Avant la qua­ran­taine, nul ne peut sa­voir s’il se­ra ro­man­cier.

Ja­dis dé­ran­geant et cin­glant, l’au­teur des En­fants de mi­nuit livre ici un ro­man dé­ce­vant, au style am­pou­lé.

Books - - 17 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO -

Voi­ci un livre qui fait cou­ler de l’encre sur (au moins) trois conti­nents. Si­tué à New York, le trei­zième ro­man de Sal­man Rushdie met en scène un mil­liar­daire qui « se fait ap­pe­ler Né­ron Gol­den», dé­bar­qué avec ses trois fils adultes d’un loin­tain Orient à la suite d’un événement trau­ma­tique (il s’agit des at­ten­tats de 2008 à Bom­bay, qui ont vi­sé no­tam­ment l'hô­tel Taj Ma­hal). Le lec­teur croise, entre autres, une belle Russe ma­lé­fique et une jeune So­ma­lienne; il re­con­naît sans dif­fi­cul­té un cer­tain Jo­ker pour­vu d’une mèche verte, can­di­dat to­ni­truant à la pré­si­dence.

De­ve­nu citoyen amé­ri­cain après avoir été in­dien puis bri­tan­nique, « l’écri­vain aux iden­ti­tés mul­tiples» n’a pas son pa­reil pour évo­quer l’im­mi­gra­tion et l’exil, ap­pré­cie The Guar­dian. Lit­té­ra­ture-monde ? Trop foi­son­nant pour être ré­su­mé, tra­ver­sé d’in­nom­brables ré­fé­rences my­tho­lo­giques, lit­té­raires et ci­né­ma­to­gra­phiques – de Fe­nêtre sur Cour, de Hit­ch­cock, à La Com­plainte du sen­tier, de Sa­tya­jit Ray –, cette oeuvre-pa­limp­seste amène à s’in­ter­ro­ger sur l’an­crage et le flot­te­ment en lit­té­ra­ture. «Quand Sal­man Rushdie s’est attelé à son deuxième ro­man,

Les En­fants de mi­nuit (1981), il a consta­té qu’il ne pou­vait pas écrire “dans la prose me­su­rée d’un E.M. Fors­ter”», rap­pelle

The New York Times. Car l’Inde, à la fois cadre et su­jet de son livre, « c’est la dé­me­sure, ex­pli­quait l’au­teur. Elle est in­tense. In­tense et sur­peu­plée, vul­gaire, bruyante, et elle exige un style qui lui cor­res­ponde ». Ce style, pour­suit le quo­ti­dien new-yor­kais, Rushdie l’a in­con­tes­ta­ble­ment trou­vé, comme en té­moignent Les En­fants de mi­nuit, Les Ver­sets sa­ta­niques et d’autres ex­cel­lents ro­mans qui ont sui­vi. Mais on constate de plus en plus, dé­plore le cri­tique amé­ri­cain, que « sa prose est de­ve­nue am­pou­lée et qua­si illi­sible. Tout peut ar­ri­ver, donc plus rien n’a d’im­por­tance», dans un New York qui semble «sor­ti d’an­ciens nu­mé­ros du ma­ga­zine Va­ni­ty Fair ». C’est le même genre de re­proche qui lui est adres­sé (quoique en moins sé­vère) à New Del­hi. Dans le quo­ti­dien The Hin­du, la poé­tesse Ruk­mi­ni Bhaya Nair évoque une ren­contre avec Rushdie lors d’une confé­rence à Cam­bridge, « il y a long­temps ». Le ro­man­cier s’était iden­ti­fié au chien de L’Hi­ver du doyen, de Saul Bel­low, qui ne connais­sait «qu’une seule fa­çon d’aboyer». Dans La Mai­son Gol­den, es­time la cri­tique in­dienne, « Rushdie aboie aus­si fort qu’au­pa­ra­vant. Mais ses crocs sont-ils aus­si acé­rés que dans Les En­fants de mi­nuit, livre qui lui a va­lu un pro­cès en dif­fa­ma­tion en Inde,

La Honte, in­ter­dit au Pa­kis­tan, et Les Ver­sets sa­ta­niques, qui a at­ti­ré une fat­wa sur sa tête? À mon avis, non.»

La Mai­son Gol­den, de Sal­man Rushdie, tra­duit de l’an­glais par Gé­rard Meu­dal, Actes Sud, 400 p., 23 €.

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