RO­BIN­SON DE LA BALTIQUE

Kru­so, de Lutz Sei­ler

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - — Books no 64, avril 2015.

Par­fois sur­nom­mée la Ca­pri du Nord, la petite île d’Hid­den­see, dans la mer Baltique, joua un rôle mé­con­nu et sou­vent dra­ma­tique pen­dant la Guerre froide. C’est de ses longues plages de sable que s’élan­cèrent bien des Al­le­mands de l’Est pour re­joindre à la nage l’île da­noise de Møn. Par beau temps, ils pou­vaient aper­ce­voir ses fa­laises blanches, à 50 ki­lo­mètres. Beau­coup y per­dirent la vie. « Le plus sur­pre­nant est que per­sonne ne se soit vrai­ment in­té­res­sé à ces morts. De nom­breux films ont été consa­crés à ceux qui ont réus­si, no­tam­ment deux sur­feurs qu’on a abon­dam­ment por­trai­tu­rés. Mais les noyés ont som­bré dans l’ou­bli », ex­plique Lutz Sei­ler dans un en­tre­tien ac­cor­dé au quo­ti­dien Ta­gess­pie­gel. À plus de 50 ans, ce poète re­con­nu signe avec Kru­so un pre­mier ro­man tar­dif qui connaît outre-Rhin un suc­cès aus­si bien pu­blic que cri­tique (il a rem­por­té en 2014 le prix du Livre al­le­mand). L’ac­tion se dé­roule sur cette île d’Hid­den­see, où les mi­rages de li­ber­té furent sou­vent mor­tels. D’ailleurs, note Alexan­der Cam­mann dans Die Zeit, la grande ques­tion po­sée par l’ou­vrage est bien celle de la li­ber­té: «Comment est-elle pos­sible ? »

Une phrase a re­te­nu l’at­ten­tion de la qua­si-to­ta­li­té des cri­tiques : «Quand on se trou­vait ici, on avait quit­té son pays sans pas­ser ses fron­tières. » C’est le sen­ti­ment d’Ed, le per­son­nage prin­ci­pal, qui, après la mort ac­ci­den­telle de sa petite amie, dé­barque ou plu­tôt «échoue» à Hid­den­see. Il tombe très vite sous la coupe d’Alexan­der Kru­so­witsch, fils d’un gé­né­ral russe et d’une ar­tiste de cirque. Kru­so­witsch, dit Kru­so, est le maître oc­culte d’Hid­den­see, et une joyeuse com­mu­nau­té gra­vite au­tour de lui, à la fois tri­bu hip­pie, secte et cé­nacle lit­té­raire. Comme son nom l’in­dique, il est le Ro­bin­son de l’île. Bien des an­nées plus tôt, sa soeur a dis­pa­ru en mer, et sa grande idée est de retenir ceux qui veulent fuir, comme elle a sans doute ten­té de le faire. Non pas en les dé­non­çant à la Sta­si, mais en leur prou­vant que la li­ber­té ne se trouve pas au-de­là des flots, qu’elle ré­side « au plus pro­fond de soi ».

Le ro­man ra­conte comment Ed va de­ve­nir le Ven­dre­di de ce Ro­bin­son de la Baltique, en plein été 1989, au mo­ment où une cen­taine de mil­liers d’Al­le­mands de l’Est se ruent en Hon­grie. Le pays a ou­vert ses fron­tières avec l’Au­triche – une brèche dans le ri­deau de fer qui va pré­ci­pi­ter sa chute quelques mois plus tard. Mais ces évé­ne­ments ne par­viennent aux per­son­nages que comme un écho loin­tain. «La force de ce ro­man, es­time Ro­man Bu­che­li dans le quo­ti­dien suisse Neue Zür­cher Zei­tung, vient de ce puis­sant contraste entre le cours dra­ma­tique de l’his­toire, en ar­rière-fond, presque en­tiè­re­ment éva­cué, et la fo­ca­li­sa­tion ra­di­cale sur une in­ti­mi­té qui ne s’y ré­duit pas. »

À 50 ans pas­sés, Lutz Sei­ler signe un pre­mier ro­man qui a connu en Al­le­magne un suc­cès aus­si bien pu­blic que cri­tique.

Kru­so, de Lutz Sei­ler, tra­duit de l’al­le­mand par Uta Mül­ler et Ber­nard Ba­noun, Ver­dier, 480 p., 25 €.

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