traits de dif­fé­rents voya­geurs, di­plo­mates et sa­vants eu­ro­péens com­bi­née à une lec­ture fine des textes qu’ils ont pro­duits et à une grande at­ten­tion au contexte po­li­tique et his­to­rique », ex­plique le pro­fes­seur Ja­ved Ma­jeed sur le blog de la Lon­don School of Eco­no­mics consa­cré à l’Asie du Sud. On y suit no­tam­ment le Fran­çais Au­gus­tin Her­ryard, qui fa­bri­qua pour le mo­narque mo­ghol Dja­han­gir un trône d’or et d’ar­gent. Ou en­core James Fra­ser, un em­ployé écos­sais de la Com­pa­gnie orien­tale des Indes qui ré­di­gea une « his­toire de Na­der Chah » en 1742. « Beau­coup d’études de ce genre sont han­tées par le fan­tôme d’Ed­ward Said et de son Orien­ta­lisme qui, de­puis sa pa­ru­tion en 1978, a eu ten­dance à faire du phi­lo­logue le plus in­of­fen­sif un agent de l’im­pé­ria­lisme eu­ro­péen, note But­ler. Su­brah­ma­nyam n’en a cure et adopte une po­si­tion agréa­ble­ment équi­li­brée entre Said et ses dé­trac­teurs.»

L’une de ses contri­bu­tions les plus im­por­tantes concerne le dé­bat sur l’émer­gence du concept de caste. Comme l’ex­plique l’his­to­rienne Ti­raa­na Bains dans la re­vue en ligne Re­views in His­to­ry, « Su­brah­ma­nyam n’adhère ni à l’idée que la caste est un phé­no­mène mo­derne ré­sul­tant de la co­lo­ni­sa­tion, ni à la thèse vou­lant qu’il s’agisse d’une no­tion beau­coup plus an­cienne, com­pa­rable aux vieilles idéo­lo­gies ra­ciales oc­ci­den­tales. Su­brah­ma­nyam a un pro­pos bien plus nuan­cé, met­tant en avant le rôle des Por­tu­gais dans la ge­nèse du concept.»

L’Inde sous les yeux de l’Eu­rope, de San­jay Su­brah­ma­nyam, tra­duit de l’an­glais par Jo­han­na Blayac, Al­ma Édi­teur, 540 p., 26 €.

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